Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 9

9

 

Le lendemain matin, Sarah, comme à son habitude, se leva à l’aube. Le règlement des Bed & Breakfast impliquait naturellement qu’elle prépare le petit déjeuner pour ses hôtes, et elle avait l’intention de confectionner des muffins frais. Comme toujours, également, elle était descendue dans la cuisine encore à moitié endormie.

Du café… Il me faut du café !

Elle prépara le percolateur et regarda le café tant attendu s’écouler lentement.

Malgré la routine de ces gestes, elle ne se sentait pas tout à fait comme les autres jours. Par la fenêtre, elle voyait l’aube colorer le ciel de pourpre et d’or. Que disait le dicton, déjà ? Ah oui : « Ciel rouge le matin, matelot veille au grain. » Il allait y avoir de la neige, ce qui signifiait des ennuis à n’en plus finir. Cette constatation aurait pu l’alarmer, de même que les menaces d’enlèvement et le million de choses qu’il lui restait à faire avant le mariage, mais son cœur était léger, ses jambes fourmillaient d’envie de danser. Elle mit en marche la radio par satellite, qu’Emily avait calée sur une station spécialisée dans la musique pop et, quand la voix de velours d’un chanteur en vogue envahit la pièce, ses mocassins se mirent à battre le sol en musique.

En femme réaliste, elle se gardait de trop investir dans un seul baiser, même s’il avait été délicieux. Elle n’oubliait pas que Blake ne devait rester au chalet que quelques jours, un laps de temps bien trop court pour que s’instaure une véritable relation. Mais, après tout, rien ne l’obligeait à être trop raisonnable.

Pour une fois, dans sa vie, elle vivait le début d’une fantastique aventure avec un homme bien sous tous rapports. Tout cela était arrivé sans qu’elle s’en rende vraiment compte et, maintenant, elle n’arrivait plus à se le sortir de la tête. Ses rêves de la nuit passée ressemblaient à un film érotique où Blake aurait tenu le rôle principal.

Les jumeaux Reuben entrèrent dans la cuisine alors qu’elle avait déjà la main sur le pot de café.

— Je t’avais bien dit que ça sentait bon, dit John à William. Bonjour, Sarah !

— Bonjour, vous deux ! Pas de problème, cette nuit ?

— Non, rien de particulier à signaler.

William posa sur le plan de travail l’ordinateur portable qui servait à contrôler les caméras.

— On a passé pas mal de temps à parler avec Blake.

Sarah se dit qu’elle aussi avait passé pas mal de temps avec lui.

— Et de quoi avez-vous parlé ?

— De nous engager dans l’armée.

— On pourrait voyager, ajouta John en ouvrant grands ses bras. J’ai toujours rêvé d’aller au Japon, pour voir des ninjas et ces énormes lutteurs, là…

William approuva silencieusement, tout en se versant une tasse de café.

Bien que parfaitement identiques physiquement, les jumeaux étaient dotés de tempéraments si différents que Sarah n’avait jamais eu aucun mal à les distinguer. William était un garçon réfléchi qui parlait peu, alors que son frère était un moulin à paroles débordant d’énergie. C’était lui l’aîné, de quelques minutes, et il aimait se montrer le premier en tout.

Sarah n’avait guère que dix ans de plus qu’eux, mais elle les avait vus grandir et ressentait pour eux des sentiments presque maternels. S’engager dans l’armée était une décision qui ne devait pas être prise à la légère, même si les jumeaux avaient rencontré un officier de rangers qu’ils pouvaient à juste titre admirer.

— Mais, William, dit-elle, je croyais que tu voulais aller à l’université !

— Je peux toujours le faire et l’armée peut même payer mes frais d’inscription, si elle me récupère à la sortie.

— On peut s’engager tout de suite, dit John. Pas évident de trouver du boulot dans le coin. Papa ne peut pas nous payer à plein temps à la quincaillerie, même si on est les meilleurs hommes à tout faire du pays.

— En tout cas, vous avez de quoi vous occuper ici pour la durée du mariage.

— Oui, on fait la sécurité, se rengorgea John. Tu crois vraiment que quelqu’un va attaquer le chalet ?

— Je n’en sais trop rien, mais je préfère qu’on prenne des précautions. Alors je vous demanderai de venir passer toutes les nuits ici, jusqu’à dimanche.

Bien qu’elle n’ait rien entendu de précis, Sarah dressa l’oreille ; elle « sentait » l’arrivée de Blake. La cuisine semblait se charger d’énergie. Par une jolie coïncidence, un rayon de soleil traversa la fenêtre quand il entra.

Ses cheveux étaient encore humides et ébouriffés après la douche. La ligne carrée de sa mâchoire était rasée de près, et ses yeux, ses yeux magnifiques, brillaient d’un éclat singulier. Elle aurait bien voulu pouvoir dire quelque chose d’intelligent, afin de montrer qu’elle n’était pas complètement désarmée devant lui, mais elle resta un instant bouche bée. Puis, machinalement, elle porta sa tasse à ses lèvres.

Caféine, songea-t-elle, ce n’est pas le moment de me laisser tomber…

— Bonjour, Blake !

— Bonjour, Sarah ! Salut, les jumeaux !

Il se versa une tasse de café.

Elle ne s’était pas attendue à le voir si tôt. Il ne se levait donc jamais plus tard que ça ? Si elle avait pu prévoir, elle aurait fait l’effort de s’habiller, au lieu de traîner en pyjama rose sous un vieux peignoir de bain bleu.

— J’étais juste descendue préparer des muffins…, s’excusa-t-elle assez platement.

— Oh ! Je serais ravi de vous aider.

Pourquoi ces simples mots sonnaient-ils comme une promesse de délices sensuels ?

— Nous avons eu un appel du père d’Emily, hier soir, reprit-il. J’ai l’impression que ce bon sénateur est un adepte de la théorie du complot…

Sarah connaissait mal les parents de son amie, mais elle se souvenait toutefois d’une longue soirée passée à boire de la bière à la pression avec le sénateur et à l’entendre disserter sur l’homme de Roswell et les dossiers secrets que l’armée dissimulerait sur les extraterrestres…

— Nous lui avons demandé s’il se connaissait des ennemis potentiels, et j’ai le regret de dire que la liste de ceux qui, à son avis, pourraient lui vouloir du mal correspond à peu près à la population d’une ville moyenne… Par bonheur, il les juge tous incapables de violence.

— Pourtant, objecta Sarah, il me semble qu’un enlèvement par des hommes armés est une action relativement violente.

Blake haussa les épaules.

— En tout cas, il tient absolument à ce que le mariage se déroule comme prévu. Il nous a fait un véritable discours sur la nécessité de ne pas négocier avec des voyous, et de ne pas nous laisser dicter nos actions.

Sarah était suffisamment réveillée maintenant pour voir clair dans tout ça.

— En somme, dit-elle, le sénateur pense que la menace est dirigée contre lui alors que le général, lui, est d’avis qu’elle le vise personnellement. C’est un duel d’ego…

— Vous n’avez pas l’air de les aimer beaucoup, l’un et l’autre.

— Non, ce n’est pas exact, dit Sarah en se servant une autre tasse de café. Ils ont tous deux de grandes qualités et j’aime beaucoup Rebecca, la maman d’Emily. Mais j’apprécierais vraiment que l’on puisse éliminer tout danger avant le mariage.

William les interrompit en montrant l’un des écrans de contrôle.

— Regardez, dit-il, il y a une camionnette qui arrive.

— Vous attendez quelqu’un ? demanda Blake à Sarah.

— Non, pas si tôt dans la matinée.

Il carra ses épaules et se tourna vers les jumeaux. Instinctivement, il avait pris une attitude de chef.

— Venez avec moi, leur dit-il. On va identifier le véhicule, le chauffeur et les passagers. Gardez bien tout le monde à l’œil quand je parlerai. Faites bien attention.

Sarah se posta à la fenêtre pour les regarder faire. Elle eut la surprise de voir les jumeaux s’avancer avec une sorte d’assurance tranquille qu’elle ne leur connaissait pas. Blake avait dû leur donner quelques leçons. Sur le perron, il leur lança quelques ordres brefs. William prit position juste devant, son fusil à bout de bras. John, lui, se plaça un peu en retrait, et à droite de la camionnette qui venait de s’immobiliser devant le chalet.

Blake descendit sans précipitation les marches du perron, sa main droite sur la crosse du pistolet qu’il portait à la ceinture. Jusque-là, Sarah n’avait pas remarqué qu’il était armé. Son allure était très impressionnante.

Un type osseux, vêtu d’un jean serré et d’une veste en peau à franges, sortit du véhicule. En parlant à Blake, il battait des bras comme un corbeau en colère. Sarah sentit une certaine inquiétude la gagner. Elle ne connaissait pas cet homme et n’avait accepté aucune réservation pour le week-end. Le Bentley’s était-il devenu un véritable aimant à problèmes ?

Comme Blake lui faisait signe, elle sortit sur le perron.

— Que se passe-t-il ?

— C’est un orchestre, expliqua Blake. Ollie et les Dewdrops. Ça vous dit quelque chose ?

Bien sûr ! Elle se souvenait, à présent. Un guitariste, un violoniste et un flûtiste. Jeremy et Emily les avaient entendus jouer à une fête, et Emily avait fait des pieds et des mains pour les réserver. Sarah était heureuse qu’ils aient finalement accepté, mais on était jeudi et le mariage n’aurait lieu que samedi.

— Ils sont un peu en avance, dit-elle.

L’homme en veste à franges lui fit un signe.

— Notre engagement précédent est terminé, et nous n’avons pas assez de temps pour rentrer chez nous entre les deux, expliqua-t-il.

Alors que Sarah se demandait en quoi cela la concernait, une rafale de vent passa dans les sapins, lui rappelant opportunément qu’on attendait du blizzard, aujourd’hui ou demain. Elle allait devoir faire avec, veiller à ce qu’il y ait suffisamment de nourriture pour tout le monde, et aussi s’occuper des fleurs. Tout cela commençait à être bien compliqué… Pendant un moment, irréaliste mais délicieux, elle s’imagina déchargée de toutes ses responsabilités, prenant Blake par la main et l’emmenant dans sa chambre pour le dévorer tout cru.

On pouvait toujours rêver…

* * *

Blake installa les trois musiciens dans le dortoir du second étage, et leur demanda leurs papiers d’identité.

Puis, il alla frapper à la porte d’Alvardo qui lui ouvrit. Il portait un survêtement de l’armée, avec un bonnet de laine noire de type commando sur ses cheveux blonds, et était en sueur.

— Vous êtes allé courir ? lui demanda Blake.

— Huit kilomètres chaque matin, lui répondit le jeune officier. Je peux vous aider, major ?

— J’ai besoin de vos talents en informatique. Durant le week-end, beaucoup de civils vont aller et venir, ici.

Les sourcils minces d’Alvardo se froncèrent en une mimique réprobatrice.

— Le chalet est censé être très sûr, fit-il remarquer.

— Il le sera d’autant plus si nous y veillons, répliqua Blake. J’ai besoin que vous vérifiiez l’identité de chaque personne qui entre ici. Voyez avec Kovac si vous pouvez le faire avec la base de données de la police.

— Je n’ai pas besoin de lui, major. J’ai accès à tous les fichiers de sécurité du pays.

— Signalez-moi toute personne que vous trouverez suspecte et nous en parlerons.

Il n’avait pas une confiance extrême dans cet officier de bureau, qui n’avait probablement pas beaucoup été confronté au terrain. S’il se refusait à juger un homme à l’aune de son expérience de la guerre, il estimait néanmoins qu’avoir connu le combat vous forgeait, entre autres, un solide esprit d’équipe. Il n’était pas vraiment certain que le capitaine Alvardo possédait cette qualité.

Celui-ci examinait les papiers des membres de l’orchestre que Blake venait de lui passer.

— Des musiciens ? Au fait, il va y avoir un enterrement de vie de garçon, pour Jeremy ?

— Demain soir. Je suis censé m’en occuper, répondit Blake sans l’ombre d’un sourire.

Il n’avait guère eu le temps d’y penser jusqu’à présent.

— Il faudrait que je m’occupe de recruter une stripteaseuse.

— Je peux le faire, si vous voulez, répondit immédiatement Alvardo.

— Merci. Vous pouvez appeler Dolly, la patronne du Laughing Dog Saloon. Elle vous arrangera ça…

Ils descendirent ensemble au rez-de-chaussée, où le buffet du petit déjeuner avait été dressé sur la table de la salle à manger. En plus des muffins à peine sortis du four, il y avait des fruits, des céréales, du fromage blanc et, sur un chauffe-plat, une platée d’œufs brouillés au chorizo, ainsi qu’un petit chaudron de chili verde, la spécialité du Colorado. Et il n’avait fallu qu’une petite heure à Sarah pour préparer toutes ces merveilles…

Le général s’assit tout naturellement à la place d’honneur en bout de table, Jeremy et Emily à ses côtés.

Les jumeaux et Maddox partirent reprendre leur veille, et Jeremy fit signe à son ami.

— Blake ! Viens t’asseoir…

— Dans une minute…

Il poussa les portes battantes de la cuisine, dans l’espoir de trouver Sarah seule. Hier soir, lorsqu’ils s’étaient embrassés, il avait éprouvé quelque chose de plus profond et de plus puissant que de la simple attraction sexuelle. Non que le sexe ait été absent ; il s’était senti littéralement en feu. Mais cette étrange sensation de lien entre elle et lui était bien trop forte pour qu’il l’ignore.

C’était sans doute une question d’instinct. Pendant des années, il avait été un homme d’action qui n’avait pas souvent eu le temps de se poser pour analyser et réfléchir ; il lui fallait faire confiance à son instinct. Ainsi savait-il, quasiment sans avoir à s’interroger, quand il était en danger, quand attaquer et quand battre en retraite. Leur baiser avait fait battre son cœur plus vite et plus fort. Sarah était vraiment différente, spéciale. Il avait besoin de passer du temps avec elle, d’apprendre à la connaître mieux.

Il la vit trancher une tomate sur une planche à découper, le téléphone filaire coincé entre son oreille et son épaule. La minuterie du four se mit à sonner. Elle posa le couteau, prit une manique, et sortit du four une plaque de muffins qu’elle mit à refroidir sur un coin du plan de travail. Puis elle reprit le couteau, sans avoir cessé de parler au téléphone, dont le fil était tendu au maximum. Elle allait et venait avec autant de grâce et de sûreté qu’une championne de patinage artistique sur la glace. Enfin elle raccrocha et se tourna vers lui.

— Oui, Blake ? Vous désirez quelque chose ?

— C’est le coup de feu, on dirait.

— Bah, rien que je ne sois pas capable de gérer.

— Vous devriez ralentir un peu…

Il ne pouvait rien lui dire tant qu’elle était ainsi, à s’affairer dans sa cuisine.

Comme si elle avait perçu sa pensée, elle s’arrêta net devant lui, les poings sur les hanches.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Il aurait voulu lui dire que leur baiser de la veille avait été phénoménal, que la tenir dans ses bras était quelque chose d’important, qu’il aimerait savoir si elle ressentait la même chose que lui.

Qu’il voulait, aussi, un autre baiser.

Mais ce n’était ni l’endroit ni le moment.

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