Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 20

20

 

 

Le premier réflexe de Sarah fut celui, automatique, de la secouriste formée à réagir rapidement. Immédiatement, elle posa deux doigts sur la carotide pour chercher le pouls. Toucher le cadavre lui répugnait, mais elle se força. Son propre cœur battait si fort que, durant un instant, elle crut que c’était celui d’Alvardo. Espérant contre toute évidence, elle pressa plus fort. Les bûches roulèrent sous lui et le corps se tassa. Elle retira vivement sa main.

Il y eut comme un grondement sourd dans son crâne et ses genoux se mirent à trembler. Elle allait s’évanouir.

— Sarah ? fit William. Tout va bien ?

Elle rabattit le couvercle du coffre à bûches pour qu’il ne voie pas cette horreur.

Debout sur les dernières marches, il braqua sa lampe sur elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle leva la main pour se protéger de l’éblouissement. Son habituelle capacité à prendre des décisions rapides semblait l’avoir abandonnée.

— Reste avec moi, William, lui dit-elle. J’ai besoin de réfléchir un peu…

Il n’y avait plus rien qu’elle puisse faire pour Alvardo. Il était raide mort. Elle ne savait pas ce qui se passerait si elle annonçait sa découverte à tout le monde. Blake n’avait-il pas dit qu’il ne fallait pas forcer l’inconnu — l’assassin — à repasser à l’action ?

Gauchement, mais affectueusement, William lui tapota l’épaule.

— Je vois bien que tu es inquiète, mais ça va aller…

Curieusement, ce réconfort un peu pataud, et en totale ignorance de ce qui s’était passé, lui fit du bien. Oui, il fallait que cela aille mieux. Il le fallait absolument. C’était une pensée à laquelle elle devait s’accrocher.

— Il faut que je parle à Blake, dit-elle. Tu sais où il est ?

— Jeremy et lui ont nos talkies-walkies. Si quelqu’un sait où est Blake, c’est Jeremy.

Et il était dans le salon, avec les autres. Comment pourrait-elle trouver le courage de les affronter tous, sachant qu’il y avait parmi eux non seulement un traître, mais aussi un meurtrier ? Elle frissonna en repensant au corps froid d’Alvardo.

Maîtrise-toi ! s’ordonna-t-elle. Sois forte…

Elle se força à respirer lentement, calmement.

— Viens avec moi, William, dit-elle enfin. Et nous enverrons quelqu’un pour épauler ton frère, pendant qu’il travaille…

— Maddox, suggéra William. On traîne ensemble depuis un jour ou deux. Il est bien…

— Maddox, d’accord.

Se concentrant pour bien poser un pied devant l’autre et ne pas s’effondrer, elle se mit en marche. Elle parvint ainsi à traverser la cuisine, répondant aux questions de Slim Martinez sans bien savoir ce qu’elle disait.

Dans le salon, elle trouva Jeremy debout et aux aguets, alors que la plupart des autres étaient déjà attablés devant la nourriture artistiquement présentée, mais servie dans des assiettes en carton. Les conversations n’étaient pas très animées et les quelques rires, plutôt nerveux. Ollie était resté à demi étendu sur le canapé, sa jambe surélevée par des coussins et son assiette sur les genoux. Sarah prit Jeremy par le bras et l’entraîna un peu à l’écart.

— Où est Blake ? Il faut que je lui parle tout de suite !

— Que se passe-t-il ? Je peux faire quelque chose ?

— Non, simplement me dire où il est.

— Il fouille toute la maison. Il doit être en train de visiter le dortoir, là-haut.

William s’avança.

— Je vais emmener Sarah le voir, dit-il. Vous, si vous pouvez envoyer Maddox à la cave, tenir compagnie à mon frère…

— Je m’en occupe, répondit Jeremy. La réparation avance bien ?

— Oui, pas de problème. Mon frère est fort en électricité.

Sarah regarda du côté de l’escalier. Maintenant qu’elle savait où trouver Blake, elle était impatiente de le rejoindre.

Jeremy lui prit le bras.

— C’est du sang, là, sur votre manche ?

— Ce n’est rien, s’empressa-t-elle de répondre. Je me suis un peu coupée, tout à l’heure, avec un débris de métal. Rien de grave !

Suivie de William, elle entreprit de monter les premières marches. Plus elle avançait, mieux elle se sentait. Elle n’était pas vraiment remise de sa découverte du cadavre, ne s’en remettrait peut-être même jamais, mais au moins elle n’était plus au bord de l’évanouissement.

Blake et Hank les attendaient sur le palier du second étage, le faisceau de leurs lampes braqué dans leur direction.

— Tu avais promis de rester en bas, grommela Blake, mécontent.

— J’ai été obligée…

— Il faut être prudente, Sarah !

Se jetant dans ses bras, elle se serra contre lui et ses larmes jaillirent d’un coup. Elle sanglota sur son épaule, pleurant comme si elle ne devait plus jamais s’arrêter. Incapable même de tenir plus longtemps sur ses jambes, elle se laissa glisser au sol. Blake la retint, la souleva, et la porta sur l’un des lits. Quand il l’y déposa, elle s’accrocha désespérément à lui.

— Ne me laisse pas !

S’asseyant à côté d’elle, il la tint serrée contre sa poitrine.

— Qu’est-il arrivé, princesse ? lui demanda-t-il tout doucement.

Elle regarda, par-dessus l’épaule de Blake, les visages graves et inquiets de William et de Hank. Pouvait-elle parler sans danger en leur présence ? Tant pis, elle s’en remettait à Blake et lui faisait totalement confiance.

— Alvardo. Il est mort. Assassiné, dit-elle entre deux sanglots. J’ai trouvé son corps dans le coffre à bois du vestibule.

Sa tête lui faisait mal de tous les sanglots et des larmes versées, mais elle était soulagée de pouvoir se confier enfin.

— Il a été poignardé, ajouta-t-elle, désireuse de lui donner autant de détails que possible. Dans la poitrine, un couteau de chasse, je pense. L’arme est restée dans la plaie, enfoncée jusqu’à la garde. Il a un sweat-shirt blanc, tout trempé de sang, et il avait les yeux ouverts…

— L’as-tu dit à quelqu’un d’autre ? demanda Blake, toujours très doucement.

Elle secoua la tête.

— Non, personne. Je suis venue immédiatement te prévenir.

— Tu as fait exactement ce qu’il fallait, Sarah.

Pour la première fois depuis la découverte du cadavre, elle eut l’impression de respirer plus librement. La tête appuyée sur le large torse de Blake, elle commençait à reprendre ses esprits.

* * *

Sarah avait de toute évidence une confiance aveugle en lui. Blake aurait aimé partager ce sentiment. Or, il avait pensé qu’Alvardo était un traître, une menace, alors qu’il était une victime. Et il y avait un meurtrier dans la maison avec eux.

Tout en serrant Sarah contre lui, il s’adressa à Hank et à William.

— Nous devons être très prudents. Nous savons qu’il y a parmi nous quelqu’un capable de tuer sans aucune pitié. Un seul faux pas de notre part, et il pourrait tuer encore.

— Qui ça pourrait être ? demanda William.

— Regardons simplement les faits, dit Hank avec un calme qui montrait qu’il était un habitué des situations de crise. Alvardo a certainement été tué au début de la panne d’électricité, je dirais pendant les cinq, peut-être sept minutes durant lesquelles tout le monde a couru dans tous les sens, en pleine confusion. Maintenant, le lieu… Le corps a été trouvé dans le vestibule, qui est attenant à la cuisine.

— Les traiteurs y étaient, souligna William. C’est peut-être l’un d’eux.

— Ou alors, reprit Hank, Alvardo a pu donner rendez-vous à l’assassin dans cet endroit de la maison.

Blake appréciait la façon logique dont il déroulait son raisonnement. Il lui emboîta le pas.

— Nous pouvons déjà éliminer deux suspects, dit-il. Maddox, qui s’est immédiatement rendu dans la chambre du général pour le protéger et, du coup, le général lui-même.

— Tant mieux, fit William, l’air soulagé. Parce qu’il est seul avec mon frère dans la cave, en ce moment…

— Ce qui nous laisse, résuma Blake, deux des musiciens, les traiteurs, Skip, et Honey Buxom. Hank, que pouvez-vous nous dire sur votre assistant ?

— Il appartient à une riche famille de Los Angeles, une fortune ancienne, établie au moment du boom immobilier de la ville, au début du

XXe siècle. Il a obtenu un master en journalisme à l’université de Stanford, et a un peu travaillé dans la presse avant de se découvrir un goût pour l’engagement politique.

— A-t-il eu l’occasion de se rendre au Moyen-Orient ? demanda Blake en songeant à l’anneau découvert dans la chambre d’Alvardo et à son inscription : « A ma fille bien-aimée, Salima. » Il avait le sentiment que quand il saurait qui était cette Salima, il saurait qui était l’assassin.

— Il a fait quelques reportages en Irak, je crois, répondit Hank. Vous savez, il fait partie de mon équipe depuis plus d’un an et, franchement, je ne le vois pas commettre un crime de sang.

Blake avait d’autres questions à poser à Sarah. Il lui caressa délicatement les cheveux.

— Comment tu te sens ? Tu peux parler ?

— Oui, ça va bien mieux.

— Je vais te poser quelques questions et je voudrais que tu réfléchisses bien avant de me répondre.

La respiration de Sarah était redevenue normale, mais il voulait éviter de trop la brusquer.

— Tu dis qu’Alvardo a été poignardé dans la poitrine. Y avait-il beaucoup de sang ?

— Oui, une très large tache sur le devant de son sweat-shirt.

— A ton avis, a-t-il reçu plusieurs coups de poignard ?

Elle secoua la tête.

— Je ne peux pas en être sûre, mais je ne le pense pas.

Avec un seul coup, et en laissant le couteau en place, il était possible que le tueur n’ait pas été éclaboussé par le sang de sa victime.

— As-tu une idée de la façon dont il a été mis dans le coffre à bois ? L’a-t-on traîné sur le sol ou porté ?

— Je n’ai pas vu de traces de sang par terre, mais il n’y avait pas beaucoup de lumière…

Elle fit une pause pour prendre le temps de réfléchir.

— Ce qui est possible, dit-elle finalement, c’est qu’il ait été poignardé alors qu’il était adossé au coffre. Après, on a pu le faire basculer dedans, en soulevant ses jambes.

C’était l’information dont Blake avait besoin. Si le corps avait été porté, le suspect n’aurait pu être qu’un homme. Mais s’il avait suffi de le faire passer par-dessus le bord du coffre, alors la danseuse avec ce nom ridicule, Honey Buxom, pouvait elle aussi être l’assassin.

Hank s’éclaircit la voix.

— Tout ça ne me dit rien qui vaille. Je voudrais redescendre, être auprès de ma femme et de ma fille.

— Acceptez-vous, dans ce cas, de ne rien dire de ce que vous venez d’entendre, sénateur ? demanda Blake en le regardant droit dans les yeux.

Hank acquiesça vigoureusement.

— J’aime toujours aussi peu les secrets, mais je peux comprendre que, parfois, il est nécessaire de retenir une information.

— Alors voilà ce que nous allons faire, reprit Blake. William et vous, vous allez redescendre et vous mêler aux autres, sans les alarmer. Je vais rester un peu avec Sarah, jusqu’à ce qu’elle se sente mieux, et nous vous rejoindrons.

— Peut-être vaudrait-il mieux la ramener dans sa chambre, pour qu’elle se repose, suggéra Hank.

— Personne ne doit rester seul. C’est comme ça qu’Alvardo s’est fait tuer. Nous devons rester en groupe ou au minimum à deux.

— D’accord. Et ensuite ?

— Quand je redescendrai, je répartirai nos suspects dans différentes pièces, pour les interroger. La famille Martinez dans une chambre, les musiciens dans une autre, Honey dans une troisième, Skip dans une quatrième. Il y aura bien quelque chose qui va trahir l’assassin, du sang sur ses vêtements ou, simplement, l’impossibilité de justifier de ce qu’il a pu faire au début de la panne d’électricité, dans le noir total…

Quand il commencerait à avoir des doutes sur un suspect, Blake comptait bien lui montrer la bague.

— … En isolant ainsi chaque suspect, reprit-il, nous ne devrions pas avoir de problèmes.

Comme pour symboliser la simplicité limpide de son plan, la lumière revint à cet instant même dans toute la maison. Dans la situation où ils se trouvaient, la lumière électrique perdait son caractère banal pour redevenir un miracle. William exultait.

— Je savais que John y arriverait ! s’esclama-t-il, radieux.

— Un vrai génie, dit Blake.

— C’est notre MacGyver, renchérit Sarah en battant des mains. John a réparé le panneau avec un minimum de matériel.

Elle allait mieux, à l’évidence. Quand elle était arrivée sur le palier, avec son visage tout pâle et ses yeux qui semblaient avoir dû faire face à tous les démons de l’enfer, Blake avait eu très peur pour elle. Voir une victime par mort violente vous changeait profondément. Il se souvenait encore de sa « première fois ». Première escarmouche, premier mort par balles. Le jour où il avait perdu son innocence…

Lorsque Hank et William eurent quitté le dortoir, il la serra plus fort.

— Je suis désolé que tu aies vu ça, murmura-t-il.

Sarah ne se sentait pas encore bien vaillante, mais elle le serra, elle aussi, très fort dans ses bras.

— Je ne pensais qu’à une chose, te prévenir. Parce que si quelqu’un pouvait agir, c’était toi.

— Ne change jamais d’avis, lui dit-il en souriant. Fais-moi toujours confiance et peut-être, avec le temps, m’écouteras-tu quand je te conseillerai quelque chose…

Il ne connaissait pas cette femme depuis bien longtemps, mais il éprouvait des sentiments très profonds pour elle. Peut-être même en était-il amoureux.

— J’aimerais bien, reprit-il, que tu me laisses une chance de te montrer à quel point nous allons bien ensemble.

— Tu veux parler de ce voyage à La Nouvelle-Orléans ?

— Peut-être, oui. Et je voudrais aussi, quand j’aurai quitté l’armée, ce qui arrivera dans tout au plus six mois, revenir ici.

— Pour une petite visite ?

— Pour plus longtemps que ça. Je pense que le secours en montagne pourrait être une bonne deuxième carrière pour moi. C’est un métier actif, où on aide les gens et où on n’est pas toujours assis derrière un bureau.

— Et tu voudrais rester avec moi pendant que tu apprendrais ce nouveau métier ?

Il la regarda droit dans les yeux.

— Est-ce que tu essaies de me rendre les choses plus compliquées ?

— Non, j’essaie de bien comprendre.

Elle repoussa ses cheveux derrière ses oreilles et sourit.

— … C’est pour ça que je dois poser des questions. Beaucoup de questions. Je sais que tu n’es pas en train de me proposer un engagement à long terme. Nous avons trop de bouteille, toi et moi, pour nous lancer dans ce genre de choses sans réfléchir.

— Tu as raison.

Pourtant, il se sentait bel et bien au bord du vide, prêt à sauter. Il aurait voulu pouvoir lui dire qu’il l’aimait, mais c’était trop tôt.

— En tout cas, il y a bel et bien un lien entre nous, que je ne m’explique pas, reconnut-elle.

— Nous aurons tout le temps de chercher des explications. Je voudrais réserver une chambre ici pour les deux prochaines semaines.

— Il faut que je regarde mon registre de réservation.

— Inutile. En fait, c’est ta chambre que je veux retenir et, plus précisément, la place à côté de toi dans ton lit.

Elle se pencha un peu et lui caressa la joue.

— Je te la réserve.

— C’est bien ce que je voulais entendre.

Elle se tourna un peu sur le lit.

— Mon Dieu, ce que j’ai pu pleurer ! soupira-t-elle. Je ne savais pas que j’avais autant de larmes dans le corps…

Il lui passa le bras autour des épaules et la serra de nouveau contre lui.

— Bon, dit-il au bout d’un moment. Maintenant, il faudrait que je descende et que je mette mon plan à exécution. Tu te sens assez forte pour venir ?

En la tenant par la main, il lui fit faire quelques pas dans le dortoir. Il put constater que sa force et sa confiance en elle revenaient.

Soudain, elle s’immobilisa et ses yeux s’agrandirent de surprise. Elle venait de voir une forme partiellement cachée derrière l’une des têtes de lit.

— Est-ce que c’est… ? demanda-t-elle.

Blake s’approcha et découvrit à son tour un objet tout à fait innocent, que l’on pouvait acheter dans n’importe quel magasin de sport. Exactement le même aspect, la même couleur que le sac à dos de Franks.

Le sac bourré d’explosifs…

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