Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 14
14
Sous le coup de l’émotion, Eric brisa en deux la baguette qu’il tenait à la main. Combien de scuds allaient-ils recevoir au cours de cette enquête ?
— En êtes-vous certain ?
Mais le souvenir du médaillon se balançant au cou de la femme qui l’avait enlevé était ancré dans sa mémoire.
— La plupart des communautés occultes de Bay Area vous le confirmeraient, répondit Nigel.
Eric se tourna vers Christina mais elle secoua la tête.
— Je ne fais pas partie de cet univers occulte et je ne sais rien à ce sujet.
— Je ne comprends pas, poursuivit Eric. Mon kidnapping était lié à un tueur en série que mon père pourchassait. Certaines personnes ont prétendu qu’il avait organisé lui-même mon enlèvement pour détourner de lui l’attention de la police.
— Croyez-vous à ces sornettes, agent Brody ? Y avez-vous un jour cru ?
— Je n’ai appris cette version des événements que dernièrement et je ne savais pas quoi en penser. Prétendez-vous que le tueur en série avait contacté des membres de ce cercle pour m’enlever ou insinuez-vous que mon père les avait approchés ?
— Je sais seulement que le cercle était impliqué dans le rapt.
— Cela semble énorme, incroyable.
— Mais c’est la vérité et voilà pourquoi tant de personnes du monde de la sorcellerie vous connaissent et sont au courant du rapt dont vous avez été victime, enfant.
De nouveau, Eric reporta son attention sur Christina. Elle se servait de crevettes.
— Cesse de me dévisager comme si j’étais le diable incarné, Eric. Tu sais bien que j’ai très peu de contact avec mon père ou ma sœur. Et lorsque nous nous voyons, nous n’évoquons jamais la sorcellerie.
— J’ai l’impression que tout se recoupe ! Tout tourne autour de nous.
— C’est la vie qui tourne, commenta Nigel. Maintenant, je vais vous laisser parce que je suppose que vous avez envie de discuter hors de ma présence.
— Non, mettons les choses à plat. Ce cercle dans lequel la famille de Christina joue un rôle majeur…
— C’est faux, répliqua-t-elle.
— Rectification, concéda Eric. Ce cercle, auquel appartiennent le père et la sœur de Christina, a commencé à utiliser ses pouvoirs à des fins maléfiques. Le monde des sorciers a laissé faire jusqu’au moment où un voyou de cette mouvance a décidé d’éliminer des membres de ce cercle — qu’ils soient ou non impliqués dans la magie noire.
— N’oublions pas la conviction de ma sœur, intervint Christina en regardant Nigel. Elle est persuadée qu’une autre raison pousse quelqu’un à prendre le cercle pour cible. Que ce quelqu’un veut s’approprier les pouvoirs des brujos.
Nigel hocha la tête.
— Ce n’est pas exclu. Où se trouve votre sœur actuellement ?
— Elle est au secret, répondit Christina.
— Je vous ai dit tout ce que je savais. J’ai toujours gravité à la périphérie de ces cercles mais je ne suis doté d’aucun don. Beaucoup d’entre nous sont dans cette position. Intéressés par la sorcellerie mais contraints de rester à l’extérieur.
— Vous semblez le regretter.
Repoussant son assiette, Nigel hocha la tête.
— C’est vrai. J’aurais aimé naître avec les pouvoirs que vous avez refusé vous-même de développer, avec les dons que vous avez choisi d’ignorer.
— Je n’ai pas envie de lire dans les boules de cristal, de faire tourner les tables, ni de jeter des sorts. Je n’ai pas envie que ma vie devienne un grand n’importe quoi.
— Vous avez tort de prendre ces choses à la légère. Des forces puissantes sont en jeu, vous ne le voyez pas ?
— Je crois surtout que certaines personnes donnent trop d’importance à des sensations extrasensorielles. Les membres du cercle de mon père qui ont enlevé un enfant, il y a vingt ans, qui tuent des innocents aujourd’hui, sont des criminels. Rien ne leur donne le droit de s’ériger en justiciers, rien ne justifie leurs agissements. Ils n’ont pas plus de pouvoirs que d’autres criminels.
— Je n’en suis pas si sûr, riposta Nigel.
Comme le serveur apportait l’addition, il se leva.
— Je suppose que vous ferez passer ce repas en frais professionnels et que le FBI vous le remboursera, non ?
— Oui, l’addition est pour nous, dit Eric.
Nigel s’inclina, posa son chapeau sur sa tête et s’en alla.
Eric se pencha vers Christina.
— Jusqu’où pouvons-nous lui faire confiance ?
— Penses-tu qu’il soit impliqué dans ces meurtres ?
— Je n’en sais rien, reconnut-il en sortant sa carte de crédit. Ses allégations comme quoi le cercle aurait été mêlé à mon rapt me semblent tirées par les cheveux.
— L’hypothèse n’a rien d’absurde, Eric. Tu as reconnu toi-même le médaillon. Or Nigel ignorait tout de ce souvenir.
— Si cette histoire est fondée, le Tueur de l’Annuaire faisait peut-être partie de ce cercle. En en apprenant plus sur leur implication, je parviendrai peut-être à innocenter mon père une bonne fois pour toutes.
— Et à résoudre cette affaire ?
La question l’embarrassa.
— Tu trouves que je m’éparpille ? Que je me détourne de mon objectif premier ?
— Je pense surtout que tu prends beaucoup de coups sur la tête, ces derniers temps.
— Nous sommes tous les deux un peu trop impliqués personnellement dans cette affaire.
— Mon implication me donne une perception plus affinée de la situation et me permet d’obtenir des informations que nous n’aurions pas eues autrement.
— Mais elle t’expose au danger.
Et même s’il lui reprochait de lui avoir caché l’existence de sa fille pendant deux ans, il ne voulait pas qu’elle soit l’objet de menaces. Kendall avait besoin de sa mère.
— Es-tu prêt à y aller ? demanda Christina.
— Attends, tu oublies quelque chose, non ? La prédiction du jour ne t’intéresse-t-elle donc pas ? Tu n’es pas digne d’être une sorcière !
Il prit un biscuit chinois sur le plateau et le rompit pour en tirer le petit papier qui y était inséré. Il lut à haute voix :
— « Vous êtes dans la bonne direction. Fiez-vous à vos instincts. »
— Parfait ! s’exclama Christina. Cela signifie que nous allons résoudre cette enquête.
— Si et seulement si je me fie à mon instinct. Et qu’y a-t-il dans le tien ?
Elle ouvrit le biscuit.
— « Quelque chose de particulier s’annonce. »
— Cela signifie que nous allons résoudre cette enquête, répéta-t-il, en manière de plaisanterie.
— Ce serait formidable mais j’espère que le message concerne un domaine plus personnel.
Elle glissa son papier dans son sac et se leva en évitant son regard.
Si elle espérait que les choses avanceraient entre eux deux, elle se faisait des idées, songea Eric. Pourrait-il un jour lui pardonner ? Cette histoire avait ravivé toute la méfiance qu’il nourrissait autrefois vis-à-vis d’elle. Dans l’immédiat, il préférait avancer pas à pas. Résoudre cette enquête puis faire la connaissance de sa fille.
Il poussa la porte du restaurant et ils retrouvèrent la rue bondée. Comme il se dirigeait vers l’hôtel, elle le retint par la manche.
— Attends ! Pourquoi retourner directement nous enfermer ? Je vais aller chiner dans le quartier et peut-être déguster une glace.
— Tu penses vraiment que c’est une bonne idée ?
— Ce n’est pas parce que quelqu’un m’a attaquée hier que je dois désormais vivre sous cloche. Que peut-il m’arriver en pleine journée ?
— Tu oublies qu’un chauffard a tenté de t’écraser.
— Je ferai attention avant de traverser. Et puis, je suis armée, ajouta-t-elle à mi-voix.
Eric n’était pas ravi mais Christina était une professionnelle. Il ne pouvait la contraindre à rester cloîtrée dans sa chambre.
— Bon, comme tu veux. Moi, je rentre. Fais attention à toi.
Christina resta un instant sur le trottoir, perturbée. Elle aurait pu proposer à Eric de l’accompagner mais elle aurait aimé qu’il le lui suggère lui-même.
Depuis qu’elle lui avait montré les photos de Kendall, il semblait sur le point de dire quelque chose. Il avait certainement envie de lui poser mille questions sur leur fille. Voilà pourquoi elle avait espéré en parler avec lui autour d’un café ou d’une glace.
Redressant les épaules, elle pivota sur le trottoir et fendit la foule.
Quelles forces s’étaient mises en mouvement pour les réunir, Eric et elle, sur cette enquête ? Pour la pousser vers Eric ? Le cercle auquel appartenait son père était impliqué dans le kidnapping dont Eric avait été victime, vingt ans plus tôt. De telles coïncidences semblaient incroyables et en même temps, tous ces recoupements avaient certainement un sens.
Elle s’arrêta devant des paniers de bibelots sur le trottoir. La plupart des objets présentés — des foulards, des petits personnages en tissus bariolés, des bijoux de pacotille — ne conviendraient pas à Kendall, mais elle trouva des petits sacs à main de soie que sa fille allait adorer. Kendall pourrait y cacher ses trésors.
Elle en prit trois de couleurs différentes. Puis elle continua à traîner dans les ruelles en respirant les odeurs d’encens. Une femme vendait des biscuits chinois. Peut-être pourrait-elle en acheter un autre en espérant une meilleure prédiction.
Sans trop savoir comment, elle arriva dans le quartier Little Italy mais elle ne parvint pas à retrouver le marchand de glaces dont elle se souvenait. De toute façon, en déguster une toute seule la tentait moins.
Elle poursuivit sa balade. Les touristes s’étaient raréfiés, les rues semblaient quasi désertes et elle ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil derrière elle pour se rassurer. Pourquoi quelqu’un l’avait-il attaquée, la veille au soir ? S’agissait-il vraiment d’un sale coup d’une sorcière ou d’un brujo un peu dérangé ? Ou commençait-elle à gêner quelqu’un en se rapprochant de la vérité ?
En réalité, elle nageait plutôt en plein brouillard.
Elle finit par s’arrêter en haut d’une colline et s’assit sur un muret pour contempler la baie de San Francisco, le Golden Gate et, au loin, Alcatraz. La vue était magnifique mais elle s’était éloignée du centre, réalisa-t-elle. Elle n’avait pas voulu aller si loin, marcher autant.
Comme elle se retournait pour rebrousser chemin, il était là.
* * *
Alors qu’il s’apprêtait à quitter le quartier chinois, Eric s’arrêta et vérifia derrière lui. Il n’aurait pas dû la laisser s’éloigner, armée ou non.
Il sortit son téléphone portable de sa poche. Les agents du FBI avaient tous des dispositifs GPS sur leurs Smartphones. Si Christina s’était installée à la terrasse d’un café pour déguster une glace, il pouvait le savoir très rapidement.
Il tapa le numéro de Christina et un point rouge s’alluma aussitôt, localisant son appareil. Il poussa un juron. Elle s’était éloignée du quartier chinois et se trouvait non loin de Coit Tower, une tour Art déco, construite à la mémoire des pompiers de la ville. Que diable avait-elle voulu faire là-bas ?
A la hâte, il traversa Little Italy. Les rues semblaient se vider. En proie à une angoisse croissante, il se mit à courir. Le petit point rouge sur la carte n’avait pas bougé. Christina stationnait au même endroit depuis plus d’un quart d’heure. Pour quelle raison ?
Il gravit la colline le plus vite possible et parvint enfin au sommet. Christina était assise sur un muret de pierre et il poussa un gros soupir de soulagement.
— Christina !
Elle se tourna vers lui, pâle, le regard dans le vague, et il s’élança vers elle.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? s’enquit-il. Que s’est-il passé ?
Elle parut s’extraire d’une sorte de torpeur.
— Je… Mon père…
La peur s’empara d’Eric. Son père était-il la nouvelle victime du tueur ?
— Est-il blessé ? Ta sœur t’a appelée ?
— Non, pas du tout.
— Alors, quoi, Christina ? demanda-t-il en lui prenant les mains. Qu’est-il arrivé à ton père ?
— Il ne lui est rien arrivé, répondit-elle, les yeux clos. Mais il était là.
Eric se retourna, inspectant les alentours.
— Et où est-il passé ?
Elle battit des paupières et regarda le ciel.
— Il m’est apparu, Eric.
Un frisson le parcourut.
— Apparu ? Tu veux dire qu’il s’agissait d’une vision, qu’il n’était pas vraiment là ?
Si Christina se mettait à voir des esprits, des fantômes, ils étaient mal partis.
— Pas physiquement, non. C’était à la fois lui et personne. J’ai vu sa silhouette, son visage. Je ne peux pas mieux te dire. Il ne m’était encore jamais apparu.
Eric réprima un juron. Il se sentait plus à l’aise quand Christina prenait toutes ses histoires de sorcellerie à la rigolade.
— A-t-il dit ou fait quelque chose ?
— Pas vraiment, pas avec des mots. Mais il m’a mise en garde.
— Peut-être que c’était juste ton imagination…
— D’une certaine façon, tout s’est joué dans mon imagination, oui. Mais c’est mon père qui a provoqué cette apparition. Je ne l’avais pas invité à communiquer avec moi.
— Contre quoi t’a-t-il mise en garde ?
— Il ne m’a pas parlé. C’était une impression, une sensation.
Eric secoua la tête. Il ne comprenait rien.
— Tu penses donc qu’ils te mettaient en garde, lui et ta sœur. Et qu’il s’est manifesté dans ce but. Non ?
— C’est difficile de l’expliquer avec des mots. En tout cas, il ne s’agissait pas d’un simple avertissement. Le message était très fort, terrifiant. L’impact a été plus violent que les paroles de ma sœur, ce matin, au téléphone.
— Si quelqu’un m’apparaissait, si j’avais des visions, je pense que je serais terrifié, moi aussi.
— Qu’il m’apparaisse ne m’a pas inquiétée. Mais il m’a parlé de notre héritage, de notre patrimoine.
— Tu le savais déjà, Christina. Le cercle de ton père — ton cercle — est dans le collimateur d’un tueur.
Elle secoua la tête.
— Ils viennent vers moi, ils vont s’attaquer à moi.
Elle tremblait de tous ses membres et il la prit dans ses bras.
— Nous le savons déjà. Quelqu’un a essayé de t’écraser. Hier soir, quelqu’un t’a agressée et voilà pourquoi tu as tort de te balader seule dans les rues, même avec une arme dans ton sac. Je n’aurais pas dû te laisser faire.
Avec un soupir, elle murmura dans son cou :
— Comment m’as-tu retrouvée ?
— Grâce au GPS de ton Smartphone.
— J’en suis contente, même si je ne courais aucun danger avec mon père.
— Retournons à l’hôtel. En taxi. Tu n’es pas en état de marcher.
Il appela une compagnie de taxis et pendant qu’ils attendaient une voiture, un couple passa près d’eux.
— La Coit Tower ?
Eric leur désigna le chemin.
— Montez en haut de la colline et vous la verrez sur votre droite.
Quand ils s’engouffrèrent dans l’habitacle, Eric donna au chauffeur le nom de leur hôtel.
Une fois qu’ils furent arrivés, Christina avait repris des couleurs et ses yeux perdu leur aspect vitreux, remarqua Eric.
Il était tout de même soucieux. Cette affaire menaçait-elle l’équilibre mental de Christina ? La touchait-elle de trop près ?
Il l’accompagna jusqu’à son lit.
— Allonge-toi, Christina. Je veux que tu te reposes. Je vais te chercher de l’eau.
Elle retira ses sandales et s’étendit sur le lit, le lit sur lequel ils avaient fait l’amour, le lit où il avait appris qu’il avait une fille, songea-t-il avec émotion.
Il ouvrit la porte du minibar pour y prendre une bouteille d’eau. Il avait toutes les raisons d’être en colère contre Christina mais ce n’était pas le moment. Il s’approcha d’elle et lui tendit un verre d’eau.
— Bois, ça te fera du bien.
Elle en avala deux gorgées, puis rejeta la tête sur les oreillers.
— Je dois courir un grave danger aux yeux de mon père pour qu’il me soit apparu comme ça. Je sentais une peur mortelle m’envelopper quand il parlait avec moi.
— Tu ne m’avais pas dit qu’il ne te parlait pas vraiment ?
— Si, si. On communique uniquement par l’esprit.
— Je ne comprends pas, reconnut Eric.
— C’est également ainsi que les… autres entrent en relation avec moi.
— Les tueurs ?
— Oui.
— Comment se fait-il que… tu ne sentes rien avec celui-ci ?
— Je n’en sais rien. Cela ne se produit pas chaque fois. J’ai seulement senti le diable à la base de cet arbre sur la scène du crime de Nora.
— As-tu essayé d’entrer en contact avec lui ? Je veux dire, vraiment essayé ?
Il se tenait près de la fenêtre, le plus loin possible du lit, les bras croisés.
— Je ne le fais jamais.
— Mais tu sais comment y arriver. Tu m’avais raconté un jour que ton père t’avait enseigné des trucs de sorcellerie mais que ta mère s’en était aperçue et avait mis son veto.
— Il m’avait en effet donné quelques conseils.
— Et tu n’as jamais essayé de les mettre en application ?
— Si, quand j’étais adolescente pour impressionner mes copines.
— Et ?
Elle fixa un moment ses mains.
— Et cela m’a terrifiée.
— A cause de ce que tu as vu ? Ressenti ?
Que Christina puisse craindre quoi que ce soit le dépassait. Quoique… Elle avait bien eu peur de lui parler de Kendall.
— C’est difficile à expliquer. Vivi m’avait assuré que je pouvais entrer en communication avec les esprits et interrompre le contact à volonté, très facilement. Mais elle se trompe. C’est comme un assaut de sensations, une explosion. Une fois les portes ouvertes, il est très difficile de les refermer.
— Tes pouvoirs sont sans doute supérieurs à ceux de ta sœur. Si des membres du cercle se servent de ces forces pour répandre le mal, tu peux, toi, t’en servir pour faire le bien.
Christina poussa un soupir.
— J’ai toujours pensé que tu prenais mes dons pour une blague, pour du baratin. Que tu n’y croyais pas vraiment.
— Peut-être ai-je évolué sur le sujet, ces derniers jours. De toute évidence, certaines personnes adhèrent tellement à la sorcellerie qu’elles vont jusqu’à tuer. Elles se battent forcément pour quelque chose.
— Je ne suis pas prête à m’impliquer là-dedans. Je préfère résoudre cette affaire de la manière classique, en travaillant sur le terrain.
— C’est ce que je fais.
— Nous devons encore découvrir pourquoi ces quatre personnes ont été choisies par l’assassin. D’accord, elles appartenaient toutes au même cercle mais quel que soit le tueur, il ne va pas s’en prendre à tous les membres de ce cercle, surtout si certains se cachent. Comme ma sœur, par exemple.
— Penses-tu que, lorsque les familles ont été interrogées par les flics, elles leur ont parlé des liens qu’entretenaient les victimes avec ce cercle ?
— Sans doute pas. Elles n’auraient pas abordé le sujet avec des inconnus. En plus, les familles n’ont peut-être pas fait le rapprochement entre les meurtres et l’intérêt des victimes pour la sorcellerie. Idem pour la police : elle ne savait pas quelles questions poser parce qu’elle ignorait que les quatre victimes faisaient partie de ce cercle.
— Mais nous, nous savons quelles questions poser.
A ces mots, Christina se leva et prit les dossiers empilés sur le bureau. Eric s’approcha et lui désigna le premier. Dessus était écrit : Membres de la famille.
— Il s’agit de la famille d’Olivia Dearing, la victime qui n’a aucun lien avec le cercle, précisa-t-il.
— En tout cas, nous ne l’avons pas découvert pour le moment.
— Exact. Ses parents vivent à Vancouver. Ils sont riches.
— Y a-t-il une retranscription de leur interrogatoire ?
— Oui, répondit-il. Mais il faudrait les recontacter pour en savoir plus sur Olivia.
Soudain, une idée lui traversa l’esprit.
— Sais-tu ce que toutes les victimes ont en commun ? Je viens d’en prendre conscience.
— Non. Quoi ?
— Elles étaient toutes enfants uniques.
— Vraiment ? Penses-tu que cela a une signification ?
— Peut-être. Les deux plus jeunes sont nées à une époque où les gens avaient moins d’enfants mais pour les deux victimes plus âgées, c’est plus curieux. Il y a quarante ans, les familles nombreuses étaient la norme.
— Tu as raison, je le note.
Ils travaillèrent en silence, chacun de leur côté, durant une demi-heure.
Puis Eric soupira en repoussant le dossier.
— Je n’en reviens pas que nous travaillions un dimanche.
— C’est plus sûr.
— Plus sûr ? As-tu peur de sortir, à présent ?
— Je voulais dire que c’est plus sûr pour nous deux. Tant que nous pouvons nous concentrer sur notre travail, nous pouvons faire abstraction du reste.
Il jeta son stylo à travers la pièce.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi tu ne m’avais rien dit.
— Tu m’avais plaquée, il y a deux ans.
— Tu aimes bien présenter la vérité comme cela t’arrange.
— Je ne t’ai jamais menti, Eric.
Il leva les yeux au ciel.
— Excuse-moi de ne pas avoir pensé à demander à la femme dont j’étais amoureux si elle avait constitué un dossier sur mon père.
— Quelle importance ? Cette affaire me semblait passionnante à l’époque et elle l’est toujours. Je ne t’avais rien dit de mes notes parce que j’avais honte de l’intérêt que je portais à cette enquête. Je n’assumais pas la fascination que j’éprouvais pour les tueurs en série. Ma mère m’avait accusée d’être un monstre. Je n’avais pas envie que tu aies la même opinion de moi.
Eric retint un juron.
— Peux-tu te mettre à ma place et comprendre ce que j’ai ressenti ? En plus, Lopez m’avait assuré que tu voulais écrire un livre sur cette affaire avec lui. J’étais persuadé que tu t’étais servie de moi.
— Je ne me suis jamais servie de toi ! J’avais alors le sentiment de me débattre au milieu de forces qui me dépassaient. Certaines me poussaient vers toi, d’autres m’éloignaient et j’étais ballottée au gré de ces courants. Si nous ne nous étions pas rencontrés, si nous n’étions pas tombés amoureux, tout aurait été plus simple à gérer.
— Mais nous nous sommes rencontrés, nous sommes tombés amoureux et tu aurais dû me parler de cette obsession pour les tueurs en série. Et aussi de ta grossesse !
Elle plongea son visage dans ses mains.
— Je l’ai regretté des milliers de fois mais il n’est pas possible de revenir en arrière et de tout changer. Je n’ai pas de baguette magique qui me permettrait de remonter le temps.
— Mais comprends que moi non plus, je ne peux pas davantage effacer d’un coup de baguette magique la colère que j’éprouve.
Elle soupira.
— Alors, travaillons, conclut-elle en reprenant le dossier.
Il se frotta la nuque.
— Je vais descendre à la salle de gymnastique. J’ai fini le rapport pour Rich et pour la police. J’ai besoin de me défouler.
— Va donc.
* * *
Eric se dépensa une bonne heure dans la salle de musculation, pédalant comme un furieux, courant sur le tapis roulant comme un dératé.
Puis il s’offrit un long moment de détente dans le spa, laissant les tourbillons masser ses muscles endoloris.
Avait-il été si difficile pour Christina de le mettre au courant de sa grossesse ?
Certes, il avait toujours déclaré ne pas vouloir d’enfants. Etre père le terrorisait, et il s’était justement engagé dans l’unité chargée des kidnappings pour dépasser cette angoisse. Au lieu de quoi, il n’avait pu empêcher la mort du petit Noah Beckett. Ses supérieurs avaient reconnu que les procédures du FBI avaient provoqué le drame, mais la culpabilité lui avait ravagé le cœur.
Et à ce moment-là, Christina avait découvert sa grossesse.
Pouvait-il lui reprocher de ne rien lui avoir dit dans ce contexte ? Comment aurait-il réagi ?
Certainement pas bien.
Elle avait donc gardé le secret. Pendant deux ans. S’ils n’avaient pas été réunis pour travailler sur cette affaire, combien de temps encore lui aurait-elle caché l’existence de leur fille ?
Il plongea sous l’eau et quand il émergea pour respirer, Christina apparut, agitant les bras.
— Je craignais que tu aies disparu pour de bon.
Elle était habillée. Visiblement, elle n’était pas descendue pour s’accorder un moment de détente. Mais qu’avait-il espéré ?
Il se redressa.
— Que se passe-t-il ?
— J’ai reçu un coup de fil de Libby, répondit-elle. Elle aimerait que nous passions la voir à la librairie.
— Ce n’est pas un peu tard pour ressortir ? Il est déjà 22 heures et je suis fatigué.
Il avait prévu de dîner, seul, puis de relire son rapport.
— Elle vit à l’arrière de sa boutique. Elle semblait inquiète. Elle veut nous parler de quelque chose, de quelque chose d’important qu’elle a découvert.
— Elle ne pouvait pas le faire au téléphone ?
— Elle avait peur. Elle préfère nous en parler de visu.
Avec un grognement, il se leva et sortit du bassin, puis attrapa sa serviette pour se sécher.
— As-tu du mal à dormir ? s’enquit Christina.
— Oui, la nuit dernière n’a pas été reposante.
— Si tu n’avais pas quitté si brusquement ma chambre, tu aurais pu…
— Quoi ? Passer des heures à te demander pourquoi tu m’as caché si longtemps l’existence de Kendall ? Je ne veux pas que tu t’excuses éternellement, Christina. Mais la situation n’est pas simple pour moi.
* * *
Christina sillonnait sa chambre en attendant qu’Eric finisse de se doucher et de s’habiller dans la sienne. L’imaginer nu sous la douche était une torture.
Il semblait s’être adouci. Commençait-il à comprendre pourquoi elle lui avait caché sa grossesse ? Après la mort du petit Noah, il n’était pas en état d’accepter l’idée de devenir père.
Aurait-elle dû lui en parler à son retour d’Amérique du Sud ? Oui, certainement. Elle avait eu tort de ne pas le faire à ce moment-là.
Il frappa à la porte.
— Je suis prêt.
— Peut-être devrions-nous y aller en voiture. A cette heure-ci, nous n’aurons pas de problème pour nous garer.
— Je ne suis pas sûr. On est dimanche soir, beaucoup de gens dînent à l’extérieur. Mais bon… D’accord.
En effet, il y avait encore beaucoup de monde dans les rues. Toutefois, ils ne mirent pas longtemps pour atteindre le quartier de Haight-Ashbury et Christina trouva une place non loin de la boutique.
Cependant, quand ils arrivèrent devant Le Grimoire, la librairie était plongée dans le noir.
— Tous les commerçants ferment le dimanche soir, grommela Eric en consultant sa montre.
— J’avais envoyé un texto à Libby pour lui dire que nous ne tarderions plus.
— Elle t’a répondu ?
— Non.
— J’espère qu’elle n’a pas préféré aller se coucher. J’aurais perdu une bonne nuit de sommeil pour rien.
Christina actionna la poignée de la boutique.
— C’est ouvert ! Elle doit nous attendre dans l’arrière-boutique.
Elle poussa le battant et comme d’habitude, les clochettes annoncèrent leur arrivée.
— Libby ? cria-t-elle.
Eric l’entraîna à l’intérieur et referma la porte.
— Libby ?
— Peut-être a-t-elle regagné son appartement.
Christina sortit une lampe de poche de son sac à main et l’alluma.
— Libby ? Nous sommes là !
— Où est l’interrupteur, bon sang ? pesta Eric.
— Aucune idée. Allons voir dans l’arrière-boutique.
Elle écarta le rideau de perles qui séparait la boutique de la réserve. De nombreux cartons étaient empilés dans un coin, des livres jonchaient le sol, toutes les chaises étaient couvertes d’objets hétéroclites.
— Ne me dis pas, Christina, qu’elle vit dans ce capharnaüm.
— Non, regarde. Il y a une porte au fond qui doit mener à son appartement.
— Elle a peut-être été se coucher. Tu lui as répondu trop tard et elle a cru que nous ne viendrions plus.
— Sûrement pas. Elle m’a paru très agitée au téléphone. Elle tenait à nous parler et elle n’aurait pu trouver le sommeil avant de le faire. En plus, si elle avait voulu se mettre au lit, elle n’aurait pas laissé sa librairie ouverte.
— J’espère seulement qu’elle n’est pas armée et qu’elle ne va pas nous tirer dessus lorsque nous ferons irruption dans sa chambre.
— Tu peux rester en arrière, si tu as peur.
Elle se dirigea vers la porte et l’ouvrit. Comme elle pénétrait à l’intérieur, elle trébucha sur quelque chose. Sa lampe lui échappa des mains et s’éteignit en tombant.
— Ça va ? s’enquit Eric.
Comme elle s’accroupissait pour chercher sa lampe à tâtons, elle effleura des cheveux poisseux.
La gorge serrée, elle poussa un petit cri.
— Attends, je vais trouver l’interrupteur, lança Eric. Espérons que Libby ne va pas nous étrangler pour l’avoir réveillée.
Quand la lumière jaillit, Christina, éblouie, cligna des paupières.
Libby avait la gorge tranchée.
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