Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 2
2
Christina semblait prête à mordre mais sa colère ne retirait rien à sa beauté, se dit Eric. Au contraire.
Il avait l’avantage d’avoir su avant elle qu’il allait la retrouver et ainsi de se préparer à cette rencontre. Or, leur relation passée lui avait appris que lorsque vous aviez un temps d’avance sur Christina, il fallait l’exploiter.
Manifestement, elle parvint à se maîtriser et, les lèvres serrées, se força à sourire.
— Tu es de retour…
— Oui, c’est bien moi, en chair et en os, confirma-t-il en écartant les bras.
Une légère rougeur envahit les joues de Christina mais disparut presque aussitôt. Elle recouvrait vite une contenance, comme toujours.
— J’ai entendu dire que tu avais été te balader en Amérique latine après ton… congé, reprit-elle, les doigts crispés sur les feuillets qu’elle tenait.
Il ferma la porte d’un coup de pied et elle sursauta. Finalement, elle ne se maîtrisait pas si bien que cela.
— Voilà plus d’un mois que je suis revenu aux Etats-Unis. Je suis passé directement des trafiquants de drogue aux tueurs en série.
— Et cette reconversion te convient-elle ?
Ses grands yeux sombres se firent soudain plus doux et lorsqu’elle battit des paupières, il en fut troublé. Mais il se ressaisit aussitôt : il devait rester inflexible avec Christina. Dans le passé, il avait déjà succombé à son regard de chatte… juste avant qu’elle ne le poignarde dans le dos.
— Pourquoi pas ? répondit-il avec un haussement d’épaules. Je pense avoir le profil idéal pour effectuer au mieux cette mission. Tu es d’accord, non ? Comme je l’avais pour m’occuper des affaires de kidnappings, d’ailleurs. Espérons que celle-ci se terminera de façon plus heureuse.
Elle bondit de sa chaise.
— Tu…
Il leva les mains dans un geste d’apaisement.
Elle se rassit.
— Tu as l’air en forme, reprit-elle plus calmement.
Il détourna les yeux de l’ovale parfait de son visage pour les poser sur ses mains qu’elle tordait nerveusement.
Il aurait pu dire la même chose à son sujet. Elle était particulièrement en beauté. Son tailleur-pantalon, loin de cacher sa féminité, la mettait au contraire en valeur, par contraste. Et à sa façon de se tenir, elle était chaussée de talons aiguilles. Elle adorait en porter au bureau pour rappeler à tous, dans cet univers très masculin, qu’elle était bien une femme. Il s’en souvenait parfaitement.
Mais personne n’aurait jamais pu en douter. Absolument personne.
— Tu as l’air également en forme. Les tueurs en série te réussissent, visiblement. Cela n’a rien d’étonnant, ils t’ont toujours fascinée. Tu dois être aux anges.
L’expression de Christina se durcit et elle poussa les dossiers vers lui.
— Tu as raison, lança-t-elle d’un ton mordant. Je suis aux anges de voir des jeunes femmes comme cette Nora ou cette Olivia, fauchées dans la fleur de l’âge par le poignard d’un malade.
Avec un gros soupir, il tira une chaise à lui et s’y laissa choir. Il était temps d’enterrer la hache de guerre. Les conflits qui les avaient longtemps opposés avaient assez duré. Il avait rompu leurs fiançailles et il ne servait à rien de continuer à croiser le fer.
— Pardonne-moi, Christina. C’était un coup bas. Les proches de ces jeunes femmes ont de la chance que tu sois en charge de l’enquête.
Elle parut se détendre et hocha la tête. Sa bouche perdit sa dureté, gagnant un peu plus en attrait. Dieu qu’il aurait aimé la prendre dans ses bras pour un baiser passionné.
Le désir qui le traversa brutalement n’était pas revenu le tourmenter depuis deux ans, depuis la dernière fois qu’il avait vu Christina.
Rich Greavy avait dû trouver savoureux de les faire travailler de nouveau ensemble.
Se raclant la gorge, Eric noua les bras derrière sa tête et recula sa chaise.
— Rich t’a-t-il dit pourquoi il m’envoyait travailler avec toi ?
— Il ne m’avait pas prévenue de ta venue.
— Je voulais dire : t’a-t-il expliqué pourquoi il souhaitait t’adjoindre un autre agent sur ces enquêtes ?
— C’est typique de Greavy. Je ne lui ai pas parlé directement depuis qu’il m’a envoyée à Portland. Il a laissé au lieutenant Fitch le soin de m’apprendre qu’un autre agent du FBI arrivait en renfort pour m’assister. Et te voilà, ajouta-t-elle en le regardant en face.
Il pencha la tête.
— Greavy ne t’a donc pas mise au courant de l’affaire de San Diego ?
— Quoi ? Un nouveau meurtre a été commis à San Diego ? Avec le même mode opératoire ?
— Exactement. Et j’étais chargé d’enquêter dessus. D’où mon arrivée ici.
Christina se pinça les lèvres.
— Je suppose que le tueur a laissé entre les doigts de la victime une carte de tarot, la lame de la Force. Il l’avait fait pour les trois premiers meurtres.
— C’est là que l’affaire se corse. Le mort tenait bien à la main un arcane de tarot mais pas celui-ci.
— Laisse-moi deviner. S’agissait-il du Fou ?
Eric se pencha en avant.
— Comment le sais-tu ?
— J’ai fouillé la zone où nous avons découvert la dernière victime, Nora Sterling. J’ai cherché où le tueur s’était caché pour guetter sa proie avant de l’attaquer. J’ai eu l’intuition qu’il avait dû l’attendre dans un arbre. J’y suis montée à mon tour et j’ai trouvé la lame du Fou.
— Qu’est-ce qui t’a poussée à grimper en haut de cet arbre ?
Mais en fait, il n’avait pas besoin de poser la question. Christina lui avait confié qu’elle avait la capacité de se mettre à place d’un meurtrier, de deviner ses pensées. Il n’y croyait qu’à moitié mais, si elle y parvenait vraiment, cette faculté pourrait leur être utile dans l’enquête.
Elle semblait un peu mal à l’aise.
— Seulement une… intuition. Et j’avais également remarqué que l’écorce était abîmée par endroits.
— As-tu la carte avec toi ?
— Elle se trouve avec les pièces à conviction.
— Portait-elle des empreintes ?
— Aucune.
Eric siffla entre ses dents.
— Je me demande s’il y avait d’autres lames de tarot près du cadavre de San Diego.
— Je me suis posé la même question à propos du meurtre de Portland et du premier homicide perpétré ici. Mais attends, ajouta-t-elle en tapotant son stylo sur le bureau. Tu m’as bien dit que la victime de San Diego était un homme, n’est-ce pas ?
— C’est exact.
— Le corps se trouvait-il à l’extérieur ? Le type a-t-il été assommé avant d’être égorgé ?
— Non, le cadavre gisait chez lui. Il n’a pas été assommé mais bien égorgé. Et il a perdu une quantité impressionnante de sang. Il y en avait partout, sur le tapis, sur le parquet…
— Il en a été de même avec les autres victimes. Elles ont toutes perdu énormément de sang. Mais donc, le mode opératoire était un peu différent avec la victime masculine.
— Nous avons retrouvé des traces de drogues et d’alcool dans son organisme. Le tueur l’a peut-être neutralisé ainsi, sans avoir besoin de lui asséner un coup sur la tête.
— Cela tendrait à prouver qu’il le connaissait peu ou prou avant le meurtre. Apparemment, cela n’a pas été le cas avec les autres victimes.
Christina se mordilla les lèvres comme elle le faisait toujours quand elle réfléchissait. Elle n’essayait tout de même pas d’attirer son attention sur sa bouche, si ? s’interrogea Eric. Parce qu’il ne pouvait s’empêcher de la dévorer des yeux et de s’imaginer l’embrasser.
— Qu’y a-t-il de commun entre ces quatre personnes ? reprit-elle.
S’éclaircissant la gorge, il se gratta le menton.
— C’est à nous de trouver les liens qui les unissaient. Il y en a un, forcément.
— Nous ? Voilà longtemps qu’il n’y a pas eu de « nous ».
— Je nous crois assez adultes pour parvenir à travailler ensemble.
Dès qu’il pourrait cesser de penser à ses seins.
— Bien sûr, répondit-elle en croisant les mains sur le bureau. Comment vont les frères Brody ?
— Très bien, merci. Et ta mère ?
— Ça va. Elle est très occupée.
— Très occupée ? Je pensais qu’elle avait pris sa retraite d’infirmière.
Les mains de Christina s’agitèrent de nouveau, empilant inutilement des papiers, alignant sans raison des crayons. Il s’en amusa presque. Elle ne faisait jamais preuve de nervosité, auparavant. Au contraire, elle se comportait toujours de façon calme, distante, froide. Aussi froide que la glace. Sauf au lit.
De toute évidence, le revoir la perturbait.
Mais lui aussi était surpris de son propre trouble. Il s’était fait à l’idée qu’il n’oublierait jamais Christina, malgré le mal qu’elle lui avait fait. Mais il avait cru qu’avec le temps, il parviendrait à dompter la réaction viscérale qu’elle avait toujours suscitée chez lui. Manifestement, il n’en était rien.
Comme elle repoussait ses cheveux sombres en arrière, il détourna les yeux.
— Ma mère a pris sa retraite mais elle a beaucoup d’occupations.
— Tant mieux, c’est une bonne chose pour elle. Bon, comment procédons-nous ?
Il désigna les dossiers.
— Veux-tu que nous nous fassions livrer des sandwichs pour creuser tout de suite ce que nous avons ?
— Cela me paraît une bonne idée. Je vais demander à notre nouvelle meilleure amie, l’officier Griego, des suggestions.
— Visiblement, elle s’adonne à fond au culte du héros.
— Tu as toujours su le provoquer chez les femmes.
Il leva un sourcil surpris.
— Je parlais de toi. Dès l’instant où elle s’est proposée pour me guider jusqu’à toi, elle n’a cessé de t’encenser. L’agent Sandoval a dit, l’agent Sandoval pense que… Tu es son idole.
Christina haussa les épaules.
— As-tu remis les pendules à l’heure ?
— Je n’en ai pas encore eu la possibilité.
Elle s’empara du téléphone et brancha le haut-parleur.
— Bonjour, officier Griego. Nous aimerions nous faire livrer quelque chose pour le déjeuner. Pouvez-vous m’indiquer une adresse dans le coin ?
— L’un des sergents est justement en train de ramasser les commandes des uns et des autres pour l’épicier en bas de la rue. Je vous l’envoie.
— Formidable. Que propose-t-il comme plats préparés ?
— Je vous apporte sa carte.
Christina leva les yeux au ciel.
— Ce n’est pas nécessaire. Nous pouvons nous déplacer jusqu’à vous pour la consulter.
— Non, non, ne vous donnez pas cette peine. Je sais que l’agent Brody et vous êtes très occupés. Je vous fais parvenir le menu. Et cela ne dérangera pas le sergent de se charger de votre commande.
— Merci, officier Griego, conclut Christina.
Eric ne put retenir un sourire.
— Je suis sûr au contraire que ce sergent ne sera pas heureux de rendre service aux deux emmerdeurs du FBI qui viennent de débarquer.
— Jusqu’ici, j’ai l’impression d’être bien acceptée, objecta Christina. As-tu déjà fait la connaissance du lieutenant Fitch ? Hier, je croyais l’avoir apprivoisé mais il est devenu beaucoup plus froid depuis qu’il a appris ta venue.
— Je ne comprends pas ces types. Ils devraient être contents de bénéficier de notre aide. Mon frère Ryan est toujours ravi d’un coup de main du FBI.
— Ton frère travaille-t-il toujours sur la côte, à Crestview ?
— Oui.
L’officier Griego apparut derrière la lucarne de la porte, agitant le menu.
Eric se leva pour lui ouvrir.
— Entrez, Rita.
Elle tendit la carte.
— C’est très basique, je vous préviens.
— C’est parfait, assura-t-il en donnant le carton à Christina.
Fronçant le nez, elle jeta rapidement un œil sur la liste.
— Je prendrai un sandwich aux crudités mais…
— Mais sans mayonnaise et avec des cornichons supplémentaires, acheva Eric pour elle.
Elle pencha la tête.
— Suis-je donc si prévisible ?
Un léger émoi parcourut Eric. Il aurait mieux fait de se taire.
— Tu as toujours été très difficile.
Rita se tenait dans l’embrasure de la porte. Visiblement, elle ne perdait pas un mot de leur échange.
Eric lui rendit la carte.
— Pour ma part, je prendrai un hamburger avec des frites et une boisson… N’importe laquelle pourvu qu’elle contienne de la caféine.
— Je vais transmettre votre commande au sergent. En général, nous sommes livrés en trois quarts d’heure.
Eric fouilla dans ses poches et lui tendit un billet de vingt dollars.
— Merci Rita. Et remerciez le sergent de notre part.
— De rien. Puis-je faire autre chose pour vous ?
Christina lui décocha un de ses plus charmants sourires.
— Tout va bien. Merci infiniment de votre aide.
Rita tira pratiquement sa révérence en refermant la porte derrière elle.
Eric n’en revenait pas.
— Pourquoi en fait-elle autant pour nous, à ton avis ? Ce n’est pas comme si nous avions la possibilité d’intercéder en sa faveur pour qu’elle entre aux homicides.
— Peut-être espère-t-elle que tu pourras faire jouer tes relations, avec ton frère en particulier.
— Sean ? Rita ne travaille pas du tout au même endroit que lui. Et elle sait certainement que Sean n’est pas du genre à pistonner qui que ce soit. Pour lui, on ne peut progresser dans la hiérarchie qu’à la force du poignet et à la sueur de son front. En plus, c’est toi que Rita idolâtre.
— Je pense qu’elle a seulement envie d’apprendre. Ses collègues masculins ne doivent pas se montrer très encourageants et peut-être n’a-t-elle pas d’autres modèles ici.
— Tu n’as jamais eu besoin de modèle.
— Mon cas était particulier. Tu me l’as toujours dit…
Il rapprocha sa chaise du bureau.
— Qu’est-ce qui t’a poussée vers cet arbre, Christina ?
— Je te l’ai dit. Un pressentiment.
— Une de tes intuitions ? As-tu ressenti quelque chose ?
Elle ferma les paupières et se massa les tempes.
— Une présence diabolique.
— En as-tu parlé aux policiers d’ici ?
Elle eut un rire bref.
— Tu plaisantes ? Je ne veux pas perdre toute crédibilité en passant pour une cinglée.
— Le FBI a déjà fait appel à des médiums.
— Je ne me considère pas comme tel. Et puis, le FBI en utilise peut-être mais ne les respecte pas. Greavy moins qu’un autre.
— Je te l’ai déjà dit, Christina : c’est un talent que tu devrais développer.
Elle se recroquevilla dans son fauteuil.
— Je ne sais pas si j’ai très envie de le développer. En plus, dans ce cas précis, je n’ai pas ressenti grand-chose, seulement une vague impression.
— Comme tu veux.
Il consulta sa montre.
— Bon, commençons en attendant notre déjeuner.
— D’accord. Veux-tu que je te fasse un petit topo ? Je vais d’abord te donner les éléments que nous avons sur le premier meurtre.
Il se plaça à côté d’elle et aussitôt, ses fragrances l’enivrèrent. Mais son parfum naturel avait toujours eu un impact plus fort encore sur lui et continuait à le hanter depuis qu’il avait rompu avec elle.
Elle tira l’un des dossiers devant eux et l’ouvrit. Elle étala plusieurs photos. Les premières représentaient une forêt verdoyante.
— Cette forêt abrite-t-elle, elle aussi, un sentier de randonnée ? demanda-t-il.
— De randonnée pédestre, oui. Il surplombe la baie.
Il passa en revue les clichés.
— Et que peux-tu me dire de la victime ?
— Liz Fielding avait une quarantaine d’années, elle était célibataire. Dans le passé, elle a eu quelques ennuis avec la police mais depuis cinq ans, tout était rentré dans l’ordre.
— Quel genre d’ennuis ?
— Consommation de drogues, vols à la tire, prostitution occasionnelle.
— Et qu’en est-il des deux autres victimes ?
— Je n’ai rien trouvé de tel dans leurs antécédents mais nous n’en sommes qu’au début des investigations.
Il s’empara des photos du cadavre. La victime avait été laissée par le tueur dans la même position que l’homme assassiné de San Diego. Allongée sur le dos, les mains sur le ventre, la carte de tarot glissée entre les doigts.
— Aucune agression sexuelle, n’est-ce pas ?
— Non, pour aucune. Et pour ton gars ?
— Non plus.
Il prit un autre cliché : un gros plan de la gorge béante de la victime, de l’horrible plaie. Un médaillon pendait au cou de la jeune femme, remarqua-t-il.
Son cœur s’accéléra.
Christina dut deviner son émoi, car elle se tourna vers lui.
— Qu’y a-t-il ? Tu vois quelque chose ?
Il posa le doigt sur la poitrine de la victime.
— Son médaillon… Une femme qui faisait partie de mes ravisseurs… portait le même.
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