Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 13

13

 

 

Les mots de Christina prirent Eric par surprise. Ce fut comme une balle le frappant entre les deux yeux. La chambre vacilla. Il ouvrit la bouche mais fut incapable d’émettre un son, les yeux rivés à ceux de Christina.

Elle soutint son regard, sans ciller. Pour la première fois depuis leurs retrouvailles, elle ne semblait plus nerveuse.

— Quel âge a-t-elle ? demanda-t-il enfin. Elle doit avoir quoi ? Deux ans ? Deux ans et demi ?

— Kendall a deux ans.

Il serra les dents, si fort qu’il en eut mal.

— J’avais raison depuis le début, non ? Tu n’as jamais cessé de me mentir, de me tromper.

Des larmes roulaient sur les joues de Christina.

— Laisse-moi t’expliquer.

— Pourquoi veux-tu toujours expliquer ?

— Laisse-moi simplement…

— Non, il est tard et je suis fatigué.

Il ramassa rapidement ses vêtements puis se dirigea vers la chambre voisine. Il claqua la porte avec violence, ce qui le soulagea, et il tira le verrou, ce qui lui fit plus de bien encore.

Laissant tomber son chargement par terre, il s’écroula sur son lit.

Il était père d’une petite fille de deux ans prénommée Kendall.

Et Christina le lui avait caché.

* * *

Le lendemain matin, il considéra son reflet dans le miroir de la salle de bains. Il n’avait pas l’air différent. Il ne ressemblait pas à un père.

Un million de questions tournaient en boucle dans sa tête et il n’avait pas envie d’adresser la parole à la seule personne qui aurait pu y répondre. Sans ce coup de fil nocturne, jusqu’à quand l’aurait-elle laissé dans l’ignorance ? Jusqu’à la majorité de Kendall ?

Kendall. Kendall Brody. Le nom sonnait bien. Mais peut-être la petite s’appelait-elle Kendall Sandoval. Il aimait bien aussi.

Il entra dans la douche et laissa le jet d’eau chaude cascader sur ses épaules. Le souvenir du corps de Christina le hantait encore. Il avait gardé la saveur de sa peau sur ses lèvres.

Il attrapa le savon pour se frictionner, pour effacer toute trace de leurs ébats nocturnes.

Mais à quoi bon se leurrer ? Il ne pourrait pas gommer de sa mémoire ses souvenirs de Christina. Et il lui fallait trouver le moyen de s’entendre avec elle s’il voulait faire partie de la vie de sa fille.

Et il tenait à faire partie de la vie de Kendall.

Même s’il n’avait jamais souhaité avoir d’enfants.

Avant de demander sa main à Christina, il lui avait clairement posé ses conditions. A l’époque, elle avait compris et avait paru l’accepter.

Etait-ce pour cette raison qu’elle ne lui avait pas parlé de sa grossesse ?

Avec un juron, il se frotta le visage. Pourquoi lui cherchait-il des excuses ? Elle était tombée enceinte, elle avait donné le jour à un bébé, à leur bébé. Et elle ne lui en avait rien dit. Son attitude était inexcusable. Impardonnable.

Il finit sa toilette et s’habilla.

Debout dans sa chambre, il fixa la porte communicante. Qu’allait-il faire ? Et dire qu’ils avaient une enquête à mener.

Il se tourna vers son ordinateur. D’abord, il lui fallait terminer son rapport pour Rich et pour la police de San Francisco. Peut-être les flics pourraient-ils reprendre le dossier. Ils en savaient certainement plus qu’eux deux sur les us et coutumes des sorcières du coin.

Ceci dit, Christina semblait être plus au courant du cercle de son père qu’elle ne l’avait laissé entendre dans le passé. Encore un mensonge de sa part. Elle avait sans doute l’intention de le laisser dans le noir pour résoudre toute seule l’affaire.

Il retourna à sa chaise et s’y assit. Le menton sur sa main, il relut son rapport.

Mais très vite, il se connecta sur internet et tapa les mots « Kendall Brody » sur la page d’accueil du moteur de recherche. Une petite fille de deux ans avait-elle déjà un portrait sur Facebook ?

Une météorologiste et un agent immobilier portaient ce prénom et ce nom. Et un professeur de volley s’appelait Kendall Sandoval.

Il étouffa un juron.

Qu’avait-il espéré ? Les réponses ne se trouvaient pas sur internet mais dans la chambre voisine.

Christina frappa à la porte, et il referma son ordinateur.

— Oui ?

— Puis-je te dire un mot, Eric ? Si tu ne le souhaites pas, je comprendrai.

Il se leva pour aller ouvrir. Elle avait troqué ses talons aiguilles contre des tongs et sa petite taille lui donnait l’air plus vulnérable. Un calcul, très probablement.

— Entre, fit-il en lui tournant le dos pour aller se poster à la fenêtre.

Il ouvrit les rideaux et considéra l’animation de la rue.

Christina restait également immobile.

— Je veux t’expliquer pourquoi je t’ai caché l’existence de Kendall, au départ. Parce que j’ai toujours eu l’intention de te parler d’elle un jour.

— Quand tu aurais eu besoin d’argent pour l’envoyer à l’université ?

Elle serra les mâchoires.

— Avant ça. Je ne veux pas m’exonérer avec de mauvaises excuses, mais tu as toujours dit que tu ne voulais pas d’enfants, non ? Nous avions décidé de ne pas procréer, d’ailleurs.

Il opina et elle poursuivit :

— Tu étais persuadé que tu ne serais jamais un bon père parce que tu t’étais fait kidnapper, enfant. Peut-être avais-tu seulement peur. J’avais du mal à imaginer le grand, le fort, Eric Brody avoir peur de quoi que ce soit. Mais j’ai vu ce qui s’est passé quand le petit Noah a été tué par ses ravisseurs.

Le chagrin qu’il avait cru dépasser il y a plus d’un an retomba brutalement sur ses épaules.

— Noah Beckett, oui.

— Je n’ai pas oublié son nom, murmura-t-elle. La mort de Noah m’a confortée dans l’idée que je ne devais pas te parler de ma grossesse. Je sais que tu te rends responsable de cette débâcle mais en réalité, c’est le FBI, les procédures, le protocole mis en place par le FBI pour gérer les kidnappings, qui ont provoqué ce désastre. Pas toi.

— Quand as-tu découvert que tu étais enceinte ?

— Je m’en suis doutée au moment où l’affaire du petit Noah parvenait à sa conclusion.

— Quelle manière élégante de présenter les choses !

— J’en ai eu la certitude au moment où tu as trouvé mes notes et où tu m’as accusée de m’être servie de toi pour écrire un livre, au moment où tu m’as plaquée. C’est alors qu’un médecin m’a confirmé que j’attendais un enfant.

— Et tu n’as pas senti le besoin de prendre ton téléphone pour me mettre au courant ?

Elle eut un rire rauque.

— Tu imagines : « Allô, Eric ? Tu viens de rompre nos fiançailles parce que tu ne me fais pas confiance et maintenant, je t’annonce que je suis enceinte alors que j’avais accepté ton souhait de ne pas avoir d’enfants. » Oui, je sentais ça très bien.

— A ce stade, il ne s’agissait plus de toi.

Christina déglutit. Elle semblait touchée au cœur par cette remarque.

— Oui, je m’en rends compte. Mais excuse-moi de te rappeler qu’il n’était pas évident de te contacter à ce moment-là. Tu avais pris un congé sans solde, tu avais disparu des écrans radar. Personne ne savait où tu étais. Tes frères eux-mêmes l’ignoraient, à moins que tu ne leur aies donné l’ordre de ne pas me le dire.

Un poids tomba sur la poitrine d’Eric. Ses frères avaient fait preuve de loyauté.

— Mais depuis, je suis rentré. Je suis retourné travailler au FBI.

— Et tu as accepté aussitôt une mission en Amérique latine, tu infiltrais un cartel de trafiquants de drogue. Devais-je t’envoyer une telle bombe dans ce contexte ?

— Tu as réponse à tout, Christina. Comme toujours.

Elle ferma les yeux et prit une profonde inspiration.

— Veux-tu faire la connaissance de ta fille ? Voir des photos d’elle, pour commencer ?

— Bien sûr.

— Maintenant que tu as une enfant, la paternité ne t’effraie donc plus ?

— Lâche-moi, s’il te plaît.

Elle s’empourpra mais sortit son Smartphone de sa poche.

— J’ai des portraits d’elle à chaque étape de sa vie, dit-elle en s’asseyant sur le canapé. Aimerais-tu les regarder avec moi ?

Il s’installa à côté d’elle, tout en veillant à ne pas la toucher.

Elle lui présenta l’appareil.

— Les premières photos ont été prises à la clinique.

Sur l’écran apparut Christina, les cheveux noués en queue-de-cheval, souriant à un bébé. A sa fille.

Il lui prit le téléphone des mains, s’abreuvant de ce petit visage, de ce nez minuscule, de ces grands yeux.

La gorge serrée, il ne parvint à émettre qu’un mot :

— Magnifique.

— Elle s’appelle Kendall Rose Brody.

Il se tourna vers elle.

— Tu lui as donné en deuxième prénom celui de ma mère ?

— Oui. Photo suivante.

La vie de sa fille défila sur l’écran du Smartphone : nouveau-née joufflue, ensuite bébé éclatant de rire, puis à quatre pattes, puis faisant ses premiers pas. Kendall ressemblait beaucoup à sa mère mais il repérait ce qu’elle avait hérité de lui. Les photos se succédaient, commentées par Christina, et un mélange de joie et de colère le gagnait.

Quand elle lui montra le dernier portrait, Kendall serrant son lapin blanc contre son cœur, il s’effondra sur les coussins du canapé.

Christina se tourna vers lui.

— Kendall est belle, adorable, et je souhaite que tu la rencontres dès que nous aurons terminé cette enquête. Si tu es d’accord.

— Bien sûr que je veux voir ma fille ! Qu’est-ce qui t’a fait en douter ? De quel droit m’as-tu caché son existence ?

Elle poussa un soupir.

— Je suis désolée, Eric.

Il ferma les yeux, mesurant les deux ans de souvenirs qu’il avait perdus.

— Je suis en train de travailler sur le rapport pour Rich. Je le lui enverrai demain matin.

— Très bien. J’aimerais discuter avec Nigel aujourd’hui si nous arrivons à le contacter.

Ils étaient revenus aux affaires en cours.

— Crois-tu toujours que c’est lui qui t’a attaquée hier soir ?

— Non, mais il connaît peut-être Uma et comme il semble un peu en marge du cercle, il sera peut-être plus disposé que les autres à parler de ces sorcières : qu’ont-elles fait de si mal ? Et qui veut les éliminer ?

— Il se trouve qu’il m’a donné sa carte de visite hier soir, reprit Eric en se levant pour aller la chercher sur son bureau.

— Vraiment ? dit-elle en se redressant à son tour. Comment un ancien hippie gagne-t-il sa vie ?

— Il restaure des livres anciens, de vieux grimoires.

— Intéressant. Je me demande si c’est ce qui l’a encouragé à pousser la porte de la librairie de Libby, au départ.

— C’est très probable, acquiesça Eric. Je vais prendre un petit déjeuner et travailler sur mon rapport. Puis je passerai un coup de fil à Nigel.

D’un côté, il avait envie de proposer à Christina de descendre avec lui et de lui poser mille questions sur Kendall. Mais s’asseoir en face d’elle semblait difficile. Il y avait eu tant de mensonges.

Le Smartphone de Christina sonna, et elle actionna le haut-parleur. Elle n’avait plus rien à cacher à Eric.

— Bonjour, maman. Comment va Kendall ce matin ?

— Elle va bien. Elle a presque tout oublié de son mauvais rêve.

Christina hésita et finit par lâcher :

— J’ai parlé de Kendall à Eric. Il a hâte de la rencontrer et il est furieux contre moi.

Simultanément, elle se tourna vers lui. Etait-il toujours en colère ? Voulait-il quand même faire la connaissance de Kendall ?

En tout cas, il hocha la tête.

— Quand nous aurons terminé ici, reprit Christina, je lui proposerai de m’accompagner à San Miguel.

Elle raccrocha et lui demanda :

— En as-tu envie ?

— Envie de quoi ? demanda-t-il en pianotant sur son clavier.

— Ne fais pas semblant de ne pas avoir écouté chaque mot de ma conversation avec maman.

— J’avoue.

— As-tu envie de m’accompagner à San Miguel à la fin de cette enquête pour rencontrer Kendall ? répéta-t-elle.

— Bien sûr. Que sait-elle à mon sujet ?

Christina se mordilla les lèvres.

— Elle sait seulement que son papa travaille au loin.

Il lâcha un soupir.

— Je sors prendre mon petit déjeuner.

— Très bien. De mon côté, je vais avaler un thé à la cafétéria, puis me rendre à la salle de sport pour me dépenser un peu et pouvoir relire le dossier avec un œil neuf. Tu me diras ce qu’il en est avec Nigel, d’accord ?

— Bien sûr.

Elle se retira dans sa chambre, ferma la porte et envoya valser ses chaussures. Eric voulait se tenir le plus possible à distance d’elle, elle le comprenait.

Quand elle lui avait montré les photos de Kendall, il avait bien réagi mais il avait forcément pris conscience de tout ce qu’il avait manqué.

Deux ans plus tôt, tout avait paru si évident. Désormais, elle se reprochait de lui avoir caché sa grossesse et la naissance de leur fille. En se taisant, elle avait irrémédiablement gâché toutes ses chances de se réconcilier avec lui.

Le seul point positif était qu’il avait manifestement hâte de voir sa fille. Peut-être lui aurait-il pardonné le jour où Kendall se marierait, songea Christina.

Elle rangea un peu la chambre et les traces de la passion qui les avait enflammés la veille au soir. Avant que tout ne parte en vrille, Eric l’avait comblée : leur désir l’un pour l’autre était si évident.

Elle descendit dans le hall, cherchant des yeux Eric, au cas où il aurait changé d’avis à propos du petit déjeuner.

Mais il n’était pas là et, déçue, elle se percha sur un tabouret et commanda un thé.

Comme elle croquait dans un bagel, la sonnerie de son Smartphone retentit. Eric se sentait-il seul ? Le numéro de son correspondant était masqué. Elle prit pourtant l’appel.

— Christina ? C’est Vivi.

Le cœur de Christina s’accéléra dans sa poitrine.

— Vivi, es-tu toujours au Mexique ?

— Comment sais-tu que j’y suis ?

— J’ai demandé à un détective privé de retrouver ta trace. Je m’inquiétais pour toi. Ton ami Darius est venu m’apprendre que tu avais disparu.

— Darius a pris contact avec toi ?

— Il était inquiet. Pourquoi ne lui as-tu pas dit où tu allais ?

— Je ne fais plus confiance à personne et tu devrais, toi aussi, te méfier de tout le monde. Qui a découvert ma planque ?

— Le frère de mon coéquipier. Il est détective privé. Ne t’inquiète pas. Il n’en parlera à personne. Que se passe-t-il ?

— J’étais en danger, Christina. Tout va bien pour moi, maintenant. Mais pas pour toi.

— Si tu fais allusion à cette purge qui vise le cercle de papa, je suis au courant.

— Comment se fait-il que tu sois au courant ? Tu ne t’étais jamais impliquée là-dedans auparavant.

— Je travaille sur une enquête.

— N’est-ce pas une… curieuse coïncidence ?

Vivi ne croyait pas aux coïncidences, elle le lui avait souvent répété.

— C’est pourtant vrai, Vivi. Je travaille sur une affaire de meurtres.

— Fais très attention à toi, Christina. Et ne crois pas tout ce qu’on te dira.

— Qu’est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie qu’il n’y aucune raison pour que notre cercle soit la cible d’un tueur. Il y a toujours eu des pommes pourries qui ont une mauvaise influence sur les autres. Mais là, il s’agit d’autre chose.

— Qu’ont fait ces pommes pourries exactement ?

— De la magie noire.

Un frisson glacé traversa Christina.

— Ça veut dire quoi, Vivi ?

— Je refuse de te répondre. Ça t’impliquerait davantage.

— Je suis déjà impliquée et si ce que tu sais peut aider à résoudre cette affaire…

— Cela n’aidera en rien, tu ne peux rien faire. Et les gens qui se revendiquent de ce cercle ne sont pas tous aussi consternés par ces meurtres qu’ils aimeraient le faire croire.

— Aide-moi à y voir clair.

— Laisse quelqu’un d’autre se charger de cette enquête, Christina. Ne t’en mêle pas. Tu es exactement la personne qu’ils ciblent.

— Cesse de parler par énigmes et donne-moi des noms.

Sa sœur raccrocha.

— Vivi ? Vivi ?

Elle frappa la table de son téléphone. Pourquoi sa sœur l’avait-elle appelée ? Elle n’avait pas besoin d’avertissements. Mais de réponses.

Excédée, elle but son thé en vitesse et se rendit dans la salle de gymnastique. Se dépenser sur un vélo ne pourrait que lui faire du bien.

Une heure plus tard, elle regagna sa chambre et s’installa pour relire le rapport. Mais les mots dansaient devant ses yeux.

Allons, Olivia, dis-moi à quelles activités occultes tu étais mêlée ?

Olivia avait vécu à Portland, elle y était serveuse dans un grand restaurant. Rien n’était étrange dans ses antécédents, elle n’avait pas d’ennemis.

Eric frappa à la porte.

— C’est ouvert, cria-t-elle.

Il tirait peut-être le verrou de son côté, mais sa porte comme son cœur lui étaient grands ouverts.

Il entra.

— As-tu faim ? Nous déjeunons avec Nigel dans le quartier chinois.

— Accepte-t-il de parler ?

— Il est d’accord pour nous rencontrer, c’est déjà bien.

— Tu lui as raconté ce qui s’est passé hier soir après son départ ?

— Je préfère lui en parler en face, le surprendre, pour voir sa réaction.

— A propos de surprise, je viens de recevoir un coup de fil de Vivi.

— Elle t’a donné des éclaircissements sur la situation ?

— Non, elle n’a fait que la rendre plus trouble encore. Elle est au courant de la vendetta visant son cercle, mais elle n’est pas convaincue que le meurtrier essaie de faire cesser les activités maléfiques de certains.

— Elle reconnaît quand même que le cercle est impliqué dans des actions diaboliques ?

— Pour elle, il s’agit de quelques éléments isolés.

Elle prit son sac.

— Quel temps fait-il ? Dois-je mettre une veste ?

— Il fait bon et nous allons nous rendre à pied dans le quartier chinois. Vivi t’a expliqué pourquoi quelqu’un s’attaquerait au cercle si ce n’est pas pour arrêter des actions diaboliques ?

— Elle était pleine de mystères, elle m’a paru confuse. Mais elle pense que quelqu’un cherche à s’approprier quelque chose des brujos.

Elle n’avait pas l’intention de lui parler des mises en garde de Vivi. Il le prendrait pour une demande de protection. Et elle n’avait ni besoin ni envie d’un garde du corps.

— Ce quelque chose est le pouvoir, dit-il. C’est la raison pour laquelle le tueur a laissé cette lame de tarot.

Ils se dirigèrent vers l’ascenseur.

— Où as-tu pris ton petit déjeuner ?

— Sur la place, en terrasse. Et toi ?

— A la cafétéria de l’hôtel avant de descendre à la salle de gymnastique. Cela m’a fait du bien de me dépenser. Continues-tu à faire des haltères ?

Question idiote. Elle avait constaté la nuit précédente à quel point il était musclé.

— Quand j’en ai la possibilité, oui.

Après un moment, il demanda :

— As-tu parlé à Kendall ce matin ?

— Non, maman m’a dit qu’elle avait oublié son cauchemar. Elle s’exprime bien pour une petite fille de deux ans mais ce n’est pas simple pour elle de le faire par téléphone.

— Communiques-tu parfois avec elle via Skype ?

— Oui.

Il voulait voir et entendre sa fille, comprit-elle.

— Aimerais-tu être à mes côtés la prochaine fois ?

L’ascenseur arrivait au rez-de-chaussée et ils sortirent dans le hall.

— Je ne veux pas l’effrayer ou quoi. Je m’arrangerai pour rester hors caméra.

— Tu ne lui feras pas peur.

— A-t-elle souvent des mauvais rêves ? J’ai l’impression que ce n’est pas la première fois.

— Tous les deux ou trois mois, mais elle les oublie vite. C’est drôle. Quand j’étais petite, j’en avais beaucoup aussi, maman me l’a dit. Etonnamment, je n’en garde aucun souvenir.

— Mais tu avais toujours des cauchemars quand je t’ai rencontrée.

— Il s’agissait de rêves, pas de cauchemars.

— Tu les vis comme des rêves maintenant parce que tu comprends leur sens mais un enfant les vivrait comme des cauchemars.

Elle serra les poings.

— Voilà pourquoi je n’ai jamais parlé à Vivi des cauchemars de Kendall. Vivi veut toujours tester Kendall pour voir si elle est dotée de dons, si elle est médium.

— Il n’est pas question de la laisser faire.

— Ne t’inquiète pas, j’ai déjà mis les points sur les i.

Les instincts parentaux d’Eric étaient déjà forts, remarqua-t-elle. Pourtant, il ne connaissait pas encore sa fille.

Ils traversèrent Union Square et passèrent sous l’arche qui annonçait le quartier chinois.

Les touristes avaient envahi les rues et les boutiques de souvenirs.

Quand ils entrèrent dans le restaurant où Eric avait donné rendez-vous à Nigel, la salle était plongée dans la pénombre et une odeur d’ail flottait dans l’air.

Nigel brandit le journal qu’il tenait à la main pour leur faire signe. Il se leva à leur approche et offrit une chaise à Christina.

— Bienvenue, bienvenue. J’ai commandé du thé.Tandis qu’ils prenaient place, il versa le breuvage dans leurs tasses.

Christina sirota la sienne avec plaisir.

— Pouvons-nous commander tout de suite ? J’ai si faim !

— Bien sûr. Mais racontez-moi ce qui s’est passé hier soir. J’ai entendu dire que le mal s’était déchaîné.

— Qui vous en a parlé ? demanda Eric.

— J’ai des amis bien placés.

— Vous ont-ils donné les détails ?

— Désormais, je suis persona non grata dans ces cercles. Tout le monde pense que c’est moi qui vous ai amenés à cette réunion.

Christina s’éclaircit la gorge.

— J’ai été attaquée. Une dénommée Uma m’a envoyée dehors, prétendant que les toilettes s’y trouvaient. En réalité, elle m’a attirée dans un traquenard. Un homme masqué m’y attendait et il a tenté de me faire respirer du chloroforme.

Nigel leva un sourcil étonné.

— Personne ne m’a dit cela. Avez-vous été blessée ? Comment avez-vous réussi à lui échapper ?

— Eric était sorti pour me chercher. Mon agresseur l’a entendu et je lui ai envoyé du café brûlant à la figure.

Nigel réfléchit un instant.

— Pour le démasquer, il faudrait donc essayer de repérer quelqu’un avec des traces rouges sur le visage.

— Vu la population de San Francisco, ce n’est pas gagné, répliqua Eric en faisant signe au serveur.

Nigel poursuivit :

— Ensuite vous êtes retournés à la réunion et vous avez accusé tout le monde de faire partie d’une conspiration ?

— Nous avons cherché Uma, rectifia Christina. Je suppose que vous ne la connaissez pas puisque vous n’avez pas réagi quand j’ai donné son nom.

Le serveur s’approcha et prit leur commande.

Nigel avala une gorgée de thé.

— Dites-moi comment est cette Uma ?

— Une blonde d’une trentaine d’années, pas très grande.

— Séduisante ?

— Oui. Elle était habillée d’un jean et d’un corsage à fleurs.

— Je crois que je l’ai aperçue mais je ne la connais pas.

— L’avez-vous vue discuter avec quelqu’un hier soir ? demanda Eric.

— Avec Geoffrey Vanderbrook. Il était à l’entrée. Il a les dents pointues.

— La saluait-il seulement, intervint Christina, ou discutaient-ils de sujets plus sordides ?

— Je n’ai pas la possibilité de le deviner, Christina. Vous avez des pouvoirs, des dons de médium. Pas moi.

Ils restèrent silencieux tandis que le serveur revenait avec leurs plats.

Ignorant son assiette, Eric pointa ses baguettes sur Nigel.

— Je pensais que vous aviez quelque chose à nous dire, quelque chose qui nous expliquerait pourquoi le cercle est pris pour cible.

Nigel se servit de riz.

— J’ai quelque chose à vous dire, agent Brody. Mais c’est quelque chose qui concerne le passé, pas le présent.

Une pointe d’appréhension s’empara de Christina et elle serra sa serviette.

— Je vous écoute, dit Eric.

— Au cours des vingt-cinq dernières années, le cercle dont nous parlons, originaire du Mexique, a abusé à de nombreuses reprises de ses pouvoirs. Ce qui se passe actuellement, ce déchaînement de violence, n’a rien de nouveau.

— Au cours des vingt-cinq dernières années ? répéta Eric.

— Et, entre autres méfaits, il y a vingt ans, ce cercle a été impliqué dans un kidnapping.

Eric blêmit.

— Qu’insinuez-vous ?

— Je n’insinue rien, agent Brody. Je vous affirme que ce cercle était impliqué dans le kidnapping dont vous avez été victime, il y a vingt ans.

OceanofPDF.com