Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 8

8

 

 

Après un excellent dîner, les hôtes du Bentley’s, auxquels s’étaient joints Kovac, son patron le shérif du comté de Pitkin, et les jumeaux Reuben, sortirent de table et passèrent dans le grand salon, où un feu crépitait joyeusement dans la cheminée. Blake les regarda se séparer en groupes bien distincts. Jeremy et Emily étaient bien sûr perdus dans leur monde. Les jumeaux et Maddox avaient pris la responsabilité d’organiser les tours de garde et réglaient leurs montres, avant de reprendre la surveillance des écrans de contrôle et la répartition des armes disponibles. Kovac et le shérif étaient en grande conversation avec le général et Alvardo. Pendant ce temps, Sarah avait débarrassé la table.

Blake savait exactement où était sa place idéale. Il passa dans la cuisine, où elle était en train de rincer les assiettes avant de les mettre dans le lave-vaisselle.

— Volontaire pour la corvée, annonça-t-il.

— Vous devriez être avec les autres, protesta Sarah. Je m’occupe de tout.

— Mmm… J’ai plutôt envie d’être ici…

Et avec elle. Rien n’avait plus de sens à ses yeux en cet instant.

— Si vous ne me donnez pas quelque chose à faire, c’est bien simple, je vais m’asseoir sur ce tabouret et vous regarder travailler.

— Bon, si vous y tenez…

Elle lui lança un regard par-dessus son épaule.

— Il y a un balai et une pelle dans le vestibule. Ce ne sera pas vraiment du luxe…

Obligeamment, il alla chercher pelle et balai.

— C’est une bonne règle que celle que vous avez imposée au dîner, lui lança-t-il de loin. Ne pas parler de la menace, ni de l’enquête. Excellent !

— Ma famille a une longue tradition de conversation dépassionnée. Ma grand-mère disait toujours : « Pour une bonne digestion, ni politique ni religion à table. »

— Un peu dépassé, ça, aujourd’hui, non ?

— Peut-être, mais bien pratique. Souvenez-vous que, au départ, le chalet était une pension de famille. S’il n’y avait pas eu ces règles, les rudes mineurs qui formaient sa clientèle se seraient entretués.

Blake l’imaginait très bien dans le rôle d’une pionnière faisant régner l’ordre dans la maison, mais il appréciait de la voir porter les vêtements d’une femme d’aujourd’hui. Pour les corvées ménagères, elle avait retiré son long cardigan et noué un tablier sur son chemisier et sur le legging qui mettait si joliment en valeur ses longues jambes fuselées.

Quand il l’avait vue pour la première fois, il avait bien sûr trouvé qu’elle était belle et attirante, mais plus il la connaissait, plus cette attirance grandissait.

— Ce soir, au bout de la table, vous étiez une reine entourée de ses sujets en adoration.

Elle rit.

— En adoration ?

— Mais oui. Le général trouve que vous êtes un phénomène, et Kovac vous confierait sa vie sans hésiter. Même Alvardo m’a posé des questions à votre sujet.

— Et que lui avez-vous répondu ?

Il ne put résister à l’envie de la taquiner un peu.

— Que nous étions amants.

Elle se tourna vers lui et répondit d’un ton tranquille :

— Ce qui est un mensonge…

— … Qui vous met à l’abri des avances d’Alvardo.

— Et qui vous dit qu’il n’est pas mon type ? Peut-être que je suis séduite par les hommes qui semblent avoir avalé leur parapluie et qui ont une mallette attachée au poignet.

Il sourit.

— Ah ! Si vous considérez l’ennui comme une arme de séduction massive, évidemment…

Elle ferma le robinet.

— J’ai une question. Vous disiez que j’étais une reine. Pourquoi pas une princesse ? J’ai toujours rêvé d’être une princesse.

— Une reine, c’est mieux, répondit-il en venant se placer à côté d’elle. Les princesses sont sottes et sans défense. Il faut toujours les sauver des griffes de tous les dragons qui passent. Ça ne vous ressemble pas du tout !

— Non. Sans doute que non…

Elle continua de remplir le lave-vaisselle.

— Avant le dîner, je vous ai entendu parler d’établir une liste de suspects. Vous avez pu le faire ?

— Pas vraiment.

Il n’avait encore pu découvrir aucune correspondance entre les gens qui avaient pu menacer le général et les clients des hôtels et des loueurs de voitures de la région. Cette absence d’évidence les condamnait à se poser des questions sur le profil des coupables et leurs motivations.

— Tout ça est encore un peu trop virtuel, expliqua-t-il. Nous en sommes réduits à parler d’eux comme d’abstractions, et à leur attribuer des surnoms comiques, pour arriver malgré tout à leur donner une existence. Je n’aime pas beaucoup ça. Sous-estimer ses ennemis est dangereux.

— Je suis de votre avis, dit-elle en refermant la porte du lave-vaisselle. Jeremy et Emily, par exemple, ne prennent pas suffisamment la menace au sérieux.

— Ils vous ont quand même donné une liste de noms ?

Elle acquiesça.

— Puisque le shérif est ici, reprit-elle, peut-être pourrions-nous lui demander de vérifier si ces noms n’apparaissent pas dans les bases de données de la police ?

— C’est comme si c’était fait.

Ils étaient si proches que Blake pouvait voir le cercle d’un brun sombre autour de ses iris. Ses longs cils et ses grands yeux, vraiment magnifiques, adoucissaient ce que ses traits auraient pu avoir d’un peu anguleux. Dans leur profondeur, il lisait toute la chaleur et toute la sensibilité qu’elle tentait toujours si obstinément de cacher…

— Si vous avez fini avec le balai, lui dit-elle, vous pouvez peut-être mettre les bouteilles vides dans la poubelle à verre ?

— Qu’est-ce qui vous fait penser que Jeremy et Emily ne se sentent pas concernés par la menace ?

— Lui, je ne le connais pas encore très bien, mais Emily est mon amie depuis longtemps. Elle fuit tout ce qui peut être négatif ; elle voudrait que le monde ne soit que douceur et bonté.

— Et vous n’êtes pas d’accord ?

— Je ne suis pas aussi naïve. Si l’enlèvement avait réussi, je crois que ça aurait été terrible pour elle. Sachant qu’elle pouvait les faire identifier, les ravisseurs ne l’auraient certainement pas laissée partir vivante.

— Ça dépend, dit Blake. Au Moyen-Orient, les enlèvements sont assez courants. On enlève pour appuyer une menace ou obtenir une rançon. Souvent, les otages sont rendus sans qu’on leur ait fait du mal.

— Oui, mais nous sommes au Colorado. Il n’y a pas de présence militaire à Aspen, mais nous avons une police qui s’y entend pour identifier des témoins.

Il pensa au dossier à couverture rouge d’Alvardo. Le général avait des ennemis en dehors des Etats-Unis…

— Pourquoi Emily ? demanda Sarah. Pourquoi s’en prendraient-ils à elle ?

— Eh bien, c’est une sorte de princesse, dans son genre…

— La proie toute désignée des dragons et autres malfaisants ?

— Exactement.

Elle lui sourit et la chaleur de ce sourire se refléta brièvement dans ses yeux. Il resta immobile, malgré son envie de se rapprocher d’elle ; s’être fait appuyer sur le nez une fois lui suffisait.

Elle s’écarta et passa la main derrière son dos pour défaire son tablier. Quand elle rajusta son chemisier, Blake fut frappé par le contraste entre le bleu du tissu et sa peau laiteuse. Il remarqua qu’elle portait un petit pendentif en forme de cœur.

Il enfonça ses poings dans ses poches pour s’empêcher d’aller poser ses doigts sur la délicate chaîne d’or. Lorsqu’elle traversa la pièce pour aller pendre son tablier à un crochet, il observa la grâce inconsciente de ses mouvements. Vouloir être seul avec elle avait été une erreur, mais c’était une erreur qu’il avait envie de répéter souvent.

— Vous avez dit tout à l’heure quelque chose qui m’a paru plein de bon sens, dit-elle, inconsciente de l’effet qu’elle produisait sur lui.

— Ah oui, quoi donc ?

— Que c’était le mariage lui-même qui pouvait être la clé de la menace…

Il regardait ses lèvres pendant qu’elle parlait.

— … Expliquez un peu…

— Il y a peut-être un ancien petit ami d’Emily qui ne se remet pas de la rupture. Qui, peut-être, en apprenant qu’elle allait se marier, est devenu fou, subitement.

Elle claqua des doigts.

— Un psychopathe…

— Un psychopathe ? répéta-t-il.

— Ce n’est peut-être pas le mot qu’emploierait un profiler du FBI, mais vous voyez bien ce que je veux dire.

— Et il y a quelqu’un, sur la liste qu’ils vous ont donnée, qui correspondrait à ça ?

— Je ne sais pas.

Elle haussa les épaules et remit son long cardigan qui, de l’avis de Blake, dissimulait bien trop son corps.

— Faisons-les entrer la liste dans la base de données de la police, et nous verrons bien…

Blake avait envie de lui consacrer toute son attention, mais la situation dangereuse dans laquelle se trouvaient les occupants du chalet réclamait qu’il s’en occupe et, aussi, qu’il soit capable de faire la distinction entre le principe de précaution et la paranoïa. Son désir se heurtait à des considérations bien terre à terre…

* * *

Dans le bureau de Sarah, Kovac et Alvardo étaient penchés sur leurs ordinateurs portables respectifs. Chacun avait accès à sa propre base de données, et ils étaient tous les deux assez réticents à l’idée de les partager.

Sarah leur demanda de lui expliquer le fonctionnement des logiciels qui y donnaient accès et fut impressionnée, choquée même, par le nombre astronomique d’identités que ces fichiers contenaient. Ils lui dirent alors que n’importe qui ayant commis un délit, même mineur, était susceptible d’y être inscrit.

— Ça ne me paraît pas juste, dit-elle.

— Les ordinateurs, répondit Alvardo, ont révolutionné tout ce qui relève du maintien de l’ordre.

— Et la protection de la vie privée, alors ?

— Lorsque vous êtes en état d’arrestation, vous perdez ce droit.

Dehors, le vent soufflait fort et soulevait la neige déjà tombée, tandis que, dans le bureau, les données qui affluaient se transformaient en signalements et en photos.

Il y eut un moment plutôt embarrassant, lorsque le visage de Sarah, une Sarah plus jeune et aux cheveux un peu en bataille, apparut sur l’écran de Kovac. Elle aurait bien voulu pouvoir prétendre que c’était celui de sa jumelle dévoyée, mais ce n’était pas le cas…

Surpris, Kovac leva les yeux vers elle.

— Une erreur judiciaire ? hasarda-t-il, magnanime.

— C’était il y a dix ans, soupira Sarah. J’étais étudiante à Boulder. Un soir de fête, avec des copains, on a fait partir quelques fusées de feux d’artifice sans en avoir demandé l’autorisation. Les voisins ont prévenu la police…

— Vous n’avez pas eu de chance, remarqua l’adjoint. La plupart du temps, la patrouille qui fait ce genre de constatation ne le consigne même pas dans son rapport.

— J’ai dû tomber sur un pointilleux.

Emily se pencha par-dessus l’épaule de Kovac.

— Et moi ? fit-elle, tout excitée. Essayez de rentrer mon nom !

Avec un grand sourire, le bras autour de la taille de sa fiancée, Jeremy lui lança :

— Je serais bien surpris que tu sois fichée !

Sarah se souvint de leur conversation nocturne dans la forêt, quand Emily lui avait dit que Jeremy et elle étaient d’accord sur le fait qu’ils n’étaient pas obligés d’avoir la même opinion sur tout. Le pauvre risquait d’avoir quelques surprises…

Elle était pourtant bel et bien fichée, et sa photo d’identification judiciaire était adorable. Elle avait été arrêtée plusieurs fois pour troubles à l’ordre public.

— J’ai manifesté pour la protection de la nature, expliqua-t-elle. On n’est pas obligés de le dire à ton père.

— Il ne vaut mieux pas, en effet, répliqua Jeremy en souriant.

— Moi je trouve ça admirable, dit Blake, que quelqu’un se dresse pour la protection du putois.

— Et du carcajou d’Amérique du Nord ! ajouta Sarah en se laissant tomber sur le canapé à côté de lui.

Elle étira ses longues jambes devant lui et la boule familière revint dans la gorge du pauvre Blake.

— Quel est le premier nom sur ta liste, Jeremy ? demanda-t-il pour soulager sa tension. Le soupçon le plus probable…

— Ça pourrait être Teresa Bonnano. Ou plutôt son père, Carl Bonnano. Quand nous avons rompu, il est venu me voir pour me demander de donner une autre chance à sa fille.

— Mais je le comprends tout à fait, s’exclama Emily. C’est vrai que tu es un trésor !

— Il m’a dit qu’il voulait un militaire pour elle. C’était il y a quatre ans, mais il m’envoie toujours ses vœux pour la nouvelle année.

Une recherche sur le nom de Teresa Bonnano ne donna rien. Pour Carl, c’était une autre paire de manches : il tenait une boutique de prêteur sur gages et avait fait de la prison dans sa jeunesse, pour menus larcins et fraudes diverses.

— Rien avec violence, remarqua Kovac.

— Ce qui ne veut pas dire qu’il serait incapable d’engager quelqu’un pour faire le travail à sa place, dit Blake. On peut vérifier son environnement direct ?

— Je le ferai dès demain, répondit l’adjoint.

— Moi, j’ai quelqu’un de possible, dit Alvardo. Un industriel, fournisseur de l’armée, qui risque de perdre plusieurs millions de dollars si certains projets d’équipement sont abandonnés. Il a été jugé deux fois pour coups et blessures, mais s’en est toujours tiré.

— Ce qui veut peut-être simplement dire qu’il avait un bon avocat, fit remarquer Kovac.

Sarah ne voyait pas bien le rapport.

— En quoi cet industriel voudrait-il empêcher le mariage de Jeremy et Emily ? demanda-t-elle.

Alvardo haussa les épaules.

— Là, on est plutôt dans l’autre cas de figure, expliqua-t-il. Porter atteinte à la future belle-fille du général pour forcer la main à celui-ci.

Le capitaine esquissa un sourire.

— Mais il avait compté sans votre réactivité et votre courage.

— Quand j’ai pris la fuite en glissant sur mes fesses ? répliqua Sarah avec ironie.

— Une manœuvre pleine d’audace ! commenta Blake en souriant.

Alors qu’ils égrenaient d’autres noms, Sarah sentit son intérêt décroître. La traque des criminels n’était pas aussi passionnante dans la réalité que dans les films et les séries. C’était plutôt un morne travail de bénédictin. Ils pouvaient y passer toute la nuit, sans obtenir de résultats significatifs.

— Bon, je vais aller me coucher, dit-elle en se levant. Demain matin, le petit déjeuner est à l’heure qu’il vous plaira ; vous n’aurez qu’à descendre dans la cuisine, et je vous préparerai ce que vous voudrez.

Blake reposa sa tasse vide et se leva aussi.

— Je vous accompagne.

Bien que n’ayant guère besoin d’une escorte dans sa propre maison, Sarah accepta volontiers son offre courtoise.

En passant dans le salon, elle constata que quelqu’un avait ajouté une bûche à celles qui brûlaient déjà. Ce n’était pas vraiment nécessaire, et elle n’aimait pas beaucoup voir les flammes monter aussi haut dans l’âtre. Le général et le shérif étaient en grande conversation, leur verre de whisky pur malt à la main. A son entrée, Charles Hamilton voulut se lever, mais elle lui fit signe de rester assis.

— J’apprécie beaucoup votre hospitalité, Sarah, lui dit-il aimablement.

— Merci, Charles !

Lorsqu’ils arrivèrent devant la porte de sa chambre, Blake lui dit gentiment :

— Ne vous inquiétez pas, je vérifierai la cheminée avant de me coucher.

— Comment savez-vous que cela m’inquiète ?

— Je lis en vous comme dans un livre.

— Et moi qui croyais être une femme mystérieuse !

Il fit semblant de soupirer.

— J’ai bien peur que non…

Bras croisés, il s’appuya au mur près de la porte.

— … Je peux dire tout ce qui passe dans cette jolie petite tête.

— Ah oui ?

Elle le regarda bien en face.

— Et à quoi est-ce que je pense, en ce moment ?

Il plissa les yeux pour faire mine de lire dans ses pensées, puis hocha gravement la tête.

— La réponse est oui, dit-il d’un air sombre.

Encore une fois, il la taquinait. Elle n’était pas bien sûre d’aimer ce genre de jeu, mais ne put ni retenir un sourire ni empêcher ses joues de s’empourprer.

— Si la réponse est oui, fit-elle, quelle pouvait bien être la question ?

— La question était : Et si on s’embrassait ?

Il décroisa les bras et lui posa la main sur l’épaule, comme pour l’attirer vers lui. Il lui laissait toute possibilité de s’écarter ou même de lui appuyer une fois encore sur le nez. C’était bien ce qu’elle aurait dû faire, mais dès qu’il avait prononcé ces mots, elle s’avoua qu’elle y avait pensé toute la soirée.

Oui, s’ils s’embrassaient ?

— Oui, dit-elle dans un souffle.

Instantanément, les lèvres de Blake se posèrent sur les siennes. Sans lâcher son épaule, il passa son bras libre autour de sa taille et sa main remonta pour emprisonner l’un de ses seins.

Elle sentit une chaleur liquide l’envahir et brouiller ses sens, tandis que son cœur se mettait à battre à tout rompre.

La bouche de Blake frémissait contre la sienne.

Quand leurs lèvres s’écartèrent, elle eut l’impression que c’était la première fois qu’on l’embrassait vraiment. Jusque-là, les baisers n’avaient été que simulacres.

Seul celui de Blake était réel.

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