Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 10

10

 

Blake passa son index dans la ceinture du tablier de Sarah et tira doucement, l’amenant vers lui. Elle mit la tête en arrière, comme si elle lui résistait, mais son sourire avait tout d’un encouragement. Seulement, au lieu de venir se blottir entre ses bras, elle défit son tablier et s’en extirpa avec grâce, le laissant entre les doigts de Blake.

— Au fait, dit-il en souriant sans s’offusquer, les musiciens ont été installés dans le dortoir.

— Très bien.

— J’aimerais que, dans pas trop longtemps, vous me fassiez faire le tour des sentiers qui environnent le chalet.

Sarah retourna démouler ses muffins et les disposer sur un plat.

— Ça pourra se faire, répondit-elle en souriant aussi.

Il la regarda évoluer à travers la cuisine. Bien qu’elle ait aux pieds de lourdes bottes de randonnée hivernale, son pas restait léger. Elle portait un jean et un pull à col roulé vert pastel dont elle avait relevé les manches au-dessus des coudes.

— Quand avez-vous trouvé le temps de vous habiller ? demanda-t-il.

— Sauter dans un jean ne demande pas beaucoup de temps.

— Peut-être pas pour vous, mais je vous assure qu’il m’est arrivé d’avoir sous mon commandement des femmes qui prétendaient avoir besoin d’une heure pour se coiffer et mettre leur treillis.

— Je ne sais pas quoi dire. Je suis comme ça…

Bien qu’il ne soit pas expert dans ce genre de chose, il pouvait voir qu’elle ne portait aucun maquillage et avait simplement rassemblé ses cheveux en queue-de-cheval. Elle n’avait pas besoin de beaucoup d’apprêt pour paraître à son avantage. Il s’apprêtait à se rapprocher d’elle lorsque Jeremy arriva.

— Le petit déjeuner était délicieux, Sarah, dit-il avec chaleur.

— Merci beaucoup, répondit-elle. Y a-t-il quelque chose qui vous ferait plaisir ?

— C’était parfait, vraiment.

Il se tourna vers Blake.

— On dirait que tu as eu un peu d’animation, ce matin…

— Ce n’était que l’orchestre, Ollie et les Dewdrops.

Blake se força à détacher ses pensées de Sarah et à se concentrer sur les questions de sécurité.

— J’avais justement une question à vous poser, à tous les deux, leur dit-il. Combien de personnes vont séjourner au chalet durant ce week-end ?

— Alors…, commença Sarah. Il y aura les jumeaux Reuben, et aussi une dame qui m’aide pendant la haute saison. Elle viendra avec une amie à elle pour assurer la cuisine et le ménage, mais ni l’une ni l’autre ne coucheront normalement au chalet.

— C’est votre seul personnel ?

— Pendant l’été et l’automne, j’ai aussi un couple à plein temps. Mais le reste de l’année, je peux m’occuper de tout moi-même, avec des extras, quand il le faut.

— Les invités, à présent.

— Le sénateur, son épouse et son assistant parlementaire, qui lui écrit tous ses discours. Je n’ai accepté aucune réservation de personnes étrangères au mariage, pour que l’événement reste privé.

Blake se tourna vers Jeremy.

— Est-ce que vous avez, Emily et toi, d’autres invités que ceux déjà annoncés ?

— On le voulait, au début, mais la liste commençait à devenir tellement longue qu’on a préféré s’en tenir à la famille, et à vous deux.

Pour un mariage, il n’y aurait vraiment pas foule, en effet, mais Blake avait tendance à penser que c’était encore trop. A chaque instant, il avait l’impression que quelqu’un envahissait un espace qu’il n’aurait voulu partager qu’avec Sarah.

— Venons-en aux livreurs, reprit-il. Quelles sont les livraisons attendues ?

— Laissez-moi réfléchir…

Sarah se mit à compter sur ses doigts.

— Dans la journée, le fleuriste doit venir apporter les corbeilles. Ce soir ou demain matin, le pâtissier livrera la pièce montée. Le traiteur viendra demain avec deux extras et ils reviendront samedi. Pourquoi avez-vous besoin de savoir tout ça ?

— Pour vérifier le pedigree de tout le monde. Je mets en place une procédure avec Alvardo pour que tous ceux qui entreront et sortiront de cette maison, invités ou fournisseurs, soient clairement identifiés. J’ai besoin du nom et des numéros de téléphone.

— C’est juste, dit Jeremy. N’importe qui peut engager un tueur à gages.

— Pour ce qui est de l’orchestre, écoutez un peu…

Sarah appuya sur un bouton et une assez étrange mais très belle ballade retentit dans la cuisine. La mélodie lancinante de la flûte donnait à cette musique des airs celtiques. Les paroles, sans surprise, évoquaient un amour secret sous la lune.

Sarah soupira.

— Ils n’ont pas l’air bien dangereux, commenta-t-elle. Sauf pour les cœurs brisés.

— Ils sont formidables, dit Jeremy, et on a eu beaucoup de chance de les avoir, parce qu’ils viennent de loin. Ils sont basés en Oregon…

Maddox fit soudain irruption dans la pièce, l’ordinateur portable à la main.

— On a un problème, annonça-t-il en montrant l’un des écrans de contrôle des caméras de surveillance.

Celle qui faisait face au sud enregistrait la silhouette d’un homme en tenue de camouflage pour temps de neige, et qui semblait porter une arme.

S’il était seul, Blake ne doutait pas de pouvoir en venir à bout juste avec l’aide de Jeremy. Celui-ci avait été son adjoint à la tête d’un commando de montagne, durant deux séjours successifs en Afghanistan. Ce qui serait plus difficile, ce serait de le capturer sans lui faire de mal. Pouvoir compter sur quelques renforts ne serait pas du luxe.

— Les jumeaux sont toujours là ? demanda-t-il à Maddox.

— Non, ils sont partis il y a dix minutes environ.

Blake réprima un soupir. Curieusement, il avait davantage confiance dans les deux garçons que dans ce camarade officier dont il ne savait quasiment rien.

— Vous voyez quelqu’un d’autre, sur les écrans ?

Le jeune lieutenant secoua la tête.

— Non. Apparemment, il est seul.

— Vous pratiquez toujours régulièrement le tir, depuis que vous êtes en poste à Washington ?

— Vous savez, ça ne s’oublie pas vraiment, répliqua Maddox, les lèvres pincées.

— Mmm… Les armes et munitions sont dans le placard de l’entrée. Prenez position sur le perron en gardant l’œil sur les écrans. Si vous repérez un autre intrus, vous m’appelez sur le téléphone satellite.

— Et moi, que dois-je faire ? demanda Sarah.

De nouveau, il se trouvait pris dans une situation potentiellement dangereuse mais, cette fois, il était décidé à compter avec elle.

— Je vais vous demander de rester ici, de vous assurer que toutes les portes sont verrouillées et que personne ne s’approche des fenêtres.

Blake passa dans la salle à manger et fit un rapide exposé de la situation à ceux qui étaient présents autour de la table. Les musiciens du groupe étaient là eux aussi. Jeremy en profita pour voler un mélodramatique baiser à sa fiancée. Les militaires se groupèrent autour du placard de l’entrée et s’armèrent rapidement pendant que Blake donnait ses ordres.

— Je prends l’accès nord, dit-il à Jeremy et tu me suis. Si on doit tirer, on essaie de ne pas le tuer ni le blesser trop sérieusement. Il faut le prendre vivant et l’interroger.

Alvardo, qui venait de descendre de sa chambre, comprit immédiatement ce qui se passait et proposa :

— Je peux aider, major ?

— Oui. Faites équipe avec Maddox.

Il aurait sans doute pu utiliser le capitaine plus utilement, mais il manquait de temps. Plus vite ils attraperaient l’intrus, mieux cela vaudrait.

Ils sortirent par la porte nord qu’ils verrouillèrent derrière eux. Blake avait laissé à Maddox l’ordinateur portable qui permettait de contrôler les écrans, mais il avait une idée assez précise de l’endroit où devait se trouver l’intrus.

— A peu près à une centaine de mètres devant, dit-il à Jeremy. Tu vois ? Là où le sentier se sépare en deux.

— Oui, je vois. Pas trop de végétation pour me couvrir, mais je vais essayer de le prendre à revers.

Ils n’avaient ni l’un ni l’autre besoin de beaucoup d’explications pour cette manœuvre classique. Blake doutait qu’ils puissent bénéficier du moindre effet de surprise. Ils étaient bien visibles sur la neige et, bien qu’ils soient tous les deux entraînés à progresser rapidement et sans bruit, le silence qui régnait aux alentours amplifiait le moindre son. Pour le moment, il ne neigeait pas, mais l’air était glacial. Une couche de neige fraîche, tombée durant la nuit, recouvrait les précédentes.

Blake eut tôt fait de repérer l’intrus. Sans le perdre de vue une seconde, il s’abrita derrière un rocher, tandis que l’homme en tenue de camouflage rampait avec précaution vers la maison, s’arrêtant fréquemment pour regarder autour de lui. Son visage était entièrement recouvert d’une cagoule de ski tricotée. Il portait un sac à dos et un fusil semi-automatique.

La forêt enneigée ne semblait pas du tout être son environnement naturel. Il respirait fort et ne tenait son fusil ni comme un chasseur ni comme un soldat. Blake se demanda quelles étaient ses intentions. A moins qu’il ne soit un sniper, pourquoi tenter un tir ?

Se déplaçant en silence, latéralement, il vit l’homme se lever et prendre position derrière un arbre, à environ quarante mètres de la maison. Blake tira un coup de semonce et lui cria :

— Jette ton arme !

Au lieu d’obéir, l’intrus répliqua par une rafale dans sa direction.

— Ne tirez pas sur moi ! hurla-t-il. Je vous préviens, ne tirez pas !

Blake reconnut instantanément sa voix : c’était l’homme auquel il avait parlé au téléphone la veille. Le ravisseur.

— Vous êtes cerné, cria-t-il. Si vous ne jetez pas votre arme, nous ouvrirons le feu.

— Non ! Ne tirez pas !

L’homme lança son fusil dans la neige.

— Je vous préviens, je porte une bombe !

— Une bombe ?

— Un engin explosif, ou appelez ça comme vous voulez. Je vais le placer contre la maison.

Blake sortit à découvert, pour que l’homme le voie bien, mais sans avancer vers lui. En s’efforçant de conserver une voix calme, il demanda :

— La bombe est dans votre sac à dos ?

— N’approchez pas !

L’intrus brandit un téléphone mobile.

— C’est avec ça que je la déclenche. Si vous faites un pas de plus, je fais tout sauter, je le jure !

— Allons, c’est une façon stupide de mourir ! Vous ne voulez pas vous suicider, n’est-ce pas ?

— Je ne veux pas aller en prison non plus. Restez loin de moi, et il n’arrivera rien.

La veille, Blake avait pris le mystérieux ravisseur pour un cerveau, un calculateur froid et cynique. Or, l’homme terrifié qu’il avait devant lui n’avait rien d’un Machiavel.

— Pour qui faites-vous cela ? demanda-t-il. Qui vous emploie ? Donnez-moi un nom, et on pourra s’arranger.

— Il y a des noms qu’il vaut mieux ne pas prononcer.

Sa voix tremblait, il avait peur.

— Laissez-moi tranquille !

— Il y a quelqu’un avec vous ?

— Non, il n’y a que moi.

La réponse était venue si rapidement que Blake avait tendance à le croire. Il devait bel et bien être seul.

— Mais vous prenez vos ordres de quelqu’un d’autre, n’est-ce pas ?

Le ravisseur secoua vigoureusement la tête. Blake enchaîna :

— Vous n’êtes pas le genre à engager des voyous pour faire un kidnapping, ni à fabriquer des bombes. Vous ne devriez pas avoir à faire ça. Si on vous a forcé, obligé d’une façon ou d’une autre, je peux vous aider.

— Je n’ai jamais voulu que quelqu’un soit blessé ! dit l’homme, au bord des larmes.

Il répéta :

— Non, je ne l’ai jamais voulu.

— Je comprends, assura Blake. Ecoutez, détachez les bretelles du sac, posez-le au sol, et puis venez vers moi…

L’intrus hésita. Alors qu’il semblait prêt à se rendre, sa physionomie changea soudain. Il venait de regarder par-dessus l’épaule de Blake et paraissait terrifié.

Blake se retourna. Maddox et Alvardo s’approchaient, leurs armes à la main. Ils avaient choisi le plus mauvais moment pour se montrer. Blake leur fit vigoureusement signe de rester en arrière.

— Ils ne tireront pas, dit-il à l’intrus.

L’homme se retourna vivement, en trébuchant dans la neige, et vit Jeremy se dresser non loin de lui.

— Dégagez ! hurla-t-il en brandissant de nouveau son téléphone-détonateur. Dégagez de mon chemin !

Jeremy recula prudemment et l’homme se précipita vers la forêt, sans se soucier des branches basses et des buissons. Il déboucha très vite sur le sentier, laissant une trace très facile à suivre.

Blake se tourna vers Alvardo et Maddox.

— Retournez au chalet et ouvrez l’œil, leur ordonna-t-il.

— Qu’est-ce que vous allez faire, major ? demanda Maddox.

Pour un militaire, il n’avait décidément aucun sens de la hiérarchie. Blake était l’officier le plus gradé et le plus ancien. C’était lui qui donnait les ordres et il n’y avait pas à les discuter.

— Si j’ai besoin de vous, répliqua-t-il d’un ton sec, je vous appellerai sur le portable d’Alvardo. Exécution !

Sur ces mots, il tourna les talons et suivit Jeremy sur la piste de l’intrus.

— J’aurais pu le tacler, en me rapprochant un peu, lui dit Jeremy.

— Trop risqué. Il aurait pu déclencher sa bombe. Où mène le chemin qu’il a pris ?

— C’est le sentier de la cascade. C’est Sarah qui l’appelle comme ça. Il y a une descente et on arrive sur une chute d’eau.

— On peut y accéder en 4x4, à ta cascade ?

— Non.

— Alors, il a dû utiliser une motoneige…

Comme on n’entendait aucun moteur, on pouvait supposer qu’il ne l’avait pas encore rejointe.

— Il ne faut pas qu’il nous échappe, Jeremy. Tu connais le coin mieux que moi, prends la tête.

Tous deux se mirent à courir dans la neige, dont l’épaisseur rendait leur progression difficile. Ils ne tardèrent pas à repérer la silhouette de l’homme en tenue de camouflage gris et blanc.

— Le voilà ! fit Blake.

Ils pressèrent le pas autant qu’ils le purent. S’ils ne parvenaient pas à rattraper l’intrus, ils allaient devoir tirer et le blesser à la jambe, pour l’immobiliser. Cependant, ils étaient plus entraînés et en meilleure condition physique que l’homme qu’ils poursuivaient, et ne tardèrent pas à réduire la distance.

Une fois encore, Blake tenta de raisonner le fuyard.

— Laissez tomber le sac au sol et écartez-vous de lui, nous pouvons vous aider ! lui cria-t-il.

— Il n’entend pas, dit Jeremy.

En fait, l’homme entendait parfaitement, mais il était bien trop effrayé pour faire ce qu’on lui demandait. Le vrai cerveau, l’homme qui lui avait ordonné de placer la bombe, lui inspirait une véritable terreur.

Bientôt, ils ne furent plus qu’à une vingtaine de mètres du fugitif, sur le sentier qui surplombait la cascade. Celle-ci était presque entièrement prise dans la glace, mais quelques filets d’eau coulaient le long des stalactites, créant une illusion de mouvement avant de tomber, quinze mètres plus bas, dans un bassin rocheux lui aussi presque entièrement gelé.

L’homme se débarrassa rapidement des bretelles de son sac à dos et le posa au sol. Puis il leva son téléphone mobile.

— Tout ce que j’ai à faire pour la faire sauter, c’est appuyer sur ce bouton ! Si j’étais vous, je me mettrais à couvert !

Sur ce, il s’enfonça entre les rochers, dans le passage qu’avait creusé la cascade. Ainsi, il n’était plus en vue. Blake et Jeremy ne pouvaient guère prendre le risque d’aller beaucoup plus loin ; la bombe posée au sol était un avertissement particulièrement éloquent.

— Il va réussir à filer, dit Blake.

Il était hors de question que l’homme leur échappe.

Jeremy recula de plusieurs mètres.

— Pas question que je m’approche de cette saleté de bombe.

— A quoi ressemble le terrain de l’autre côté de la crête ? demanda Blake.

— Je ne sais pas. Je n’ai jamais eu l’occasion d’aller jusque-là.

Blake se déplaça rapidement sur le sentier, en espérant trouver un endroit surplombant le ravin, qui permettrait de distinguer l’intrus et de tenter un tir.

Soudain, un cri retentit dans l’air glacé.

Blake vit l’homme basculer dans le vide et essayer frénétiquement de se rattraper aux rochers. Il ne put y arriver et tomba dans le bassin.

L’homme n’était pas mort et gémissait des mots incohérents, en tentant de se redresser. Ses mains nues étaient en sang, il avait perdu sa cagoule et saignait aussi d’une plaie ouverte près de la tempe. Tout ce rouge contrastait avec les couleurs de sa tenue de camouflage et du paysage environnant. Il parvint à se traîner jusqu’au bord du bassin et à se relever, mais sa jambe gauche se déroba sous lui et il s’effondra.

Il allait falloir organiser les secours pour le tirer de là, mais Blake devait d’abord neutraliser la bombe.

— Il ne risque pas d’aller loin, dit Jeremy.

— Il a toujours le téléphone ?

— Je ne sais pas.

— Espérons que non !

Blake courut jusqu’au sac à dos, le saisit par une bretelle et le lança dans la forêt aussi loin qu’il le put, tout en se jetant à terre, imité par Jeremy.

Aplatis dans la neige, ils attendirent l’explosion.

Il ne se produisit rien.

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