Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 18
18
Dans la cuisine, Sarah exposa la situation à Slim et à ses enfants.
— Quand je vous ai passé commande, je croyais que j’allais avoir à nourrir les invités du mariage, plus les aides de camp du général et l’assistant du sénateur, soit dix personnes. Puis l’orchestre est arrivé, ce qui fait trois de plus.
— Sí, dit Slim. Trece. Treize.
— Seulement voilà, maintenant les jumeaux et la stripteaseuse doivent rester aussi. Cela fait seize. Dix-neuf avec vous qui, bien sûr, devez manger aussi.
— Nous pouvons nous arranger, dit Marisol. Mais s’il y a de gros buveurs parmi vous, nous risquons de ne pas avoir assez de vin. Pour le reste, on pourra toujours répartir les portions.
— Surtout, n’hésitez pas à utiliser ce que j’ai dans mes réserves.
— Nous n’aimons pas beaucoup faire cela, mais c’est vrai que nous pourrions y être amenés, si jamais nous sommes coincés par la neige toute la journée de demain.
Sarah lui sourit et se tourna vers Emily, qui avait demandé à participer, elle aussi, aux préparatifs.
— Autre problème, lui dit-elle, pouvoir asseoir tout le monde. J’ai peur que nous soyons très entassés autour de la table de la salle à manger.
— L’orchestre et les jumeaux pourraient manger dans la salle de jeu, suggéra Emily. Je te dirais bien d’y envoyer Honey aussi, mais j’ai peur que les garçons l’embêtent…
— C’est une idée.
Puis toutes deux entreprirent de dresser la table avec le plus beau service en porcelaine du chalet, une corbeille de roses blanches au centre, et des chandeliers. D’autres, disposés autour de la pièce, créaient une ambiance romantique, la flamme des bougies se reflétant dans le cristal et l’argenterie.
Sarah recula pour juger de l’effet obtenu. C’était magnifique. On allait célébrer un mariage, et le décorum, tout comme les rituels, avait son importance. Peut-être plus encore sous la menace et le danger.
— Je suis tellement heureuse pour toi, Emily ! s’exclama-t-elle.
— C’est beau, n’est-ce pas ? Je suis bien contente que nous n’ayons pas choisi de partir pour Las Vegas.
Dans un mariage plus conventionnel, ce dîner aurait suivi une répétition de la cérémonie. Mais celle-ci allait être fort simple et, pour l’essentiel, consister dans la lecture des vœux par les nouveaux mariés, pendant que l’orchestre jouerait en fond sonore.
Blake et Jeremy entrèrent alors dans la salle à manger. Tous deux portaient un pistolet à la ceinture. Leur expression était grave, concentrée.
— Tout va bien, mesdames ? demanda Blake.
— Je pense, répondit Sarah.
Emily consulta sa montre.
— Nous avons juste le temps de nous habiller pour dîner.
Sarah n’en voyait pas l’utilité.
— Je peux bien rester comme je suis, dit-elle.
— Pas question ! répliqua Emily. Tu as eu des soins. Tes ongles sont magnifiques, et tu es maquillée. Pour un dîner gastronomique avec tourtes au crabe, filet de bœuf aux pâtes fraîches, pois frais et mousse au chocolat, il faut s’habiller.
— Et tu crois que tout ça sera moins bon si je suis en jean ?
— Je trouve que tu pourrais au moins porter un joli haut. Je pense à ton chemisier de soie grise, par exemple.
Les deux couples traversèrent le salon, où les musiciens et la strip-teaseuse étaient déjà installés dans l’attente de la fête. Sarah ignorait où étaient passés les autres et se demanda si Blake les considérait toujours tous comme suspects ou s’il avait réduit sa liste.
Comme Jeremy et Emily regagnaient leur chambre, Sarah entraîna Blake dans la sienne et referma la porte. Dès qu’ils furent seuls, il la prit dans ses bras et l’embrassa passionnément, la pressant contre son torse solide. Il la tenait si serrée que c’était à peine si elle pouvait respirer, mais elle aimait sa force et sa passion, égale à la sienne. Elle le désirait.
Tout l’après-midi, elle avait fait comme si tout allait bien, et refouler ainsi ses émotions était presque insupportable. Elle était en colère, furieuse qu’ils soient tous prisonniers de cette situation à laquelle ils ne pouvaient rien, et elle avait peur. Terriblement peur.
Elle aurait voulu se fondre en Blake pour que sa force entre en elle, même brièvement, mais ils n’avaient pas assez de temps. Ils devaient vite retourner auprès des autres, pour les empêcher de s’entretuer. A regret, elle s’écarta de ses bras et le regarda. Ses yeux bleus brillaient de passion.
— Oui, dit-il avec un sourire navré, nous n’avons guère le temps de nous détendre…
Elle lui sourit à son tour.
— Tu as pu mieux cerner un suspect possible, cet après-midi ?
— Non, répondit-il en soupirant. Tout le monde peut l’être. Ou personne.
— C’est insoutenable, cette incertitude !
— Ça, tu peux le dire…
Il se laissa tomber dans un fauteuil près du guéridon.
— Je suis d’avis de laisser les musiciens hors du coup. On avait eu le temps de vérifier leur identité avant de perdre la connexion, et Kovac les a cherchés sans résultat dans les fichiers de la police. Bien sûr, il y a toujours la possibilité qu’ils aient pris de fausses identités, mais Alvardo a tout de même le moyen de faire des vérifications assez poussées.
— Alvardo… Son nom revient souvent. Il règne sur internet. Il garde la trace de toutes les menaces reçues par le général. Il a tout de la grosse araignée au milieu de sa toile.
— Il est mon suspect numéro un.
Blake roula un peu les épaules et s’étira.
— Il va courir chaque matin, seul, ce qui lui laisse le temps de saboter discrètement un relais satellite ou d’avoir un rendez-vous en forêt…
— Mais c’est l’aide de camp du général, et il est capitaine.
— Oui, et il occupe ce poste depuis presque un an, au Pentagone, ce qui veut dire qu’il a subi tous les contrôles de sécurité nécessaires. Si la menace vient d’une organisation terroriste, c’est vrai que je le vois mal être en relation avec l’une d’elles…
— Et Maddox ?
— Deux de ses frères avant lui ont servi sous les ordres du général, et ils disent à qui veut l’entendre que c’est grâce à lui s’ils sont encore en vie. Lui-même s’est beaucoup démené pour avoir ce poste, et j’ai l’impression qu’il ferait n’importe quoi pour son patron.
— Tu le crois donc fidèle ?
Blake ne réfléchit qu’une seconde avant de répondre :
— Oui, je suis certain, au fond de moi, qu’il est loyal.
Elle s’assit sur ses genoux et lui murmura à l’oreille :
— Tu crois qu’on aurait le temps de faire l’amour ?
— J’aimerais bien…
La main de Blake se referma sur l’un de ses seins.
— Chaque fois que je pose les yeux sur toi, j’ai envie…
— Je sais… Je le vois…
Elle lui mordilla doucement le lobe de l’oreille, puis se leva et alla ouvrir son armoire.
— S’habiller pour dîner au milieu d’une tempête de neige, marmonna-t-elle. Ça paraît ridicule…
— Allons, princesse ! Tu aimes être belle.
Elle garda son jean et ses bottes car, d’une part, personne ne ferait attention au bas de sa tenue quand elle serait assise à table et, d’autre part, parce que pour se lever, aider à servir ou aller chercher du vin, par exemple, un pantalon était tout à fait approprié. Elle ôta son sweater et enfila le chemisier de soie grise qu’Emily lui avait conseillé de porter. Après y avoir ajouté un blazer de velours noir, elle fit un pas au milieu de la chambre pour se montrer à son amant dans une pose avantageuse.
— Donne-moi un dernier baiser, lui dit-elle, avant que je mette mon rouge à lèvres.
Au même instant, on entendit un grand « pop ! » et tout devint noir.
L’électricité avait sauté.
* * *
Dans l’obscurité devenue totale, Blake bondit sur ses pieds et attira Sarah contre lui, dans un geste protecteur. Il avait déjà son arme à la main.
— Là, lui dit-elle, sur la commode, il y a une torche électrique.
— Tu t’attendais à une panne ?
Lui prenant la main, elle l’amena près de la commode et lui donna la lampe après l’avoir allumée.
— Quand le téléphone a cessé de fonctionner, je me suis dit que l’électricité allait peut-être suivre et j’ai envoyé les jumeaux mettre des lampes partout dans la maison.
— Quelle est la procédure, dans ce cas-là ?
— Je ne sais pas, ça n’est jamais arrivé depuis que je dirige le chalet. On pourrait peut-être aller voir à la cave, c’est là que sont le tableau de fusibles et le générateur.
On entendait les invités s’appeler d’une pièce à l’autre. Le faisceau d’une lampe éclaira brièvement le couloir : c’était Emily et Jeremy.
— Restons ensemble, leur dit Blake. Nous allons rassembler tout le monde dans le salon près de la cheminée.
Ils montèrent tous les quatre l’escalier et allèrent frapper à la porte du général.
— Papa ? appela Jeremy. Tu es là ?
— Nous sommes là, répondit Maddox. Pas de danger ?
Blake apprécia la précaution prise.
— Apparemment pas, dit-il, mais nous allons nous rassembler autour de la cheminée.
La porte tourna sur ses gonds et Maddox apparut, son arme à la main. Il s’effaça pour laisser passer son chef, en uniforme, avec toutes ses décorations.
— Que se passe-t-il ? demanda le général.
— Nous ne savons pas, répondit Sarah. Peut-être que la neige a endommagé les lignes électriques.
— Oui, j’ai entendu un bruit, juste avant que tout s’éteigne. Vous avez vérifié qu’il n’y a pas un départ d’incendie quelque part ?
— Je n’y avais pas pensé, admit Sarah. Blake, il faut qu’on descende à la cave tout de suite !
A l’autre bout du couloir, Rebecca et le sénateur apparurent avec eux aussi une lampe électrique.
— Que se passe-t-il ? demanda Hank. Tout le monde va bien ?
— Venez avec nous, leur dit Emily.
Du rez-de-chaussée leur parvint alors un choc sourd, un énorme bruit de vaisselle brisée, suivi d’un cri et d’un autre fracas. Tous se précipitèrent dans l’escalier, et les faisceaux de leurs lampes éclairèrent bientôt ce qu’il restait de la belle table de fête. Skip et l’un des musiciens se reprochaient mutuellement en criant d’être responsable du désastre. Le beau service en porcelaine de Sarah avait fait les frais de leur maladresse.
— Allez dans la réserve et prenez toutes les boîtes de bougies disponibles, lança celle-ci à la ronde avant de passer dans la cuisine.
Blake la suivit dans le vestibule puis dans l’escalier menant à la cave.
Il y faisait nettement plus sombre que partout ailleurs dans le chalet, et le faible faisceau de la lampe de Sarah n’éclairait pas grand-chose.
— Je ne vois pas d’incendie, dit-elle, soulagée, mais il nous faut plus de lumière, ici.
Blake se reprochait amèrement d’avoir laissé dans la boîte à gants de son SUV la puissante torche électrique qui faisait partie de son équipement.
— Tu n’as pas de lampes de secours ? demanda-t-il.
— Si, des lampes-tempête à gaz.
Un autre faisceau électrique éclaira les lieux et l’un des jumeaux parut en haut de l’escalier.
— Vous avez regardé le tableau ? demanda-t-il.
— Non, il me faut plus de lumière, répondit Sarah. Descends nous aider à remonter les lampes-tempête.
Ils en remontèrent trois dans la cuisine où la famille Martinez essayait vaillamment de continuer à cuisiner sans four et pour ainsi dire sans lumière. Blake les laissa allumer les lampes et alla dans le salon où tous les autres avaient dû se rassembler. Il ne lui fallut qu’une seconde pour s’apercevoir qu’ils n’étaient pas au complet. Dans la lumière fantomatique des torches, il pouvait voir un mélange d’excitation, de peur et de confusion sur leurs visages.
— Il manque Ollie et Alvardo, constata-t-il. Est-ce que quelqu’un les a vus ?
— Ollie faisait une petite sieste là-haut, répondit l’un des musiciens. Vous voulez que j’aille le chercher ?
— Pas seul. Allez-y avec John Reuben et Maddox. Trouvez-le et demandez-lui de descendre ici avec nous. Bon, et Alvardo, il est où ?
— J’étais en train de lui parler, dit Honey en entourant ses épaules et son cou d’un grand châle multicolore, quand les lumières se sont éteintes. Et alors, il a complètement disparu.
Il allait falloir le chercher. Alvardo pouvait avoir eu un accident, tomber dans un escalier ou se cogner la tête quelque part, mais il pouvait aussi s’être caché et tirer profit de la situation pour frapper quand il le voudrait.
— Quand ils redescendront avec Ollie, nous le chercherons, dit Blake. En attendant, installez-vous ici aussi confortablement que possible. Nous allons essayer de mettre le générateur en marche.
Sur ces mots, il retourna dans la cuisine, où il eut la satisfaction de voir briller les trois lampes-tempête. Il en tendit une à William Reuben.
— Emporte-la dans le salon. Garde un œil sur tout le monde, qu’aucun n’aille se promener à droite ou à gauche.
— Bien, major, répondit William, tout heureux de se voir confier cette responsabilité.
— Nous laissons une lampe ici, précisa Blake.
— Merci, dit Slim. On pourra finir de préparer le dîner, comme ça.
Blake prit la troisième et emmena Sarah vers l’escalier de la cave. Il était rassurant de voir le halo de lumière percer l’obscurité tandis qu’ils descendaient. Il s’aperçut que Sarah tremblait.
— Tout va bien se passer.
— Tu ne peux pas en être sûr, répliqua-t-elle.
Sa peur et ses doutes étaient bien naturels.
— J’ai besoin que tu sois forte, tu sais, lui dit-il doucement.
— Je sais. Je fais tout mon possible.
Il songea à la façon dont elle s’était conduite lors de la tentative d’enlèvement et aussi quand elle était venue au secours de Franks. Si quelqu’un pouvait tenir le coup, c’était elle.
La porte du placard métallique qui abritait le tableau de fusibles était grande ouverte. Il y avait de la suie sur les murs en ciment et des morceaux de plastique et de métal sur le sol. Durant ses séjours au Moyen-Orient, Blake avait vu les effets de toutes sortes d’explosifs. La panne d’électricité n’en était pas une. Il y avait eu sabotage. Quelqu’un avait voulu les plonger dans les ténèbres.
OceanofPDF.com