Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 16

16

 

 

Pour Sarah, une coupure de ligne téléphonique, même pour quelques jours, ne représentait guère plus qu’un désagrément. Mais deux de ses hôtes, Alvardo et Skip, furent à cette nouvelle saisis d’une véritable panique et insistèrent pour tenir une réunion d’urgence avant le déjeuner. Tous, y compris les musiciens de l’orchestre, se rassemblèrent autour de la grande table de la salle à manger.

— Pas de téléphone, donc pas d’internet, annonça Skip d’un air accablé. Plus de liaison avec le monde. Comment allons-nous pouvoir travailler ?

— Relativisons, dit Blake. Nous sommes vendredi midi et vous partez dimanche. Le travail peut certainement attendre jusque-là.

— C’est comme au bon vieux temps, remarqua Hank Layton en se laissant aller contre le dossier de sa chaise et en prenant la main de sa femme. Vous vous souvenez ? Nous nous parlions face à face, nous n’avions pas besoin de limiter le nombre des mots, et on pouvait voir l’autre réagir en temps réel.

— C’est vrai, c’était le bon temps, renchérit le général. Personnellement, vivre de nouveau sans ordinateur ne me dérangerait pas.

— Voilà au moins un point sur lequel vous êtes d’accord, dit Rebecca en lui souriant.

Alvardo lança à Sarah un regard noir.

— N’y a-t-il aucun moyen de réparer la ligne ?

— C’est du ressort de la compagnie, répondit-elle. Et ils n’interviendront certainement pas avant la fin de la tempête.

Au-dehors, la neige s’accumulait, centimètre par centimètre. Sarah s’inquiétait au sujet du traiteur. Et s’il n’arrivait pas à passer ? Pourrait-elle nourrir tout ce monde sur ses réserves ? Heureusement, le gâteau et les fleurs étaient arrivés.

Alvardo n’était pas décidé à renoncer.

— Et le téléphone satellite ?

Blake montra son petit récepteur.

— La réception est très intermittente. Là, je n’ai même plus de signal du tout.

— Comment est-ce possible ? demanda Skip. Ces machins-là fonctionnent au fond de l’Antarctique ! Ils sont supposés être infaillibles.

— Ils fonctionnent bien, c’est vrai, admit Blake. Il y a peut-être un problème avec le relais que j’ai placé dehors. Il va falloir que je sorte pour aller voir.

— Je viens avec vous, annonça Skip.

— Je préférerais que vous repreniez la souffleuse, dit Sarah. Hank et vous, vous avez fait un boulot magnifique. J’ai vraiment besoin que l’accès à la porte de service soit dégagé autant que possible, pour les livraisons.

Ce fut Rebecca qui parla pour son mari.

— Je suis désolée, Sarah, mais Hank en a fini avec la souffleuse. Il s’est bien amusé, mais il est épuisé. Il n’a pas l’habitude. N’oubliez pas que nous venons de Californie.

— Absurde ! protesta le sénateur. Je ne suis pas du tout fatigué !

— Chéri, répliqua Rebecca, moi je suis morte rien qu’à te regarder. N’y a-t-il pas autre chose que nous puissions faire pour vous aider, Sarah ?

Ce que redoutait surtout Sarah, c’était une panne d’électricité. Ça, ce serait vraiment ennuyeux. Elle avait bien un générateur, mais il n’avait pas servi depuis des années. De plus, cela impliquerait un rationnement de l’électricité et de l’eau chaude pour les douches, par exemple, ainsi que la fermeture de certaines des chambres. Elle songea qu’il lui faudrait s’assurer qu’il y avait bien dans chacune une lampe torche en état de marche. Elle observa les visages attentifs de ses hôtes. Il était inutile d’ajouter à leur inquiétude en évoquant un événement qui ne s’était pas encore produit et ne se produirait peut-être pas.

— Tout va très bien se passer, leur dit-elle, rassurante.

— Nous pourrions peut-être descendre nos instruments et improviser un mini-concert, suggéra un musicien.

— Formidable ! dit Emily en se levant. Et après le déjeuner, nous pourrions aussi organiser des jeux de société.

Sa mère lui sourit. Leur air de famille sautait aux yeux, non pas tant dans la ressemblance physique que dans l’éternel optimisme qui leur était commun.

— Des jeux, dit le général, pourquoi pas. Je ne suis pas mauvais au bridge.

— Et aux échecs, général ? demanda Hank.

— Alors là, sénateur, vous parlez de ma spécialité. Vous feriez une petite partie ?

— Avec plaisir, mais je dois vous prévenir : j’ai été membre de la sélection nationale de l’université de Stanford.

— La stratégie est mon métier. J’ai battu le secrétaire d’Etat à la Marine, récemment.

— Nous verrons cela, nous verrons…

— Le déjeuner sera servi dans une demi-heure, annonça Sarah en se levant.

Elle arriva dans la cuisine juste au bon moment pour voir Carrie ouvrir la porte de service à Slim Martinez, le traiteur. Slim était un véritable colosse dont la voix de stentor résonna immédiatement dans le vestibule.

— Les routes ¡ Dios mío ! Les routes, une vraie patinoire ! On a failli aller dans le décor plusieurs fois.

— C’est vrai, dit son assistant qui était également son fils, Ramon. C’est complètement verglacé, sous la neige.

— Tu aurais dû me laisser conduire, lui lança sa sœur Marisol, l’autre assistante de leur père.

Sarah les accueillit tous les trois avec effusion. Les deux jeunes gens étaient des extras parfaits lors des réceptions, et ils présentaient particulièrement bien. Ils avaient tous deux des cheveux longs, d’un noir intense, retenus de la même façon en queue-de-cheval sur la nuque. Tous deux étaient élégants et gracieux, mais ils n’étaient pas la seule raison du succès de leur père en tant que traiteur. Les buffets de Slim étaient aussi somptueux que délicieux.

— Les routes…, reprit-il.

Et il continua par un flot rapide de considérations en espagnol.

Sarah ne comprit que quelques mots, mais elle eut la surprise de voir Blake, qui les avait rejoints, lui répondre dans la même langue, avec la même fluidité, et lui poser des questions.

— Papa, dit Marisol d’un air gentiment réprobateur. En anglais, voyons…

— Oui, lo siento… On dirait que la neige ne va jamais s’arrêter…

C’était malheureusement ce à quoi Sarah s’attendait. Non seulement il neigeait toujours, mais le vent soufflait de plus en plus fort. Son voisin qui possédait un petit chasse-neige était passé une heure à peine plus tôt, et son travail n’était déjà plus visible. Inutile de songer, par exemple, à embarquer tout le monde dans les véhicules disponibles pour tenter de gagner Aspen. Ils étaient bel et bien coincés pour la durée du blizzard.

* * *

Blake était un ranger, un soldat, un spécialiste de la montagne. De plus, il avait passé toute son enfance dans le Wisconsin, où il avait appris à skier avant de savoir marcher, à faire du snowboard avant de faire du vélo et avait bu sa première bière lors d’une journée de pêche sous la glace avec son père.

Habillé pour pouvoir supporter sans problème des températures négatives et armé, il quitta le chalet juste après le déjeuner pour aller vérifier le relais satellite qu’il avait placé dans un arbre.

Son pistolet était dans la poche de sa parka et une carabine portée en bandoulière barrait son torse. A travers une paire de jumelles, il scrutait la forêt. Les caméras de surveillance n’étaient pas d’une grande utilité par ce temps, mais il doutait que quelqu’un tente une attaque durant la tempête. Malgré tout, pour parer à toute éventualité, il avait placé les jumeaux et Maddox, qui se révélait de jour en jour un bien meilleur soldat qu’Alvardo, à des points névralgiques du chalet. Et il y avait d’autres personnes, parmi les invités, qui pouvaient éventuellement prendre les armes.

Il était encore sous la véranda, à l’aile gauche du bâtiment, quand Sarah le rejoignit. Dans sa parka à la capuche relevée, et avec ses lunettes de ski sur le nez, on ne voyait plus qu’à peine son visage.

— Je suis bien contente que Carrie et son amie soient rentrées chez elles, lui dit-elle. D’ici à une heure, la route qui mène au chalet sera impraticable.

— Tous ceux qui sont indispensables à la cérémonie sont là, répondit Blake.

— Pas tout à fait. Il nous manque le juge de paix.

— S’il le faut, je peux en tenir lieu.

— Toi ?

— Oui, j’ai obtenu cette qualification par correspondance, quand j’étais en Afghanistan. Un des hommes de ma compagnie voulait se marier, et nous avons fait la cérémonie sur Skype. A part le baiser à la mariée qui manquait, c’était plutôt romantique.

— Toi aussi, tu es plutôt romantique.

Il eut un bref sourire. Le romantisme ne collait pas exactement à son image de ranger, mais il savait que ce n’était pas totalement faux. Il ne pleurait pas au cinéma, ne s’attendrissait pas plus que ça lors des anniversaires ou ce genre de choses, mais il aimait que les histoires finissent bien. En Afghanistan, après un accrochage particulièrement difficile, un psychiatre de l’armée lui avait dit qu’il avait vu trop de souffrances et de tragédies. Ce devait être vrai et c’était sans doute pour cette raison qu’il aimait que tout finisse bien.

Comme avec Sarah.

Il était d’autant plus heureux qu’elle ait bien voulu l’accompagner qu’elle connaissait les alentours du chalet mieux que quiconque, mais elle aurait pu refuser. La nuit précédente, elle avait été sa merveilleuse princesse. Aujourd’hui, elle était l’efficace Sarah qui affrontait le blizzard.

— Où est-ce ? demanda-t-elle.

— J’ai voulu placer le relais aussi haut que possible, sur cette crête, là-haut, et dans les arbres.

— Pourquoi pas sur le toit de la maison, tout simplement ?

— Justement à cause des arbres autour. Il faut un angle dégagé vers le satellite.

Il marchait en tête, s’enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Le vent qui soufflait du nord projetait de la neige pratiquement à l’horizontale et droit sur son visage. La parka, les gants et le bonnet de fourrure lui tenaient suffisamment chaud, mais il pouvait sentir l’humidité froide s’insinuer dans son jean et ses bottes. Ses pieds seraient deux blocs de glace avant qu’il puisse retourner au chalet.

Quand ils entrèrent sous le couvert des arbres, la force de la tempête fut un peu amortie par les troncs et les frondaisons. Blake leva les yeux. On ne voyait pas grand-chose, même avec des lunettes de ski.

— J’ai posé le relais dans un arbre, expliqua-t-il. A bras levés.

— Ce ne sont pas les arbres qui manquent, remarqua Sarah. Lequel ?

— C’était plus haut…

Il sentit qu’elle posait la main sur son bras pour l’arrêter et s’immobilisa.

— Qu’y a-t-il ?

— J’ai entendu quelque chose. Un très faible bruit.

Il écouta à son tour, mais n’entendit que le vent.

— Tu l’entends toujours ?

Elle secoua la tête.

— Je me suis peut-être trompée… Est-ce que Kovac a trouvé la motoneige que Franks a utilisée pour venir jusqu’ici ?

— Oui. Il l’avait louée.

Blake tapa dans ses mains pour y rétablir la circulation.

— Ce serait pratique d’en avoir une maintenant, remarqua-t-il.

— Moi, j’étais en train de penser que nous aurions dû mettre des raquettes.

Elle montra ses pieds.

— Tu as beau passer devant, je suis tout de même trempée jusqu’aux genoux.

— Et encore, tu as un pantalon de ski imperméable. Qu’est-ce que je devrais dire, moi qui porte un jean !

— Oui, mais toi tu es un ranger, un dur de dur. Tu survivras.

— C’est toute la pitié que tu as pour moi ? demanda-t-il en souriant.

— Eh oui…

Elle lui donna une petite tape sur les fesses.

— Dépêchons-nous de trouver l’arbre où tu as mis ton relais, parce que je voudrais rentrer à la maison et m’asseoir devant la cheminée.

— Quand nous rentrerons, j’ai une meilleure idée que ça pour te réchauffer.

— Ah bon ? fit-elle en souriant.

— Oui, répondit-il tranquillement.

Ils grimpèrent, dérapant parfois sur un rocher verglacé, mais avec une relative assurance quant à la direction à suivre. Blake ne reconnaissait pas vraiment les lieux, mais il se fiait à son peu ordinaire sens de l’orientation, sur lequel il savait depuis l’enfance pouvoir compter. Il avait souvent pu vérifier que, s’il se fiait à son instinct, il trouvait sa route. Avant l’un de ses premiers déploiements en opération, sa mère lui avait dit, avec un sourire un peu mystérieux : « Crois en toi et tu retrouveras toujours ton chemin. Tu reviendras toujours vers ceux qui t’aiment. » Il avait pensé à ces mots-là bien souvent, depuis. Ils l’avaient aidé à vivre.

Arrivé sur la crête, il tourna sans hésiter vers la droite et avança encore sur quelques mètres.

— C’est là.

A cette altitude et avec moins d’arbres pour lui faire écran, le vent hurlait fort. Blake retrouva le sapin à la branche duquel il avait accroché le petit relais satellite. Or, l’appareil ne s’y trouvait plus.

Il l’annonça à Sarah d’une voix égale.

Elle s’immobilisa à sa hauteur.

— Tu es sûr que c’est le bon arbre ?

Blake leva le bras pour faire tomber un peu de neige de la branche. On voyait nettement, à l’endroit où celle-ci partait du tronc, des traces de griffures dans l’écorce, là où le relais avait été fixé.

Il se pencha et fouilla un peu dans la neige où il ne tarda pas à trouver, tombés au sol, les câbles avec lesquels il l’avait attaché.

— C’était bien là.

— Le vent est particulièrement violent, ici, fit remarquer Sarah. Il a pu le faire tomber de l’arbre.

— Un appareil de quatre kilos solidement fixé ne tombe pas tout seul.

Son relais satellite avait été saboté, et c’était tout récent, car Blake avait encore utilisé son téléphone ce matin même. Quelqu’un était venu depuis, n’hésitant pas à braver les éléments pour détruire l’appareil. Ce quelqu’un pouvait être toujours dans les parages et même les tenir en joue en pointant sur eux un fusil.

Il balaya les alentours de ses jumelles, sur 360°. Sur la crête, Sarah et lui faisaient une cible facile. Peut-être, si un sniper était à l’affût, aurait-il déjà tiré. Peut-être pas…

Il se pencha vers le sol pour étudier les traces, et Sarah fit de même, mais le vent et la neige avaient depuis longtemps balayé tout signe qu’ils auraient pu interpréter. Sans relever les yeux, ils commencèrent à descendre à flanc de colline. Peu après, Sarah s’arrêta.

— Regarde ! dit-elle. C’est à peine visible, mais on dirait tout de même qu’on a traîné quelque chose…

— Quelque chose comme un relais satellite.

Sarah fit quelques pas, se pencha par-dessus un rocher, et annonça :

— Il est là.

Entre les rocs, juste au-dessous d’eux et déjà à demi recouvert par la neige, se trouvait le petit terminal, une simple boîte de métal gris. A première vue, il paraissait à peu près intact.

Blake descendit le récupérer.

— Que crois-tu qu’il soit arrivé ? lui demanda Sarah quand il revint auprès d’elle avec l’appareil.

— J’aimerais pouvoir te dire qu’un ours l’a décroché et a joué avec jusqu’à le faire tomber ici…

— Oui, j’aimerais bien ça aussi…

Seulement, ce n’était pas ce qui était arrivé.

— … Mais je pense plutôt qu’il a été saboté.

— Comment celui qui a fait ça a pu savoir qu’il était là ?

C’était la bonne question. Blake était certain de n’avoir pas été observé quand il l’avait fixé dans l’arbre. Par la suite, alors que la neige n’était pas encore très épaisse, quelqu’un avait dû le chercher avec un appareil de détection quelconque et, sans doute, le trouver sans trop de difficultés.

Il montra l’appareil à Sarah. Il y avait un gros impact de balle au beau milieu de la façade.

— Si c’est un ours qui a fait ça, dit-il pince-sans-rire, alors c’est un ours qui vise juste…

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