Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 17

17

 

Tandis qu’elle suivait Blake entre les sapins et les trembles qui environnaient le chalet, Sarah remarqua qu’il avait retiré ses gros gants de cuir et que sa main droite reposait sur le pistolet Glock qu’il portait dans un holster à la ceinture. Ils étaient en danger, inutile de le nier. Le frisson qui lui parcourut l’échine n’était pas uniquement dû à la température polaire. Elle se sentait comme prise au piège, toutes les directions de fuite étant coupées les unes après les autres.

Ils avaient abandonné le relais endommagé là-haut, entre les rochers.

— Qu’est-ce qu’on va dire aux autres ? demanda-t-elle.

— Qu’on a cherché le relais, mais qu’on ne l’a pas trouvé. Il ne faudra dire la vérité à personne. Pas même à Emily.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il n’y a que deux possibilités. Ou le saboteur est venu de l’extérieur, comme Franks et peut-être sur son ordre, ou il est venu de l’intérieur du chalet.

Un traître parmi eux ? Elle ne pouvait le croire.

— Mais… Alvardo a vérifié les antécédents de tout le monde, objecta-t-elle.

— C’est pourtant très vraisemblable. De l’intérieur, quelqu’un peut surveiller toutes nos activités. Avant que la tempête s’aggrave, ce saboteur aura eu tout le temps de repérer le relais et il se sera glissé hors de la maison ce matin pour le détruire.

— Les caméras l’auraient décelé.

— Il a également eu tout le temps d’étudier leurs axes pour pouvoir les éviter.

Comprenant soudain toute l’ampleur de la menace, Sarah se rembrunit.

— Il est peut-être aussi prêt à faire du mal à Emily et à Jeremy. Ils ne peuvent pas rester ici. Il faut les faire partir. Je sais que les routes sont mauvaises, mais tant pis, il faut essayer.

— Si nous faisons ça, nous lui forçons la main. Il va être obligé de frapper.

Blake lui prit le bras, comme pour lui communiquer sa force.

— Il faut rester calme, lui dit-il avec conviction. Ne pas éveiller les soupçons.

— Je pense que je peux faire ça.

Sarah avait l’habitude de gérer les crises en toute discrétion mais, cette fois, c’était différent. Il ne s’agissait pas d’un client indélicat qui faisait trop de bruit la nuit. Il s’agissait potentiellement d’un cas de vie ou de mort !

— Nous devons identifier notre ennemi avant d’agir, reprit Blake. Pour le moment, nous avons l’avantage, parce qu’il ne sait pas que nous le cherchons.

Il donnait l’impression que ce serait facile. Pour lui, c’était une seconde nature que de combattre les ennemis sans ciller. Elle n’avait pas son expérience.

— Tu en sais un peu plus sur lui ? demanda-t-elle. Est-ce qu’il vise le général ou le sénateur ? Et pourquoi fait-il ça ?

— Je n’en sais rien encore.

— Et moi, qu’est-ce que je dois faire ?

— Reste auprès d’Emily. Ne la laisse jamais seule. Si on essaie de l’enlever, tu pourras donner l’alarme.

Il la serra brièvement dans ses bras.

— Je sais ce que tu ressens. Il faudrait que tu sois folle pour ne pas avoir peur. Rien n’est plus normal. Mais il faut tenir bon, rester calme. Je vais faire en sorte que tout se passe bien. Il faut me faire confiance.

— J’ai confiance en toi.

Moins d’une heure plus tôt, le plus grand problème auquel elle pensait avoir à faire face était leur relation. Mais la menace qui pesait sur Emily et les autres était bien plus grave.

A peine étaient-ils rentrés au chalet, qu’ils durent faire face à une nouvelle crise. Ils venaient tout juste d’enlever leurs parkas, quand ils entendirent John Reuben crier à travers la porte :

— Ouvrez ! Il y a une femme en danger, là !

Blake ne fit qu’un bond vers la porte et Sarah le suivit.

Les jumeaux et Alvardo avançaient péniblement, de la neige jusqu’aux genoux, en soutenant une silhouette vacillante.

— Que se passe-t-il ? demanda Sarah.

— Une femme. Nous l’avons trouvée dans la neige, elle a l’air à bout de forces.

Ils la conduisirent sous le porche et, de là, dans la maison, et la firent asseoir sur le canapé près du feu. Elle portait une parka jaune vif et un petit sac à dos rose.

Elle se laissa aller contre les coussins et ferma les yeux un moment avant de se redresser et de déclarer :

— Je vais bien. J’ai juste un peu froid.

Naturellement, Sarah prit la direction des opérations. Elle s’assit à côté d’elle, l’aida à retirer ses gants et son sac.

— Qu’est-ce que vous faisiez dehors par un temps pareil ? lui demanda-t-elle.

— Je ne pensais pas qu’il neigerait autant… Ma petite Subaru a quatre roues motrices et, en général, ça suffit bien. Mais là, je suis restée bloquée…

Sa lèvre inférieure trembla un peu.

— J’ai bien peur d’avoir bloqué la route, du coup.

— Et où avez-vous laissé votre voiture ?

— Pas loin d’ici. En fait, j’ai dérapé dans le dernier tournant.

La Subaru abandonnée ne gênerait personne pendant un bon moment. Elle interdisait cependant tout départ précipité du chalet ; une fuite éventuelle était donc compromise.

— Je suis désolée…

Quand elle défit la fermeture Eclair de sa parka et repoussa la capuche en arrière, une cascade de cheveux blond platine tomba sur ses épaules.

Sarah ressentit une vague envie de les lui tirer et de lui dire qu’elle était une idiote de conduire par ce temps mais, déjà, Alvardo était auprès d’elles.

— Ce n’est pas grave, assura-t-il d’une voix chaude en prenant la main de la jeune femme.

— Si, c’est grave ! dit Sarah qui perdait patience. Il va falloir déplacer sa voiture.

Alvardo ignora son intervention.

— J’ai essayé de vous appeler pour vous dire de ne pas venir, reprit-il sans lâcher la main qu’il tenait, mais les téléphones ne passaient plus.

— Je comprends…

William Reuben lui tendit un verre d’eau.

— Merci, mon chou, dit-elle en lui souriant. Je suis bien contente de faire votre connaissance à tous. Je suis Honey Buxom.

La stripteaseuse ! Il ne leur manquait plus que ça !

* * *

Devant l’insistance de Sarah, les hommes sortirent pour essayer de dégager la voiture de Honey. Blake avait naturellement pris la tête de l’expédition. Il avait choisi tout de suite Jeremy comme équipier, puis Maddox, et, après une seconde de réflexion Alvardo. Puis enfin Skip, Ramon Martinez ainsi que l’un des musiciens de l’orchestre. Le choix de Ramon surprit Sarah, car il n’était au chalet que depuis quelques heures, mais elle ne remit pas en cause la décision de Blake.

Restaient donc au chalet les jumeaux, le général, le sénateur et toutes les femmes. Rebecca avait des projets pour elles.

— Venez à l’étage, mesdames, leur dit-elle. Il est temps de nous occuper un peu de nous. Marisol, si vous voulez vous joindre à nous, vous êtes la bienvenue.

— Merci, madame, répondit Marisol, mais je dois assister mon père. Sans moi, il ne réussira pas ses tourtes au crabe.

— Et vous ? demanda Rebecca, souriante, à la stripteaseuse blonde, vous venez ? Au menu : manucure, pédicure, traitement du visage et des cheveux.

— Les cheveux, pas la peine, j’en sors, répondit Honey. Mais une manucure, pourquoi pas ?

Ordinairement, Sarah n’avait pas la patience de se prêter à tout cela. Les effets d’un soin du visage ou des mains, au chalet, ne duraient pas au-delà d’une journée. Par-dessus le marché, elle détestait rester assise sans bouger, mais c’était une bonne excuse pour ne pas quitter Emily. Conformément aux consignes de Blake, elle allait coller aux basques de son amie pour mieux la protéger.

La chambre qui servait de vestiaire à Rebecca se trouvait au bout du couloir, en face de la dernière libre, que Sarah avait attribuée à Honey et à Marisol, qu’elle ne pouvait quand même pas faire coucher dans le dortoir avec les hommes. Dès qu’elles furent toutes entrées dans la chambre-vestiaire, Rebecca leur demanda de se déshabiller et de passer un peignoir. Sarah refusa, sous prétexte qu’elle devait rester vêtue en cas d’événement imprévu.

— Vous travaillez toujours si dur, lui reprocha gentiment Rebecca. Vous ne prenez jamais un moment pour vous ?

— D’après ce que je me suis laissé dire, plaisanta Emily, elle va bientôt prendre le temps d’un petit voyage à La Nouvelle-Orléans avec Blake.

Comme toujours, les ragots voyageaient à la vitesse de la lumière.

— Rien n’est encore décidé, se défendit Sarah.

— Oh ! Tu iras ! Quand Blake a décidé quelque chose, il n’abandonne jamais. Et il a des vues sur toi.

— Tu en parles comme si j’étais une proie et lui le chasseur, dit Sarah en haussant les épaules.

— C’est le jeu de l’amour, lui répondit son amie avec un sourire coquin.

Chère Emily ! Elle nageait dans un tel bonheur qu’il fallait que tout le monde autour d’elle en ait sa part. Malgré ses peurs, Sarah se retrouva vite à rire avec les autres, tandis que Rebecca préparait un mélange verdâtre qu’elle leur appliqua sur le visage.

— Vous êtes nouvelle dans la région ? demanda Emily à la stripteaseuse.

— Oui. Au départ, j’étais venue en visite chez des amis, mais j’envisage d’ouvrir un studio de danse à Aspen.

— Vous risquez d’avoir du succès, dit Rebecca. J’ai une amie qui a pris des cours de danse sexy. Non seulement ça la maintient en forme, mais son mari adore la voir travailler ses exercices.

— Maman, je t’en prie ! s’exclama Emily en roulant des yeux effarés. Je n’ai pas besoin d’entendre ce genre de choses venant de toi…

— Tu pourrais en apprendre, je suis une femme très sensuelle…

— Mais je n’en doute pas !

— Je vis à San Francisco depuis vingt-cinq ans, et mon mari est un très bel homme qui n’a jamais regardé une autre femme. Il faut croire que je ne me débrouille pas trop mal.

— Mais c’est Honey l’experte, ici, se hâta d’enchaîner Emily. Comment êtes-vous venue au strip-tease, Honey ?

— En fait, c’est la danse du ventre, que je pratique. C’est ma cousine qui me l’a apprise. Elle danse pour de nombreux mariages et enterrements de vie de garçon…

La jeune femme semblait tenir à ne pas être considérée comme une simple danseuse nue. Après tout, elle avait peut-être eu une vie intéressante. De près et sans maquillage, Honey Buxom semblait avoir le même âge que Sarah, une petite trentaine.

— Et vous faites ça depuis longtemps ? lui demanda Sarah.

— Assez, répondit la danseuse. J’ai gagné des compétitions. C’est pour ça que M. Alvardo m’a engagée. Il m’a vue sur internet.

Tu m’étonnes ! songea Sarah avant de dire :

— C’est dommage que nous, les femmes, ne puissions pas vous voir danser, puisque l’enterrement de vie de garçon sera purement masculin.

— Et si vous nous montriez un peu ? suggéra Emily.

— D’accord !

Honey passa dans la salle de bains et se débarrassa de son masque de soins. Quand elle revint, elle libéra une épaule du peignoir, puis l’autre, et apparut presque nue, en soutien-gorge et culotte crème, ce qui ne parut pas l’embarrasser du tout. Elle prit la pose, en appui sur le pied gauche, le pied droit légèrement en avant, les bras en arche au-dessus de la tête.

Elle avait une silhouette d’une rare perfection et un bronzage si parfait qu’il en paraissait artificiel.

— Voilà comment je m’y prends, dit-elle en commençant une série de mouvements savants des hanches et d’ondulations du ventre.

La façon dont elle parvenait à isoler chaque groupe de ses muscles était extraordinaire : par exemple, elle faisait vibrer ses hanches tout en maintenant son buste parfaitement immobile.

Rebecca, Emily et Sarah l’entourèrent bientôt avec des rires et des cris d’encouragement. Elle termina avec un long frémissement de tout son corps avant de se laisser tomber au sol en mimant une sorte d’évanouissement, ses longs cheveux blonds répandus autour d’elle.

— Les hommes ne doivent même pas avoir idée de la difficulté des figures que vous exécutez ! Je comprends que vous ayez remporté les compétitions, lui dit Emily.

— Merci, répondit la danseuse et ses yeux, qui étaient presque aussi sombres que ceux de Sarah, se mirent à briller.

— Si jamais vous ouvrez votre studio de danse, lui dit celle-ci, faites-moi signe. Je serai parmi les premières à m’inscrire.

Sarah aurait bien voulu avoir de nouveau accès à internet ; elle aurait aimé en savoir plus sur cette Honey Buxom.

* * *

A l’extérieur, la tempête faisait rage et de gros flocons tourbillonnaient, rendant la visibilité presque nulle. N’ayant pas réussi à redémarrer la petite voiture immobilisée au milieu de la route, les hommes unirent leurs efforts et la poussèrent sur le bas-côté afin qu’elle n’empêche pas le prochain passage du chasse-neige.

— Encore que, dit Skip, exprimant tout haut ce que chacun pensait tout bas, je serais surpris qu’il puisse passer avant la fin de la tempête.

Alvardo s’acharnait sur son téléphone mobile, sans parvenir à accrocher le réseau.

— Rien, marmonna-t-il, rageur. Il n’y a rien !

Se voir privé de ses gadgets électroniques le rendait visiblement fou. Son identité, voire son existence même, semblait dépendre entièrement de sa capacité à rester connecté.

Plus Blake cherchait à déceler si l’un de ces hommes pouvait être le suspect, moins il y parvenait. Ils avaient tout l’air de coller parfaitement à leur rôle. Le musicien ; le jeune politicien plein d’avenir : Skip ; l’officier ambitieux : Alvardo et ses talents dans le domaine du numérique. Le discret et efficace Maddox devrait peut-être être surveillé de plus près… Restait le jeune Ramon Martinez, dont il ne savait pas grand-chose mais dont la famille, selon Sarah, tenait cette affaire de traiteur dans la région depuis de longues années.

Tandis qu’ils retournaient au chalet, Blake prit Jeremy à part. Il lui devait une explication.

— J’ai menti quand j’ai dit aux autres que nous n’avions pas trouvé le relais satellite.

— Ça m’étonnait aussi que toi, tu te sois perdu…

— En fait, il a été saboté. On a tiré dedans et on l’a fait tomber à terre. Quelqu’un a voulu couper nos liaisons avec l’extérieur, et j’ai bien peur que ce soit l’un d’entre nous.

— Un de ces gars-là ? demanda Jeremy en jetant un discret coup d’œil vers ceux qui les accompagnaient.

— Possible…

Jeremy s’arrêta un instant de marcher et regarda son ami.

— Attends… Tu es en train de me dire qu’il y a un terroriste parmi nous, alors qu’on est bloqués par la neige ?

— Il y a peut-être une solution pour Emily et toi, lui dit Blake. Il ne va pas être facile de quitter le chalet en voiture, mais ça reste faisable. En partant tout de suite, vous pourriez trouver refuge en ville ou, au moins, dans la maison d’un voisin.

— C’est risqué. La neige tombe de plus en plus fort, et il y a vingt kilomètres de petites routes en lacets avant d’atteindre l’axe principal.

— Tant que ça ? Reste la solution des voisins. J’ai vu des maisons, le long des routes dont tu parles.

— Des locations de vacances, répondit Jeremy. La plupart n’ont ni eau ni chauffage en hiver. Elles sont inhabitées.

— Enfin, si tu veux courir le risque…

S’il avait été à la place de Jeremy, Blake aurait été bien en peine de prendre une décision.

— Non, je ne peux pas faire ça, décida finalement Jeremy. Bien sûr, je voudrais mettre Emily en sécurité, mais je ne peux pas laisser mon père ici. Ils le cherchent. Les terroristes sont certainement après lui.

Oui, quelqu’un voulait s’en prendre au général et lui démontrer que le monde n’était plus sûr pour lui et pour les siens.

Restait à savoir qui…

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