Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 4
4
Sarah s’en voulait d’avoir suivi Blake et mettait son impulsion sur le compte du trop-plein d’adrénaline qui courait dans ses veines. D’ordinaire, elle se montrait plutôt prudente et ne courait aucun risque inutile. Mais l’aventure rocambolesque qu’elle venait de vivre, l’arrivée du beau ranger, et ce qui s’était ensuivi l’avaient rendue un peu aveugle au danger.
A présent, assise sur le siège passager du SUV, elle pouvait reprendre un peu ses esprits. L’approche très tactique, militaire, de la cabane par Blake et les policiers avait fini de la convaincre que la situation était sérieuse et tendue. Les cris, les armes, et l’instant terrifiant avant que Blake neutralise spectaculairement l’homme au fusil et à la cagoule, lui avaient glacé le sang. Même s’il n’avait pas été nécessaire de tirer un seul coup de feu, l’affaire avait été chaude et aurait pu très mal tourner.
Elle se sentait un peu honteuse et se dit qu’elle devait des excuses à Blake. Après l’avoir vu en action, elle comprenait fort bien ses réticences à l’avoir auprès de lui. De plus, il avait bien autre chose à faire que de s’occuper d’engager une stripteaseuse pour la soirée d’enterrement de vie de garçon de Jeremy.
Elle pensait à tout cela quand elle le vit revenir à grands pas vers la voiture. Il ouvrit la portière, s’installa au volant et, avant qu’elle ait pu articuler le moindre mot d’excuse, lui dit tout à trac :
— J’ai besoin de votre aide.
— Mon aide… ? bredouilla-t-elle.
Après la scène à laquelle elle venait d’assister, c’était tout juste si elle ne le voyait pas comme un super-héros, doté de tous les pouvoirs et capable de tout régler seul.
— Farley a été engagé par téléphone, expliqua-t-il. Un inconnu lui a offert de l’argent pour enlever Emily. Il doit le rappeler pour lui fixer un rendez-vous. Je vais téléphoner à sa place, avec son portable. Si le commanditaire veut parler à Emily, pouvez-vous tenir son rôle ?
— Mais je n’ai pas du tout la même voix qu’elle !
— Je serais surpris qu’il la connaisse. Vous pouvez un peu déguiser la vôtre ?
— Comme ça ?
Elle monta dans les aigus.
— Bonjour, je m’appelle Emily, et je vais me marier…
Blake eut un petit sourire.
— Ça, on dirait Minnie téléphonant à Mickey. Si vous pouviez faire un peu mieux…
Elle essaya.
— Bonjour, je m’appelle Emily.
— C’est mieux, bien mieux.
Il mit en route le moteur ainsi que le chauffage.
— Ça fait un bruit de fond, expliqua-t-il, qui déguisera encore un peu plus nos voix.
— Pourquoi devez-vous prendre le rôle de Farley ? Il ne serait pas plus simple de lui faire appeler ce numéro, puisque vous l’avez sous la main ?
— Je ne lui fais pas confiance ; il pourrait donner des soupçons à son commanditaire. Vous êtes prête ? Je mets le haut-parleur.
Jouer un rôle n’entrait pas vraiment dans son domaine de compétence, mais Sarah tenait à montrer sa bonne volonté. Elle acquiesça.
A la quatrième sonnerie, une voix d’homme répondit et demanda :
— Vous avez le colis ?
— Salut, dit Blake. Comment vous savez que c’est moi ?
— Parce que votre numéro s’affiche, idiot ! répondit la voix, glaciale.
— Bon, j’ai la fille. Vous avez mon fric ?
Sa voix grave et chaude s’était muée en un filet aigre. Sarah était aussi surprise qu’impressionnée.
— Vous l’aurez quand vous me la livrerez, reprit la voix. Vous ne lui avez pas fait de mal, j’espère ?
— Elle n’a pas tellement apprécié d’être menottée, mais ça va… Elle est vraiment mignonne…
— Vous lui avez bandé les yeux ? Je vous avais dit de le faire.
— Bien sûr ! s’empressa de répondre Blake. Vous voulez lui parler ?
— Oui !
La réponse était brève et sèche, impatiente.
Blake lui tendit l’appareil en lui murmurant :
— A vous, Emily.
Sarah essaya de s’imaginer comment son amie réagirait si elle était enlevée. Elle ne pleurerait pas, non, elle était tout de même plus forte que ça. Mais elle serait terrifiée, à l’évidence. Elle s’efforça de mettre un tremblement dans sa voix et dit, fébrilement :
— Je vous en prie, je vous en prie, aidez-moi ! Si c’est une rançon que vous voulez, mon père paiera ! Il paiera ce que vous voudrez !
— Vous n’avez pas été blessée ? demanda la voix, méfiante.
— J’ai peur ! répondit Sarah, ce qui n’était pas tout à fait un mensonge. Il faut m’aider !
Blake leva son pouce en signe d’approbation et lui reprit le téléphone.
— Bon, vous l’avez entendue, dit-il à l’homme. Alors, où je vous la livre ?
— Sur le parking qui est derrière le Laughing Dog Saloon, sur Bridge Road, à la sortie de Carbondale. Et dépêchez-vous un peu. Ça fait une heure que j’attendais des nouvelles…
— On n’a pas tellement traîné… Juste bu un coup, mes potes et moi, pour fêter ça.
— Et ne m’amenez pas vos bons à rien. Juste vous et la fille. Les yeux bandés, j’insiste là-dessus.
Blake coupa la communication, ouvrit sa portière et fit signe à Kovac, qui s’approcha. Puis il se tourna vers Sarah, prêt à lui dire quelque chose, mais elle le devança.
— Il faut que je vous dise quelque chose.
— Quoi donc ?
A la lumière du plafonnier de la voiture, elle voyait parfaitement sa barbe naissante et l’intensité de ses yeux bleus.
— Je vous dois des excuses. Je n’avais pas pris la menace suffisamment au sérieux.
Les coins de la bouche de Blake se retroussèrent légèrement.
— Excuses acceptées. Et vous avez fait du très bon boulot en parlant à ce type.
Ce compliment procura à Sarah un plaisir très intense qui l’étonna, tout comme l’étonnait ce besoin qu’elle ressentait de lui faire plaisir.
— Je ne vous causerai plus d’ennuis.
Blake quitta le SUV pour rejoindre Kovac, et Sarah les suivit. Entre ces deux armoires à glace, elle se sentait comme une petite souris.
Blake résuma la conversation téléphonique à l’intention du policier et ajouta :
— J’espérais qu’il nous indiquerait une adresse, celle d’un hôtel, par exemple, où vous auriez pu l’arrêter. Au lieu de ça, il a manifestement l’intention de procéder comme pour un échange d’otages, sans doute parce qu’il ne veut pas que Farley ait la moindre chance de le voir d’assez près pour pouvoir ensuite le reconnaître.
— Et Emily ? demanda Sarah. S’il la prend en otage, elle sera capable de l’identifier et alors…
— Oui, alors ce sera mauvais pour elle, compléta Kovac.
— Pas forcément, dit Blake. Il s’est plusieurs fois montré préoccupé à l’idée qu’elle avait pu être blessée et il exige qu’elle ait les yeux bandés. Je n’ai pas l’impression qu’il veuille lui faire du mal.
— L’enlèvement est un crime, dit Kovac, qui ne paraissait pas convaincu. Même si le ravisseur est un néophyte, il ne voudra pas laisser de témoin derrière lui…
Sarah frissonna en pensant à ce qui aurait pu arriver, si Emily et elle ne s’étaient pas enfuies. Personne ne les avait jamais vraiment préparées à un danger de ce genre. Comme Hansel et Gretel, un simple message avait suffi à les attirer en pleine nature. Bien qu’elle se soit excusée auprès de Blake, elle ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir de ne pas les avoir prévenues.
— Il nous faut un plan, reprit celui-ci. Ce sera peut-être notre seule occasion de pouvoir capturer ce type.
— Je peux demander des renforts, proposa Kovac.
— Pas le temps. L’homme n’aime pas attendre, et il a dit à Farley de se presser… Et c’est bien ce que nous allons faire, continua Blake d’un air décidé. Je vais prendre la camionnette de ces idiots et je porterai une cagoule de ski. Vous, Kovac, vous suivrez à quelque distance dans mon SUV. Nous resterons en contact par téléphone. Quand j’approcherai du saloon dont il a parlé, je rappellerai ce type et j’essaierai de l’occuper. Vous, vous approcherez par-derrière et à nous deux, nous le maîtrisons.
— Et moi ? fit Sarah.
— Vous, vous en avez fait assez, lui répondit Blake. L’autre policier va emmener Farley pour le mettre en prison. Je suppose qu’il peut vous ramener…
— Une minute, intervint Kovac. Et si l’homme veut voir Emily ? Sarah pourrait continuer à jouer son rôle.
— Impossible, objecta celle-ci. Nous ne nous ressemblons pas du tout.
— Elle a raison, dit Blake. On peut à la rigueur confondre leur couleur de cheveux et leur silhouette, mais pas davantage. Emily est pâle et délicate. Jeremy dit toujours que c’est une rose blanche…
Et moi, alors ? songea Sarah. Je ressemble à un gros cactus, c’est ça ?
Kovac la regardait attentivement.
— A une certaine distance, je trouve que Sarah peut tout à fait évoquer Emily, dit-il. Surtout si un bandeau lui recouvre la moitié du visage…
— Ou avec un sac sur la tête, grogna-t-elle à mi-voix.
Blake ignora sa remarque et s’adressa directement à Kovac.
— Vous connaissez bien Sarah ?
— Plutôt, répondit celui-ci, surpris, en haussant les épaules. Pourquoi me demandez-vous ça ?
— Parce que, généralement, les policiers détestent avoir des non-professionnels dans les jambes. Vous, ça n’a pas l’air d’être votre cas.
— C’est que nous avons déjà travaillé ensemble, expliqua l’adjoint du shérif en tapotant amicalement l’épaule de Sarah. Sarah est secouriste, et elle participe régulièrement à des opérations de sauvetage en montagne. Je l’ai vue dans le feu de l’action, et j’ai confiance en elle.
— Merci, David, dit-elle avec un sourire.
— J’irai même plus loin, ajouta Kovac. J’aime mieux l’avoir avec nous que certains de mes gars.
— Bon, fit Blake. Dans ce cas…
Il se dirigea vers la camionnette de Farley et lança par-dessus son épaule :
— Sarah monte avec moi.
Les oreilles encore rouges des compliments de l’adjoint du shérif, Sarah suivit Blake. Elle n’était peut-être pas une fleur délicate comme Emily, mais David Kovac était heureux de l’avoir de son côté. Elle avait toujours aimé « jouer dans l’équipe », comme elle disait. Elle n’était pas la reine du bal, les hommes ne se pressaient peut-être pas autour d’elle comme des guêpes sur un pot de miel, mais ils l’acceptaient parmi eux et avaient confiance en elle.
Comme elle s’y attendait, la camionnette de Farley était une véritable poubelle, pleine de saletés diverses : vieux emballages de fast-food, vieilles boîtes de cartouches, vêtements sales et déchirés… Il y avait aussi des chiffons tachés de sang qui rappelaient que deux blessés avaient été transportés récemment dans cette épave.
Elle se souvenait de sa frayeur lorsqu’elle avait vu Blake et les policiers encercler la cabane. Pendant qu’il s’installait tranquillement au volant, elle s’efforça de respirer calmement, pour apaiser ses nerfs, et se concentra sur sa mission. Si jamais elle lui laissait voir sa peur, il refuserait de l’emmener, elle le savait.
— Avec quoi pourrais-je me faire un bandeau ? demanda-t-elle.
— Il y a peut-être quelque chose, là derrière, qui ferait l’affaire.
— Ah non, alors ! protesta-t-elle avec une grimace de dégoût. Je ne veux rien toucher des saletés qui sont là et moins encore les mettre sur ma peau !
— Voyez si vous avez quelque chose sur vous, dit-il en démarrant la camionnette. Vous savez où c’est, le Laughing Dog ?
— Oui, prenez à gauche, et ensuite à droite sur la route principale…
Elle défit la fermeture à glissière de sa parka et regarda ce qu’elle portait sur elle. Son pull, son jean, ses sous-vêtements ne lui fournissaient pas un grand choix.
— Au lieu d’un bandeau, je peux peut-être rabattre ma casquette sur les yeux, proposa-t-elle.
— Je ne vais pas vous faire approcher cet homme d’assez près pour qu’il voie bien tous les détails, mais vous l’avez entendu comme moi : il veut qu’Emily ait les yeux bandés.
— Vous n’auriez pas un foulard ?
— Non. Et vous ?
Il y avait bien une pièce de son habillement qui pourrait faire l’affaire, songea-t-elle.
— Peut-être que je pourrais utiliser mon soutien-gorge ? Il est noir.
— Ah oui ? fit Blake d’un air coquin et moqueur. Avec de la dentelle ?
Elle poussa un soupir.
— Non, tout simple. C’est un soutien-gorge de sport.
Elle n’arrivait pas à croire qu’elle était en train de parler de ses sous-vêtements avec lui…
— Coton et Lycra. Aucune fioriture…
— Faites voir ça, un peu ?
Sarah retira sa parka et passa ses bras sous son pull. Elle baissa une bretelle, puis l’autre, et défit l’attache dans son dos. Bien qu’elle n’ait pas exposé un centimètre de chair, elle se sentait nue et se félicitait du fait que le peu de lumière cachait la rougeur qui lui était montée aux joues. C’était cependant une sensation moins désagréable que la peur… Elle repassa ses bras dans les manches, tira la pièce de lingerie de sous son pull et la tendit devant lui.
— Ta-da !
— Eh bien, ça fera un bandeau parfait, dit-il, satisfait.
— Ben voyons ! On voit bien que ce n’est pas vous qui allez avoir un soutien-gorge sur la figure !
— Cela ne sera pas long… Il faudra de toute façon faire vite, pour ne pas laisser le temps à notre ami de comprendre ce qui lui arrive. Et il va sans dire que vous resterez dans la camionnette.
Elle remit sa parka, hésita une seconde, puis demanda :
— J’ai une question… Si on essaie d’atteindre le général, pourquoi ne pas s’en prendre directement à lui, plutôt qu’à Emily ?
— Parce que c’est beaucoup plus compliqué. Il est très protégé et il se méfie. Tandis qu’en enlevant Emily, qui est une cible bien plus facile, ils peuvent espérer avoir une monnaie d’échange avec lui.
— D’échange pour quoi ?
— Pour obtenir une rançon, déjà. Et puis peut-être pour essayer de le forcer à revoir sa position sur une question concernant le budget de la Défense. S’attaquer à la famille d’un homme, c’est viser son point faible. Pour lui-même, le général n’a absolument peur de rien. Pour les siens, c’est autre chose. Il ferait n’importe quoi, même aller contre ses propres principes, pour les protéger.
— Vous vous êtes déjà occupé de ce genre d’affaire ?
— J’ai suffisamment traîné au Moyen-Orient pour savoir que les terroristes ne se servent pas uniquement d’explosifs. La peur est une arme très puissante, elle aussi.
Sarah n’avait jamais été confrontée à la guerre, mais elle voulait bien le croire.
— On dit pourtant qu’il ne faut jamais céder à la terreur, remarqua-t-elle.
— Sans doute. Mais on ne peut pas non plus l’ignorer…
Sur ces mots, il installa dans son oreille l’écouteur de son kit mains libres de son téléphone.
— Je vais faire le point avec Kovac, expliqua-t-il.
Sarah s’appuya contre le dossier de son siège et regarda, par la vitre, la forêt enneigée. Les Rocheuses étaient un endroit merveilleux où vivre. Nulle part ailleurs, elle ne se sentait autant chez elle. Pourtant, c’était un milieu difficile et dangereux. Chaque année, on déplorait des dizaines de morts par accident. En vivant ici, on apprenait la prudence, mais il n’était pas non plus question de laisser la peur vous clouer au coin du feu. Sans prise de risques, la vie manquait de sel.
Blake termina sa conversation.
— La réception est bien meilleure ici qu’à votre chalet, dit-il. Tout à l’heure, j’ai essayé deux fois d’avoir Jeremy, mais ça a coupé tout de suite.
— Il est avec son père ?
— Oui. Et chacun essaye de rendre l’autre complètement dingue…
— Je suppose que le général n’est pas ravi de ce mariage. Le père d’Emily est un politicien bien connu pour ses prises de position défavorables à l’armée.
Blake esquissa un sourire.
— Ça… Lorsque ces deux-là vont échanger une poignée de main, ça va probablement vite tourner au bras de fer…
— Et vous trouvez ça drôle ?
— Ma foi, plutôt, oui. Pas vous ?
Parce que Emily était une bonne amie, Sarah prenait à cœur ses problèmes familiaux et avait réfléchi à la manière d’éviter un affrontement entre les deux pères.
— Depuis que je sais, je me prépare à lancer des sujets de conversation inoffensifs, pendant leur séjour chez moi, comme la météo ou le sport…
— Oubliez le sport. Le sénateur est un supporter des équipes de foot de la côte Ouest et le général, de la côte Est.
Cela promettait de longs et inconfortables silences, les deux hommes se regardant en chiens de faïence.
— Vous n’auriez pas une idée ? lui demanda-t-elle. Après tout, vous et moi n’avons pas grand-chose en commun. De quoi pourrions-nous parler sans problème ?
— De secours en montagne, peut-être. Comment vous êtes-vous lancée là-dedans ?
— J’ai suivi une formation spécifique, il y a quelques années. Je faisais de l’alpinisme, déjà.
— Moi aussi.
Il semblait qu’ils avaient quelques intérêts en commun, tout compte fait…
— Vous skiez ?
— Bien sûr, je suis un ranger. Un peu de snowboard, aussi, pour le plaisir. Mais ce que j’aime surtout, c’est le ski de randonnée.
C’était sa passion, à elle aussi. Elle le pratiquait depuis l’adolescence.
— Et le rodéo ? demanda-t-elle.
Après tout on était dans l’Ouest…
— Aimez-vous le rodéo ?
— Je n’en suis pas fou. Ma famille possède une ferme dans le Wisconsin, alors je n’ai pas manqué de vaches et de chevaux durant mon enfance et mon adolescence.
— Moi, je trouve ce genre de spectacle cruel pour les animaux. Je m’inquiète davantage pour le cheval que pour le cavalier…
— Les cow-boys ne sont pas vos héros, alors ?
— Non, pas vraiment.
Les lumières du tableau de bord soulignaient les pommettes hautes et la mâchoire carrée de Blake. Quand il sourit de nouveau, elle remarqua que sa lèvre inférieure était légèrement plus pleine que l’autre.
— Eh bien vous voyez, Sarah, en fait, nous n’avons aucun mal à trouver des sujets de conversation.
Ce n’était pas ce qu’elle aurait imaginé de prime abord, mais elle ne tarda pas à poser une question après l’autre, curieuse d’en savoir davantage sur son compagnon. Elle s’aperçut que, finalement, ils avaient beaucoup de goûts communs et avaient connu la même enfance libre, en plein air. De ce point de vue-là, ils étaient tout à fait compatibles.
Ils l’étaient plus encore sur l’autre… Emily n’avait pas manqué de remarquer sa réaction quand elle avait fait la connaissance de Blake : elle avait rougi jusqu’à la racine des cheveux. Elle avait toujours eu un faible pour les hommes au torse large et aux longues jambes, et le voir en action était un spectacle des plus intéressants.
Elle détacha pourtant son regard de son profil et feignit de s’intéresser au soutien-gorge qu’elle tenait toujours dans ses mains. Elle n’avait pas du tout envie d’être attirée par Blake. Le week-end s’annonçait bien assez difficile comme cela.
— Prenez à gauche…
Il roulait à bonne allure. Aucun autre véhicule ne circulait, et la route était dégagée, car le chasse-neige était passé.
— On est à peu près à dix minutes, l’informa-t-elle.
— Très bien, mettez votre bandeau.
En grommelant vaguement, elle retira son bonnet et noua le soutien-gorge autour de sa tête. De loin, cela pouvait passer pour un bandeau, bien qu’elle vît toujours à travers. Elle le mit en place au mieux.
— Espérons que ça marchera, dit-elle en soupirant.
— Si nous attrapons ce type, peut-être que la menace s’éloignera et que le mariage pourra se dérouler sans problème…
Il prit le téléphone de Farley dans sa poche et le lui tendit.
— Je vais entrer en contact avec lui. Si vous pouviez appuyer sur le bouton de l’appareil quand je lui parle…
Elle fit ce qu’il lui demandait et le kidnappeur répondit à la première sonnerie.
— On approche, lui annonça Blake de sa voix contrefaite. Où voulez-vous qu’on se rencontre, exactement ?
— J’ai changé d’avis, répondit l’homme. L’opération est annulée.
— Comment ça ? J’ai fait ce que vous vouliez !
— J’ai changé d’avis, répéta l’homme sèchement. Ne m’appelez plus, désormais.
— Mais vous pouvez pas me laisser tomber comme ça, vous me devez du pognon !
Blake mettait dans sa voix un ton geignard très convaincant.
— Et la fille, alors ? J’en fais quoi ?
— Débarrassez-vous d’elle.
Sarah sentit un frisson lui parcourir l’échine. Cet homme ordonnait la mort d’Emily comme on commande une pizza.
— Vous voulez qu’on la descende ? fit Blake, toujours dans son personnage. Ça va être beaucoup plus cher…
— Faites-en ce que vous voulez et faites-le lentement, méthodiquement… Qu’elle le sente passer ! Prenez votre plaisir, ça vous tiendra lieu de paiement.
Un muscle tressautait sur la mâchoire de Blake, mais il s’efforça de conserver le même ton de voix.
— Vous nous devez encore du fric. La moitié avant et le reste à la livraison, vous aviez dit. On est loin du compte !
— Laissez tomber. Je sais qui vous êtes.
— Vous savez qui je suis ?
La voix de l’homme devint plus glaciale encore.
— Arrêtez ce petit jeu, je vous dis ! Vous n’êtes pas de force !
— Il faut qu’on parle, dit alors Blake sans plus déguiser sa voix.
— Oh ! On parlera, soyez sans crainte. Mais pas tout de suite. Bonne nuit, major Randall.
Et la communication fut coupée.
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