Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 4

4

 

Les mâchoires serrées, Eric se pencha par-dessus l’épaule de Christina pour mieux voir. Le symbole semblait le narguer et il eut envie de frapper le pare-brise du poing.

Pourquoi ne s’était-il pas souvenu de ce médaillon plus tôt ? Après l’enlèvement, quand il avait été relâché, il en avait sans doute parlé à la police, il leur avait certainement décrit le symbole. Mais ensuite, il avait dû l’effacer de sa mémoire.

Christina se raidit et le prit par le bras.

— Qui a peint ça ?

Il balaya la rue du regard, étudiant rapidement les réverbères plantés le long du trottoir.

— Il n’y a pas de caméras de surveillance dans le coin. Nous n’avons donc aucune chance de le savoir.

— Il s’agit forcément de quelqu’un lié au meurtre de Liz, dit-elle, lui enfonçant ses ongles dans la peau.

Il ne s’en plaignit pas et poursuivit :

— Ou de quelqu’un lié à Liz. Nous devons absolument découvrir la signification de ce symbole. Et pour commencer, nous devons aller à la librairie où travaillait Nora.

A l’aide de son téléphone portable, Christina photographia le symbole.

— A la librairie de Nora ? Pourquoi ?

— Le Grimoire. Réfléchis. Le nom semble tiré d’un bouquin ésotérique ou d’un conte.

Il gratta le pare-brise du bout du doigt.

— Le symbole a été peint au cirage à chaussures blanc.

— Tu veux y aller tout de suite ? demanda Christina.

— Non, j’aimerais d’abord me changer mais assurons-nous que Le Grimoire sera ouvert dans la soirée.

Il s’installa dans la voiture puis se connecta à internet sur son Smartphone.

— Elle est ouverte jusqu’à minuit. L’heure du crime. Savais-tu que, par une drôle de coïncidence, « l’heure du crime » se dit en anglais « witching hour », littéralement « l’heure des sorcières » ?

Tout en conduisant, elle eut un petit rire.

— En réalité, l’heure des sorcières n’est pas minuit mais 3 heures du matin, à l’opposé de l’heure de la naissance du Christ qui aurait vu le jour à 3 heures de l’après-midi.

— Et tu es évidemment au courant…

— Traite-moi de sorcière pendant que tu y es !

Il lui jeta un regard de biais : elle affichait un sourire chaleureux mais fragile. Il devait veiller à prendre un minimum de gants avec elle. Il y avait entre eux de vieux contentieux, d’anciennes animosités, qui ne demandaient qu’à rejaillir.

— Je croyais que seule ta demi-sœur s’intéressait à ces histoires de sorcellerie.

Elle étreignit plus fort le volant.

— En effet. Comme moi, elle a hérité de certains des dons de mon père. Mais, elle, elle les développe.

— Etes-vous proches ? Peut-être pourrait-elle nous aider à comprendre le sens de ce symbole.

— Non, je ne suis pas assez proche d’elle pour lui demander un tel service. Voilà près d’un mois que je ne l’ai pas eue au bout du fil et je déteste discuter du sujet avec elle.

— D’accord. Laisse tomber.

Comme elle pénétrait dans l’enceinte de l’hôtel, elle se tourna vers lui.

— Veux-tu que je te dépose devant l’entrée ?

— Non, va te garer. Je porterai ma valise.

Elle introduisit une carte magnétique dans la barrière qui permettait d’accéder au parking.

— Crois-tu que j’aie été suivie ?

— En tout cas, quelqu’un sait que tu travailles sur cette affaire et connaît ta voiture.

— A ton avis, ce symbole peint sur mon pare-brise est-il destiné à me faire passer un message ou à me menacer ?

— Je n’en sais rien, Christina. D’un côté comme de l’autre, c’est une ouverture, un indice qui peut nous mettre sur une piste.

— Nous devons en parler à Rich.

Il ouvrit le coffre, en tira sa valise et l’attaché-case de Christina.

Elle le suivit jusqu’à la réception.

— Bonjour. J’ai une chambre réservée au nom de Brody, annonça-t-il.

— Oui, monsieur, répondit l’homme en lui tendant une clé magnétique. Chambre 632.

Christina lâcha un cri de surprise.

— Oh ! J’ai la 634.

L’employé de l’hôtel hocha la tête.

— En effet, les deux chambres communiquent entre elles. La personne qui s’est chargée de la réservation pour monsieur Brody nous l’avait spécifiquement demandé.

Eric leva les mains dans un geste d’apaisement.

— Je n’y suis pour rien. Travel s’est occupé de tout.

Le réceptionniste se tourna vers Christina.

— Préférez-vous une autre chambre, madame ?

— Non, c’est parfait, répondit Eric.

— Parfait, répéta-t-elle d’une voix faible.

* * *

Eric tapota sa carte de crédit du FBI et la tendit à l’employé. Puis il suivit Christina dans l’ascenseur en tirant sa valise derrière lui.

Durant la montée, il ne put se retenir de la détailler. Elle avait toujours été mince et élancée avec des courbes où il le fallait mais son corps avait changé, s’était arrondi en deux ans. Au niveau des seins et des fesses. Elle n’en était que plus désirable encore. Plus dangereuse.

Reste professionnel, Brody, s’ordonna-t-il.

Quand ils sortirent de la cabine, elle lui désigna deux portes.

— Voici ta chambre et voilà la mienne.

— J’essaierai de ne pas faire trop de bruit.

— Préviens-moi quand tu seras prêt à te rendre à la librairie.

— Aimerais-tu dîner avec moi, d’abord ?

Il l’aurait proposé à n’importe quel collègue, non ?

Elle battit des paupières.

— Bien sûr. Frappe à ma porte lorsque tu voudras y aller.

Eric entra dans sa chambre et la referma d’un coup de hanche. Il s’effondra dos au mur, s’autorisant enfin à libérer les émotions dont il était la proie. Il n’avait jamais eu de difficultés à être lui-même avec Christina mais ces dernières heures, il avait dû se maîtriser en permanence.

Il retira sa veste et la suspendit dans le placard. Comme il se dirigeait vers la fenêtre, il s’arrêta devant la porte qui communiquait avec la chambre de Christina.

Il n’avait pas besoin de cette tentation mais s’il demandait à la réception de l’installer ailleurs, à un autre étage, il passerait pour un faible ou pire. Il montrerait alors à Christina qu’il n’était pas insensible à cette proximité. De l’autre côté de la cloison, elle était certainement en train de se dévêtir, de se doucher, et plus tard, elle dormirait nue dans son lit…

Il se frappa la paume du poing. Il saurait se montrer à la hauteur de cette mission.

Des voilages couvraient les baies vitrées et il les tira pour contempler la vue sur Union Square. Il avait grandi à San Francisco, il connaissait cette ville comme sa poche, mais par la suite son travail au FBI l’avait obligé à emménager aux quatre coins du pays, jusqu’à Washington où il vivait ces derniers temps. Parviendrait-il à respirer normalement à San Francisco, qui lui rappelait en permanence la tragédie familiale ? Le pont du Golden Gate était visible de toute la ville et chaque fois qu’il y poserait les yeux, cela raviverait une vieille blessure jamais cicatrisée.

Laissant retomber le rideau, il s’allongea sur le lit. Voilà longtemps qu’il avait mis une croix sur le passé, y compris sur le kidnapping dont il avait été victime, enfant.

Il fixa le plafond jusqu’au moment où de l’eau ruissela dans la pièce voisine. Il retira ses chaussures et s’assit pour dénouer sa cravate.

Il avait un programme chargé. Il allait dîner avec Christina puis tous deux se rendraient à la librairie ésotérique. Il ne boirait pas, veillerait à éviter tout sujet de conversation personnel. Et à s’interdire tout flirt.

Aucun flirt.

Une fois nu, il se dirigea vers la salle de bains. Les mains posées sur le lavabo, il considéra son reflet dans le miroir. Que voyait-elle quand elle le regardait ? Avait-il changé autant qu’elle, ces deux dernières années ?

Parce qu’elle avait changé. Il ne parvenait pas à dire en quoi. Mais elle paraissait plus douce, moins cassante qu’autrefois. Sans doute avait-il nourri tant de colère contre elle qu’il se l’était imaginée plus dure qu’elle ne l’était en réalité.

En tout cas, il n’avait jamais vu la couleur du livre qu’elle devait sortir sur son père ni aucun faire-part annonçant son mariage avec Ray Lopez.

Aux dernières nouvelles, le journaliste s’intéressait toujours à la famille Brody : mais à Sean, cette fois, et à une enquête dont son frère était chargé.

Eric lâcha un juron, puis ouvrit les robinets et laissa l’eau chaude cascader sur ses épaules.

Prendre un congé sans solde lui avait fait du bien. Après le désastre de sa dernière enquête, il avait ressenti le besoin d’une pause.

Il sortit de la douche et noua une serviette autour de sa taille. Ses doigts de pied s’enfonçaient dans l’épaisse moquette tandis qu’il s’approchait de sa valise. Il l’ouvrit, fouilla dedans pour en tirer une chemise et un jean. Puis il commença à ranger tous ses vêtements dans le placard.

Comme il s’y employait, quelqu’un frappa à sa porte — la porte communicante — et de surprise, il laissa tomber une partie de ses affaires.

— Oui ?

— Es-tu prêt pour aller dîner ?

— Euh… Attends, cinq minutes.

— Je meurs de faim.

— Je me dépêche.

Laissant en plan son rangement, il sauta dans son jean.

Comme il s’apprêtait à retourner dans la salle de bains, Christina revint tambouriner le battant de bois.

— Alors ? Que fabriques-tu ?

Avec un soupir, il alla tirer le verrou de la porte de communication entre les deux chambres.

— Tu sembles bien impatiente !

Il ne comprit pas un mot de ce qu’elle répondit, tant un flot d’émotions le submergea soudain.

Christina avait troqué son tailleur-pantalon contre un jean noir et un pull-over rouge échancré qui laissait deviner un débardeur. Ses longs cheveux bruns tombaient sur ses épaules comme un voile. Elle les repoussa en arrière tout en dardant sur lui ses yeux noirs.

— Tu n’es pas encore habillé !

Il considéra son torse nu.

— Tu as l’avantage d’être installée depuis quelques jours. Moi, je débarque et je suis allé directement au poste de police en quittant l’aéroport.

— Pas de mauvaises excuses, Brody. Finis seulement de te préparer.

Il grogna et enfila sa chemise à la hâte. Leur avait-il suffi de passer un après-midi ensemble pour retrouver leur vieille camaraderie ? Cela faisait partie des charmes de Christina. Sur le terrain, elle se comportait comme n’importe lequel de ses collègues, mais derrière ses plaisanteries sarcastiques se dissimulait une sensualité puissante capable de vous déstabiliser sans que vous compreniez comment.

Tandis qu’il finissait de boutonner sa chemise, les fragrances de son parfum raffiné lui chatouillèrent les narines.

— As-tu pris avec toi les dossiers sur les meurtres ? lança-t-il.

Elle leva un sourcil surpris.

— Nous n’allons pas les consulter au restaurant ! Nous les avons bien travaillés cet après-midi et j’ai glissé un bloc-notes et un stylo dans mon sac au cas où une idée fulgurante nous traverserait.

Lui non plus n’aurait pas apporté des dossiers pour un dîner de travail mais ce repas n’avait rien de normal et il voulait rester concentré sur autre chose que ses grands yeux noirs et brillants.

— Laisse-moi un instant pour me donner un coup de peigne.

Il aurait aimé se réfugier dans la salle de bains mais elle le suivit.

— Tu te peignes, à présent ? Et… qu’est-ce que je vois ? Tu utilises également du gel !

D’un mouvement félin, elle s’adossa au chambranle de la porte.

Il prit la lotion dans ses mains et s’en appliqua sur les cheveux.

— C’est ça ou un rendez-vous chez le coiffeur.

— Non, ne te fais pas couper les cheveux. J’aime mieux quand tu ne les portes pas trop courts. Qu’en pensent tes frères d’ailleurs ?

— Ils n’ont pas voix au chapitre. Et de toute façon, je ne les vois pas beaucoup.

Il se savonna les mains, les rinça et attrapa une serviette.

— Je suis sûre qu’ils vont être contents de te revoir, quelle que soit la longueur de tes cheveux.

Il préféra changer de sujet.

— Bon. J’ai regardé : il y a plusieurs restaurants dans les environs de l’hôtel mais comme nous nous rendrons ensuite à cette librairie, nous pouvons tout à fait prendre la voiture pour aller dîner quelque part.

— J’ai entendu parler d’une brasserie, qui se trouve dans le quartier de Haight-Ashbury. Ce n’est pas loin de cette librairie.

— Très bien.

Il n’avait qu’une hâte, c’était sortir. Etre confiné dans une chambre avec Christina, belle et séduisante comme jamais, était une torture.

Quand ils regagnèrent le parking, il se tourna vers elle.

— Veux-tu que je conduise ?

— Merci mais je ne préfère pas. La voiture est à mon nom, dit-elle en faisant jouer la commande à distance. Mieux vaut ne pas être en infraction, d’autant que ton frère inspecteur de police à San Francisco est en vacances.

Tandis qu’elle s’installait au volant, Eric se contenta donc du siège passager. L’important était de ne pas se laisser emporter par d’anciens désirs. A une époque, il avait été prêt à tout donner à cette femme et elle l’avait trahi de la pire façon… pour écrire un livre qui promettait d’être un best-seller.

Elle s’engagea dans la circulation, accélérant pour éviter le tramway.

— Ce n’est vraiment pas simple de conduire dans les rues de San Francisco.

— Tu es née ici, tu devrais y être habituée.

— Je ne conduisais pas beaucoup quand je vivais ici. J’ai toujours préféré marcher et utiliser les transports en commun.

Tout en fixant la route, elle ajouta :

— Crois-tu qu’un jour, tu reviendras pour de bon à San Francisco ?

— Tu sais que je travaille désormais à Washington, non ? J’y suis bien mais si une occasion se présente, je serais content de vivre de nouveau ici.

Il le ferait s’il se décidait un jour à affronter ses démons.

— As-tu l’intention de voir tes frères pendant ton séjour ?

— Comme je te l’ai dit, Sean est en vacances et je crois que Judd n’est pas non plus en ville. Mais je descendrai peut-être sur la côte voir Ryan.

— Sean a travaillé sur une affaire intéressante, il y a quelques mois.

— Et Ray Lopez a tenté, une fois de plus, d’en faire un sujet de reportage.

Christina se mordilla les lèvres et un lourd silence tomba dans l’habitacle.

Il se prolongea, devenant de plus en plus gênant.

Finalement, Christina pointa du doigt une rue adjacente.

— Nous devrions nous garer par là. Nous ne sommes pas loin du restaurant et de la librairie.

Elle opéra un créneau superbe et il sortit de la voiture. Finalement, rester enfermé avec elle dans l’habitacle était pire qu’à l’hôtel. Pourvu que le dîner soit moins éprouvant, songea-t-il.

* * *

Mais quand il lui ouvrit la porte de la brasserie et qu’elle passa devant lui, l’effleurant, un frisson le parcourut : cela allait être très difficile.

Comme tous les vendredis soir, la foule avait envahi le quartier et la salle avait été prise d’assaut.

— Zut, fit Christina, je n’ai pas pensé à réserver une table.

Eric s’approcha d’une hôtesse.

— Quel est le temps d’attente ?

Elle consulta le registre.

— Deux personnes ? Vous avez de la chance : un client vient d’annuler sa réservation.

— C’est parfait, dit Eric en lui glissant un billet.

Tandis que la jeune femme les guidait parmi les dîneurs, Christina s’approcha d’Eric et lui souffla à l’oreille :

— Le charme des Brody a encore frappé.

Dans le mouvement, ses cheveux lui caressèrent la nuque.

Il prit une profonde inspiration.

Il avait besoin d’un bon verre, de recouvrer son sang-froid et d’arrêter de fantasmer.

* * *

L’hôtesse les conduisit à une table installée dans un coin.

— Je ne sais pas pour toi, mais moi, je vais commencer par un whisky, lança-t-il en s’asseyant.

Christina parut perplexe.

— Je conduis alors je ne bois pas d’alcool. As-tu entendu parler de la mésaventure de Zollar ?

— Il s’est fait pincer par les flics avec plus d’un gramme dans le sang, non ?

— Et au volant d’une voiture de société, au cours d’un déplacement professionnel.

— Il l’a payé cher ?

La serveuse s’approcha et Eric commanda un scotch, Christina un jus de fruits.

Quand l’employée s’éloigna, Christina déplia sa serviette et l’étendit sur ses genoux.

— Il a écopé d’une mise à pied de six semaines.

— Quel imbécile !

— Au fait, comment as-tu trouvé l’Amérique du Sud ?

— Chaude et humide.

— J’ai entendu dire qu’avec ton équipe, tu avais démantelé un important réseau de trafiquants.

— Oui, nous avons réalisé un bon coup de filet. Quant à toi, tu as pris tes marques au sein de l’unité chargée des tueurs en série, non ? Tu as réalisé tes rêves.

Cessant de jouer avec sa serviette, elle planta ses coudes sur la table.

— Pouvons-nous cesser une bonne fois pour toutes de tourner autour du pot ? Comme ça, tu arrêteras de m’envoyer des piques ?

— Je t’envoie des piques ?

Il le savait pertinemment. C’était sa seule chance de réussir à ne pas l’embrasser comme un fou.

— Ne fais pas l’imbécile, Eric. Je te l’avais dit à l’époque et je te le répète, à présent. Je ne suis pas sortie avec toi pour écrire un livre sur ton père.

— Mais tu t’intéressais à son histoire…

— Elle m’a toujours fascinée. Je ne vais pas te mentir. Mais je n’ai jamais eu l’intention d’en tirer un bouquin.

— Et les notes que tu prenais ?

— Il ne s’agissait que de notes. Dans cette affaire, quelque chose m’a toujours ennuyée. Je n’ai jamais cru que ton père était le Tueur de l’Annuaire.

Eric se pinça le haut du nez et quand la serveuse revint avec leurs verres, il avala d’un trait la moitié de son whisky. L’alcool lui brûla la gorge.

— J’ai déjà entendu tes arguments, Christina. Malheureusement, Lopez m’avait donné une tout autre version des événements.

Elle leva les yeux au ciel.

— Si tu avais fait preuve d’un minimum de jugeote à l’époque, tu n’aurais pas cru un mot de ce que t’avait raconté Ray.

Elle s’empara de son verre, en but une gorgée puis planta ses yeux dans les siens.

— J’étais ta fiancée, Eric. Je ne t’aurais jamais trahi de cette façon. Si tu as avalé les mensonges de Ray à mon sujet, c’était à cause de Noah Beckett. Et tu te trompais également à propos de Noah.

Ce fut comme un coup de poignard en pleine poitrine. Il reprit son whisky et le vida d’un trait.

— J’aurais pu sauver Noah.

— Tu as suivi le protocole prévu pour les affaires de kidnapping. Noah aurait connu le même destin si un autre agent avait suivi l’affaire.

— J’étais responsable, Christina, j’étais à la tête de l’équipe. J’aurais dû me servir de mon expérience. J’ai moi-même été enlevé. Si je m’étais appuyé sur ma propre histoire pour prendre les bonnes décisions au lieu d’appliquer bêtement les procédures, j’aurais pu sauver ce gosse, épargner ses parents.

— Le fait d’avoir été toi-même victime d’un rapt quand tu étais enfant ne te donne pas de pouvoirs magiques, ne te permet pas de sauver tous les gosses kidnappés.

Elle lui posa la main sur le bras.

— Tu as fait de ton mieux et les Beckett n’en ont jamais douté.

— Non, je n’ai pas été bon, j’aurais pu faire mieux.

D’un geste, il héla la serveuse.

— Un autre scotch s’il vous plaît.

La jeune femme s’approcha.

— Très bien. Aimeriez-vous commander tout de suite ?

— Je prendrai un steak cuit à point et une salade, répondit-il.

— Et moi, le saumon, précisa Christina.

Quand la serveuse s’éloigna, elle avala une autre gorgée de son jus de fruits.

— Si le rapt de Noah ne s’était pas terminé aussi tragiquement au moment précis où tu as découvert mes notes, tu m’aurais donné la possibilité de m’expliquer, Eric. J’en suis certaine.

Il joua avec son verre vide, pensif.

— Tu as peut-être raison. Le livre n’est jamais sorti et tu n’as jamais épousé Lopez.

Elle écarquilla les yeux.

— Epousé Lopez ? Qui t’a mis cette idée folle en tête ?

— Lopez.

— Et tu l’as cru ? s’écria-t-elle.

— A l’époque, cela semblait possible.

— A l’époque, tu n’avais plus tes esprits, rétorqua-t-elle en plaquant sa serviette contre sa bouche.

Elle n’avait pas tort, reconnut-il intérieurement. Après la mort du petit Noah, il avait été ravagé de chagrin et de colère. Lorsqu’il s’était tourné vers Christina pour trouver un peu de soutien et de réconfort, il avait découvert ses notes sur son père et sur sa famille. La suspicion s’était insinuée dans son esprit et, quand le journaliste Ray Lopez avait confirmé ses doutes, il avait tout fait voler en éclats.

Mais depuis, il avait eu le temps de repenser à cette histoire. Christina n’avait pu nouer une relation amoureuse avec Lopez, c’était absurde. Il avait même cru qu’elle avait couché avec ce journaliste pour obtenir des renseignements sur la tragédie des Brody. Ça n’avait aucun sens.

Elle finit par lui tendre la main.

— Acceptes-tu de faire la paix pour que nous puissions travailler ensemble sur cette affaire ?

— Bien sûr, dit-il en tapant sur sa paume pour conclure leur trêve. Je pense d’ailleurs que je te dois des excuses. J’ai réagi de façon excessive en tombant sur ces notes. Et vu le contexte, j’étais incapable de garder mon sang-froid.

— Moi aussi, j’ai eu tort. Je n’aurais pas dû te cacher mon intérêt pour cette affaire.

— N’en parlons plus, proposa-t-il en serrant sa main.

— Tu t’engages donc à ne plus m’asticoter ?

En vérité, il lui avait tout pardonné depuis longtemps. Pendant son congé sans solde, il avait eu la possibilité de reconsidérer toute l’histoire avec calme et il avait compris qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Qu’aucun livre ne soit sorti sur le drame familial et qu’elle n’ait pas épousé Lopez l’avait bien aidé.

Quant aux piques, elles étaient un moyen de se protéger de Christina, pour ne pas retomber sous son charme. Certes, il lui avait pardonné mais il ne souhaitait pas pour autant lui repasser la bague au doigt. Elle lui avait caché beaucoup de choses et il n’aimait pas les secrets. Il avait grandi trop souvent avec.

— Promis, conclut-il.

Repoussant son verre, il tourna la tête en tous sens pour détendre sa nuque et soulager les tensions qui l’habitaient depuis le début de la journée. S’expliquer en toute franchise avec Christina lui avait fait du bien.

Et maintenant, ils avaient une enquête à mener.

Leurs plats arrivèrent et entre deux bouchées, ils discutèrent des dossiers dont elle s’était occupée ces derniers mois et de la mission qu’il avait accomplie en Amérique du Sud.

Si, deux ans plus tôt, quelqu’un lui avait dit qu’il se retrouverait un jour à table avec Christina à bavarder et à plaisanter, il ne l’aurait jamais cru. Le temps avait cicatrisé les blessures.

Comme il tendait sa carte de crédit à la serveuse, Christina s’empara de son verre de scotch qu’il n’avait pas fini. Elle joua un moment à faire tourner le liquide ambré.

— Tu ne le finis pas ? Un whisky coûte huit dollars et le FBI ne te le remboursera pas.

— J’ai eu ma dose. Veux-tu le boire ?

— Non, merci. Je n’apprécie pas les alcools forts.

— Tant pis. On y va ? ajouta-t-il en se levant.

— La librairie Le Grimoire se trouve au coin de la rue, répondit-elle en prenant son téléphone et en pianotant dessus. Et le vendredi, elle reste ouverte jusqu’à minuit.

— Allons respirer l’odeur d’encens qui flotte forcément dans ce genre d’endroit.

Lui posant la main dans le dos, il la guida vers la sortie à travers le restaurant bondé.

Puis, en passant devant la voiture, il prit un nouveau ticket à l’horodateur.

— Si tu écopes d’une contravention, le FBI ne sera pas content.

Elle leva les yeux au ciel.

— Penses-tu vraiment qu’il me rembourserait ?

— Raison de plus pour éviter d’en prendre une.

Tout en marchant, il tira sur le col de sa veste pour se protéger du vent qui soufflait fort avec la tombée de la nuit. Même pendant l’été, il faisait toujours frais à San Francisco.

— La librairie est située dans une ruelle, indiqua Christina. Par là.

Il s’agissait d’une rue piétonnière, pavée et bordée de boutiques pittoresques. De la musique s’échappait de certaines. Un panneau de bois se balançait au-dessus d’une porte sur lequel étaient gravés à l’encre rouge les mots :

Le Grimoire

Un vieux livre et une plume d’oie étaient dessinés au-dessous.

— Nous y sommes, dit-il.

— L’enseigne est charmante.

Il poussa la porte et une ribambelle de clochettes accrochées à celle-ci se mirent à tinter.

A l’intérieur, une douce musique New Age jouée en sourdine les enveloppa tandis qu’une odeur d’encens emplissait leurs narines.

— Qu’est-ce que je t’avais dit ?

— J’aime bien cette odeur, répondit-elle.

Une femme surgit de l’arrière-boutique, repoussant derrière son épaule une natte grise d’une incroyable longueur.

— Soyez les bienvenus. Puis-je vous aider ou souhaitez-vous seulement jeter un coup d’œil ?

Eric serra les lèvres.

— Nous sommes venus vous interroger à propos d’une de vos anciennes employées, Nora Sterling. Nous représentons le FBI. Je suis l’agent Brody et voici l’agent Sandoval.

Leur interlocutrice joignit les mains comme si elle se mettait en prière. Elle grommela quelques mots incompréhensibles.

Eric jeta un coup d’œil à Christina, puis reporta son attention sur la femme.

— Pardon ?

— Une triste tragédie, répéta-t-elle. Mais la police est déjà venue me poser des questions.

— Nous ne faisons pas partie de la police, répliqua Christina en s’avançant vers elle, la main tendue. Et vous êtes… ?

— Libby Rivers, la propriétaire de…

Elle avait pris la main de Christina pour la serrer mais elle la lâcha brutalement comme si elle venait de se brûler.

Christina recula d’un pas et la dévisagea avec perplexité.

— Tout va bien ?

— Pardonnez-moi, je suis très sensible à l’électricité statique, expliqua-t-elle en caressant sa longue natte. Comme je vous disais, je suis propriétaire de cette boutique et en effet, Nora a longtemps travaillé pour moi.

Eric fronça les sourcils. Il s’empara d’une boule de verre dans un vase et la fit rouler entre ses doigts.

— Pourriez-vous nous parler de Nora ? Recevait-elle des visites au magasin ? S’était-elle plainte de quelqu’un ? Avait-elle des contacts particuliers avec un client ?

— La police me l’a déjà demandé.

— Nous avons lu vos dépositions mais il est différent de prendre connaissance d’un rapport et de s’adresser directement aux témoins.

— Que voulez-vous savoir exactement ?

Il tira de sa poche le feuillet sur lequel il avait reproduit le symbole du médaillon et le tendit à Libby.

— Que signifie ce symbole ?

Les yeux de Libby s’écarquillèrent.

— Où avez-vous vu ça ?

— Je ne peux pas vous répondre. Que signifie ce dessin ?

Elle l’arracha des mains d’Eric et le pressa contre sa poitrine, au-dessus du cœur.

— C’est le symbole d’un cercle.

— D’un cercle ? Voulez-vous dire d’un cercle de sorcières ?

— Une guerre est en cours, marmonna Libby. Une guerre contre ce cercle.

Puis elle lâcha la feuille pour prendre le poignet de Christina, l’attirant à elle.

— Et vous êtes visée, vous aussi, mademoiselle.

OceanofPDF.com