Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 21

21

 

L’intelligence de Sarah était assez vive et rapide pour qu’elle comprenne qu’ils couraient un danger mortel. Le meurtrier, qui avait déjà piégé le panneau de fusibles, s’apprêtait à recommencer au moyen de ce sac à dos. Déjà, Blake l’entraînait vers l’escalier, mais elle s’immobilisa soudain.

— Attends ! lui dit-elle d’un ton impérieux. On l’a trouvée à temps. On peut se débarrasser de cette saleté avant qu’elle fasse des dégâts.

— C’est un risque que je ne prendrai pas, répondit-il. Ça risquerait de mettre le tueur aux abois et de le pousser encore plus à l’action.

— Le ou la pousser, répliqua-t-elle d’un air songeur.

Ses yeux restaient fixés sur le sac à dos.

— Si ça explose ici, ça va faire un énorme trou dans le toit. Tu sais combien coûte la réparation ? C’est ma maison ! Je ne peux pas la laisser détruire !

— Qu’y a-t-il de plus important pour toi ? Le chalet ou ta vie ?

Bien sûr, elle n’aurait pas dû hésiter, mais le chalet appartenait à sa famille depuis toujours, elle y avait grandi et elle l’aimait. Cet endroit était le centre de sa vie et de son univers, depuis longtemps.

— Ma vie, mais…

— Mais tu ne quitteras jamais cet endroit, n’est-ce pas ?

Ce n’était pas le moment pour ce genre de discussion. Le temps passait ; il fallait faire vite si elle voulait sauver sa maison. Elle s’approcha de l’une des fenêtres en chien-assis, percée dans la pente du toit. Contrairement aux autres fenêtres de la maison, elle n’avait pas fait équiper celles-ci de double vitrage car, en fait, la grande chambre sous le toit était toujours chaude. En été, il fallait faire en permanence un courant d’air pour la rafraîchir.

— Que diable veux-tu faire ? demanda Blake.

— Ouvrir cette fenêtre et balancer le sac dehors.

— C’est bon, c’est bon, soupira Blake. Je vais le faire !

Il ouvrit la fenêtre et repoussa les volets d’un coup sec. Aussitôt, une bourrasque de neige s’engouffra en hurlant dans la pièce. Sarah lui tendit le sac. Il le prit par une bretelle, le lança aussi loin de la maison qu’il le put, puis se rejeta vivement en arrière et referma la fenêtre. Elle voulut se précipiter dans ses bras, mais il l’arrêta.

— Qu’y a-t-il ? Pourquoi es-tu fâché contre moi ? lui demanda-t-elle.

— Tu viens de risquer ta vie, et la mienne au passage, pour que ton précieux chalet ne soit pas endommagé. Tu n’acceptes jamais aucun compromis, n’est-ce pas ?

— Mais ça a marché !

— La question n’est pas là.

Il s’était exprimé d’un ton froid.

— Il ne s’agit pas du résultat, mais de la façon de faire.

Après l’avoir dévisagée un instant, il enchaîna :

— Je n’ai pas beaucoup d’expérience des relations sentimentales. Ma vie va bientôt changer. Je pense à me fixer et, pourtant, j’ai encore l’impression de prendre tous les risques, pendant que tu restes assise sur ton trône et que tu refuses de faire la moitié du chemin.

On était loin de la bombe. Sarah détestait, finalement, cette histoire de princesse…

— Ce n’est pas après moi que tu en as, en fait, dit-elle. C’est contre toi-même. Tu dis que tu veux te fixer… Est-ce bien la vérité ?

— Oui.

Ses yeux bleus ne cillaient pas et leur éclat était dur. Sarah sentit qu’elle était allée un peu trop loin et qu’elle devait faire un pas en arrière. Elle risquait de le perdre.

— Ah…, fit-elle tout bas. Je déteste être comme ça.

— Tu pourrais changer, lui dit-il calmement.

— Et si je ne peux pas ?

— Sans un minimum de compromis, la vie à deux n’est pas possible.

Elle avait déjà entendu ça. C’était ce que les hommes disaient quand ils vous quittaient. Ils ne pouvaient pas supporter d’être avec une femme forte. Mais peut-être n’en était-elle pas réellement une, après tout. Peut-être sa force n’était-elle qu’une façade destinée à la protéger. Se montrer vulnérable était ce qu’elle redoutait le plus au monde, mais elle ne voulait pas faire d’erreur avec Blake Randall ; il était devenu bien trop important pour elle. Elle aurait dû dire quelque chose, mais les mots ne vinrent pas.

— Descendons, reprit-il. Il faut en finir.

— D’accord.

Comme ils sortaient du dortoir, Honey Buxom leur barra soudain le passage, un pistolet à la main. Elle leva ironiquement un sourcil.

— Je trouble un petit rendez-vous d’amoureux ?

— Ce ne sont pas vos affaires, répliqua Sarah du tac au tac.

Il lui fallut un moment pour s’apercevoir qu’elle aurait dû avoir peur ; Honey était à l’évidence l’assassin.

— Vous avez jeté par la fenêtre quelque chose qui m’appartient. Ça me contrarie beaucoup.

— Y a-t-il d’autres explosifs dans la maison ? demanda Blake.

— Non. Je n’ai pas eu le temps de peaufiner, hélas ! Vous avez trouvé le corps ?

— Oui, répondit Sarah.

— C’est bien ce que je pensais. Quand le sénateur nous a rejoints dans le salon, j’ai compris qu’il se passait quelque chose d’anormal. Il a serré sa femme dans ses bras un peu trop longtemps et a regardé sa fille avec un peu trop de tendresse. Quand il a retiré son pistolet de sa ceinture et qu’il l’a posé sur un meuble, je l’ai récupéré et je me suis glissée dehors.

— Vous êtes montée jusqu’ici pour venir prendre votre sac, dit Blake. Que comptiez-vous faire ensuite ?

— Devinez, puisque vous êtes si malin…

Elle fit un geste avec le canon de son pistolet.

— Prenez votre arme avec deux doigts seulement, posez-la au sol et poussez-la vers moi du pied. Faites très exactement ce que je vous dis, sinon je tue Sarah.

Blake fit scrupuleusement ce qu’elle lui ordonnait, puis il demanda :

— Quel est votre véritable nom ?

— Pourquoi voulez-vous le savoir ?

— Parce qu’il est humiliant d’être vaincu par une stripteaseuse du nom de Honey Buxom.

— Je m’appelle Halia. Je suis irakienne. Et je ne suis ni militaire ni militante politique.

— C’est difficile à croire. Franks vous redoutait…

— C’est un lâche qui a peur de son ombre.

Elle ondula vers eux, aussi sensuelle que dangereuse.

— Et puis, Franks prenait ses ordres par l’entremise de l’un de mes oncles, qui est trafiquant d’armes. Jamais directement par moi. Moi, je suis une femme dont on a brisé le cœur et la vie.

Sarah se dit qu’elle aurait pu compatir si Halia n’avait pas tenu une arme et poignardé Alvardo.

— Moi aussi j’ai une question, dit-elle. Pourquoi ? Pourquoi chez moi et maintenant ?

— A cause du mariage.

Blake secoua la tête.

— Je crains que l’explication ne soit pas suffisante.

Halia s’approcha de la fenêtre et jeta un rapide coup d’œil à l’extérieur.

— La tempête ne faiblit pas, observa-t-elle. Je suppose que nous avons un peu de temps pour parler.

Elle se tourna vers eux, dans une posture de présentation, comme si elle allait faire son show pour eux. Sarah songea que cette femme était complètement déconnectée de la réalité, qu’elle dansait seule dans son propre monde.

Elle parla d’une voix musicale :

— Pendant la guerre, le général Hamilton a ordonné de bombarder mon village. C’était le jour où ma cousine Salima se mariait. Elle a été tuée pendant l’attaque, et son fiancé aussi. Je n’avais déjà plus mon père ni ma mère. Il ne me reste plus que des oncles. Moi-même, j’aurais pu mourir, mais Dieu ne l’a pas voulu…

Elle soupira.

— Alors j’ai juré de les venger et j’ai réfléchi aux moyens d’y parvenir. Je me suis fait beaucoup d’amis américains, parmi lesquels le capitaine Alvardo. Je crois qu’il est tombé amoureux de moi, le pauvre…

Et elle l’en avait récompensé d’un coup de poignard dans la poitrine. Sarah ravala son dégoût. Il fallait faire parler Halia assez longtemps, suffisamment en tout cas pour qu’ils trouvent un moyen de la neutraliser.

— Vous vous êtes servie de lui… C’est ça ?

— Et de plus d’une façon. Il m’a mise en contact avec quelqu’un qui pouvait m’avoir un visa d’études pour l’université de Denver. Il devait penser que cela ferait de moi une parfaite Américaine, mais moi je ne pensais qu’à ma haine pour le général. Quand j’ai appris que son fils allait se marier, j’ai su que l’heure était venue. J’allais détruire sa vie, pas en le tuant, mais en faisant en sorte qu’il souffre le reste de sa misérable existence.

— C’est pour ça que vous vouliez kidnapper Emily, dit Sarah.

— Pas seulement. Je voulais me servir d’elle pour attirer son fiancé dans un piège et les tuer tous les deux. Comme Franks n’a pas réussi à le faire, je lui ai fait ordonner de poser des explosifs. Autre échec de cet imbécile !

Les yeux noirs de Halia flamboyaient de colère. Elle se tourna vers Blake.

— Moi, je vous surveillais, tout le temps, en me tenant à l’écart de vos caméras.

— Est-ce qu’Alvardo était au courant de votre plan ?

— Bien sûr que non. Il savait que j’étais dans les environs et m’appelait tous les matins, quand il sortait courir. Quand il m’a dit que l’on cherchait une stripteaseuse pour animer la soirée d’enterrement de vie de garçon, j’ai vu que je tenais ma chance…

— Comment a-t-il pu se prêter si facilement à votre projet ? demanda Sarah.

— Je l’ai convaincu que ce serait amusant et qu’ainsi, après mon spectacle, je pourrais rencontrer le général, qui était une célébrité dans mon pays. Il a accepté surtout parce qu’il était content de me voir. Il m’a dit qu’il avait un cadeau pour moi…

— Mais il a fini par deviner vos véritables intentions, n’est-ce pas ?

— Oui. J’ai réussi à détruire vos systèmes de communication, mais il m’a surprise au moment où je venais de saboter le panneau de fusibles.

— C’est alors que vous l’avez tué, dit Blake.

Halia découvrit ses dents parfaites en un sourire cruel.

— Il ne comprenait pas que la vengeance exigeait du sang.

— A propos… Comment avez-vous pu faire pour ne pas en avoir sur vos vêtements ?

— J’ai couru me changer dans ma chambre.

Du canon de son pistolet, elle montra les lampes de la pièce.

— Une fois la lumière revenue, vous n’auriez pas été longs à me démasquer. Il ne me restait plus beaucoup de temps.

— Votre plan a échoué, de toute façon, dit tranquillement Blake. Votre bombe n’a pas explosé. Vous feriez mieux de me donner votre arme et nous pourrons peut-être vous aider…

— En m’envoyant dans une prison américaine ? Vous me sous-estimez.

Elle lança un rapide coup d’œil en direction de Sarah.

— Tous les mêmes ! Ils ne veulent pas croire qu’une femme soit capable de se venger.

— Vous avez fait vos preuves, lui répondit Sarah. A quoi bon vous obstiner ?

— Je n’ai plus rien à perdre.

Elle eut un ricanement bref et cruel.

— Prenez le talkie-walkie, ordonna-t-elle. Dites à Emily et à Jeremy de monter ici, seuls.

— Il y a une chose que vous devez savoir, dit tranquillement Blake. Alvardo voulait que vous le sachiez…

— Quoi donc ?

— Voici le cadeau qu’il voulait vous faire…

Blake mit la main à sa poche et en tira l’anneau d’argent.

— A l’intérieur, il y a écrit : « A ma fille bien-aimée, Salima. »

— Ma cousine ?

Halia faillit bondir vers lui, mais elle se reprit et s’adossa à la fenêtre.

— Petit malin ! Vous voulez que je m’approche, c’est ça ? Pas si bête. Posez donc l’anneau sur le sol.

Blake s’accroupit, posa la bague sur le plancher et la poussa vers elle. Quand Halia se pencha pour s’en saisir, il se jeta sur elle, la propulsant en arrière. Ils percutèrent violemment la fenêtre qui se fracassa, et Halia bascula dans le vide avec un grand cri. Blake n’eut que le temps de la retenir par le bras.

Sarah se précipita pour l’aider et la retenir elle aussi, pendant que des trombes de neige entraient en tourbillonnant dans la pièce.

Ils tirèrent ensemble, ramenant Halia par-dessus l’appui de fenêtre. Dès qu’elle toucha le sol de la chambre, Blake utilisa le foulard qu’elle portait pour lui attacher les mains dans le dos. Sarah remarqua alors que Halia avait pris le temps de mettre l’anneau à son doigt.

Avec le talkie-walkie, Blake appela ensuite Jeremy et les jumeaux à la rescousse. Ensemble, les quatre hommes ramenèrent Halia dans sa chambre et l’y enfermèrent à double tour.

Sarah les suivit. Quand les trois autres les eurent laissés seuls, elle se tourna vers Blake. Il y avait quelque chose qu’elle devait lui dire et qui ne pouvait pas attendre, même si ce n’était pas vraiment le moment.

— Je peux changer, tu sais, commença-t-elle. Je suis peut-être têtue, mais je t’assure que j’en suis capable.

— Je ne voudrais pas te forcer…

— Et moi, je ne te promets pas que ce sera facile. Ça me coûtera probablement, mais je suis prête à accepter des compromis.

Blake l’enlaça.

— Prouve-le.

Alors, elle plongea ses yeux dans les siens, toujours si bleus, et lui dit :

— Je t’aime, Blake.

Les mots flottèrent un moment dans l’air autour d’eux, puis Blake se pencha pour l’embrasser sur le front et lui murmura :

— Je t’aime, ma princesse.

* * *

Deux semaines plus tard, sur le sable blanc d’une plage de Hawaii, Jeremy Hamilton et Emily Layton se disaient oui. Toute la famille était rassemblée, en toute amitié, même le sénateur et le général. Ollie et les Dewdrops étaient du voyage et interprétaient ce jour-là leur toute nouvelle chanson, qui racontait l’étrange aventure d’une noce prisonnière de la neige.

Après la cérémonie et la fête qui suivit, Blake et Sarah firent une longue promenade le long de la plage. Ils étaient à Hawaii depuis trois jours et, étrangement, Sarah ne s’inquiétait pas le moins du monde pour le Bentley’s, qu’elle avait laissé entre les mains capables de Carrie et des jumeaux.

Main dans la main, les pieds nus dans l’eau bleue du Pacifique, ils regardaient s’embraser l’horizon. Sarah se tourna vers son compagnon, lui sourit, et lui dit tendrement :

— Merci de m’avoir amenée ici…

— Il y a du bon, dans les compromis, répondit-il en lui souriant à son tour.

— Pas trop de changements et pas trop vite…

Ils ne s’étaient pas quittés depuis le jour de leur rencontre, et elle redoutait le moment où il allait rejoindre son unité, en attendant son retour à la vie civile. Mais ce n’était l’affaire que de quelques semaines, et il avait promis de revenir au chalet aussi souvent que possible, pour le week-end.

Tout à coup, il mit un genou à terre et porta sa main qu’il n’avait pas lâchée à ses lèvres.

Les yeux de Sarah se remplirent de larmes lorsqu’elle le vit tirer de la poche de sa chemise un écrin de satin noir contenant une bague de fiançailles ornée d’un magnifique diamant.

— La décision t’appartient, dit-il.

Sarah n’eut aucune hésitation. Elle l’aimait ; elle aimait tout de lui, et en particulier le fait qu’il ne redoutait pas de se montrer vulnérable.

Prenant la bague, elle la passa elle-même à son doigt, puis chuchota :

— Et la princesse vécut très heureuse à partir de ce moment-là…

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