Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 15
15
Le lendemain, tout heureux de remplir la mission que Sarah lui avait confiée, Blake transporta une brassée de bûches du vestibule jusqu’à la corbeille installée près de la cheminée. Après la nuit qu’il venait de vivre, il aurait fait volontiers tout ce qu’elle aurait pu lui demander, depuis brosser ses cheveux jusqu’à laver la vaisselle. Ils avaient fait l’amour trois fois, chacune meilleure que la précédente, et il ne pensait plus qu’à elle. Comment diable pourrait-il la quitter dimanche ? La réponse était toute simple : il ne pourrait pas.
Il lui restait une semaine de permission à prendre, et il ne voyait pas pourquoi il ne la passerait pas avec elle. En demandant une faveur à son colonel, qui n’avait guère de raisons de la lui refuser, il pourrait vraisemblablement grappiller quelques jours supplémentaires. Et ce serait encore mieux si, au lieu de rester au chalet, ils faisaient ensemble un de ces voyages dont elle rêvait tant. Il comptait le lui demander, dès qu’il aurait une chance de lui parler seul à seule. Quand il s’était réveillé, ce matin, elle était déjà levée et n’avait pas fait une seule pause depuis. Chaque fois qu’il avait voulu avoir un brin de conversation avec elle, quelqu’un ou quelque chose les avait interrompus. C’était presque aussi frustrant que si elle cherchait vraiment à l’éviter.
Accroupi devant l’âtre, il mit une bûche dans le feu. Devant le chalet, le sénateur et Skip se relayaient à la souffleuse pour dégager l’entrée et l’aire de stationnement. La nuit précédente, il était tombé huit bons centimètres de neige.
Alvardo et Maddox se tenaient à la fenêtre et les regardaient faire. Maddox avait complètement pris en charge les caméras de surveillance, et l’ordinateur portable qui permettait d’en surveiller les écrans était toujours à portée de sa main. Il était aussi en contact permanent par talkie-walkie avec les jumeaux Reuben, qui patrouillaient à skis dans les bois alentour.
— La météo parle de vingt centimètres supplémentaires dans les heures à venir, dit Alvardo. Vous croyez qu’on risque d’être bloqués ici ?
— Sarah est en contact avec un fermier des environs qui possède un chasse-neige. Il va essayer de dégager les routes, mais si ça tourne à la tempête, alors oui, c’est un risque. C’est grave ?
— Non, major. Pas si on peut prendre notre avion dimanche matin. Il y a toujours internet par la ligne terrestre, et j’ai pu vérifier l’identité de tous ceux qui doivent venir au chalet aujourd’hui. Ça inclut le pâtissier, le traiteur, ses aides, et, naturellement, la stripteaseuse.
— Comment elle s’appelle, déjà ? demanda Maddox avec un sourire un peu niais qui le faisait ressembler à un collégien.
— Honey Buxom, répondit Alvardo. Elle fait la danse du ventre.
— Bien content que vous ayez géré ça, dit Blake sans grand enthousiasme.
Il n’était pas très amateur de ce genre de divertissement entre célibataires, et encore moins dans les circonstances présentes.
Alvardo sourit à son tour.
— Si elle est aussi sexy que sa voix le laisse présager au téléphone, ce sera de la dynamite.
— Vous êtes sorti courir, ce matin ? lui demanda Blake.
— Un peu. Pas la totalité du parcours. J’ai prévu de faire quelques étirements dans la salle de jeu…
Au même instant, le général descendit l’escalier.
— Randall, dit-il à Blake, venez avec moi. J’ai besoin de vous parler.
Ils passèrent dans le couloir, puis dans le bureau de Sarah, où le général prit tout de suite place derrière le bureau. Il ne perdit pas de temps et demanda sans préambule :
— Dites-moi ce que vous savez sur ce Franks et ses petites affaires… Son armurerie, par exemple.
— Eh bien, j’ai eu Kovac ce matin…
Il déplaisait à Blake de devoir reconnaître qu’il avait dû pour cela utiliser la ligne fixe de Sarah, mais son téléphone satellite avait beau utiliser des techniques d’avant-garde, l’épaisse couverture nuageuse rendait les communications très aléatoires.
— … L’armurerie et le stand de tir ne sont qu’une petite partie de ses affaires. Pour le reste, Franks est d’abord un propriétaire qui loue des bâtiments vétustes à diverses sociétés dans l’est de Denver.
Le général se laissa aller contre le dossier de son siège.
— Pas de restaurants ? D’affaires d’import-export ?
— Kovac n’a rien mentionné de tel. Son contact à la police de Denver parle d’« opportunisme ». En clair, il se grefferait sur des affaires, quand il en a l’occasion.
— C’est exactement ce qu’il nous faut et ce qui nous manque, dit le général. Un policier local qui fouille aux alentours et pose les bonnes questions. Alvardo a pu interroger nos propres bases de données…
Le général avait le bras long. Il avait sans doute la possibilité d’interroger le département de la Sécurité intérieure, voire la CIA.
— Et… ? Mon général ?
— Franks est bien en contact avec les gens qui font du trafic d’armes à destination du Moyen-Orient, même s’il ne semble pas être un très gros poisson dans ce secteur.
— Ce qui est curieux, c’est qu’il ne m’a pas du tout fait cette impression. L’homme n’a ni sang-froid ni réelle volonté. Il a abandonné très vite tout projet d’enlèvement et a jeté son arme dès qu’il nous a vus, Jeremy et moi.
— Je ne cherche pas particulièrement à voir dans tout ça une affaire d’Etat, répliqua le général. Je ne suis pas comme ce Hank Layton, à renifler des complots partout.
Blake eut du mal à s’empêcher de sourire. Depuis la veille, les deux pères avaient fait un louable effort de non-agression mutuelle, même si c’était surtout une façade destinée à rassurer Emily et sa mère.
— Alors, quelles sont vos conclusions, mon général ? demanda respectueusement Blake.
— Que si ce Franks ne nous intéresse pas vraiment, ce n’est pas le cas de ses employeurs, qui sont peut-être, eux, de beaucoup plus gros poissons.
— En liaison avec le terrorisme ?
Blake haïssait ce mot et tout ce qu’il impliquait. Malgré sa menace de faire exploser une bombe, peut-être imaginaire, d’ailleurs, il n’avait pas jusque-là pris Franks réellement au sérieux.
— Si jamais nous sommes vraiment visés par des terroristes, dit-il, être coincé par la neige serait un très lourd handicap. Vous êtes vraiment certain, mon général, de la connexion de Franks avec ce monde-là ?
Le général hocha la tête.
— Alvardo est un très bon analyste, répondit-il. Le lien entre Franks et les terroristes est peut-être ténu, mais il existe. Je crois qu’il avait une mission à remplir, et c’est ce qu’il a fait. Il nous a délivré un message.
— Lequel ?
— Il a voulu que je sache que je n’étais pas en sécurité et ma famille non plus.
Blake pensa immédiatement à Sarah. Si quelque chose devait lui arriver, à elle ou à son chalet, il ne se le pardonnerait jamais.
— Recevez-vous souvent ce genre de menace, mon général ?
— Tout le temps, fit l’officier d’une voix lasse. Quatre-vingt-dix fois sur cent, ce ne sont que des paroles…
Ce qui laissait dix occurrences plutôt inquiétantes…
Le général se massa pensivement les tempes et ajouta :
— J’ai toute confiance en Alvardo et en ses sources.
Blake se garda de tout commentaire sur ce point. Il n’était pas très à l’aise, lui, à l’idée de mettre leur sécurité entre les mains du capitaine en qui il voyait avec une quasi-certitude un officier d’état-major, mû par la seule ambition de faire carrière au Pentagone.
— La prochaine fois que j’aurai Kovac au téléphone, dit-il finalement, je lui demanderai s’il peut avoir connaissance de liens quelconques de Franks avec le Moyen-Orient.
— Oui, faites ça.
Le général alluma l’ordinateur du bureau.
— Je vais voir ce que je peux trouver de mon côté, ajouta-t-il. Et si notre bon sénateur raconte encore qu’il est sous la menace du lobby des armes à feu, laissez-lui entendre que vous avez des informations sur les extraterrestres. Ça l’occupera…
Maddox passa la tête par l’entrebâillement de la porte.
— Major, dit-il, il y a une camionnette blanche qui approche.
— Un fournisseur ? demanda Blake.
— Apparemment, le pâtissier.
Blake se mit à la recherche de Sarah et la trouva dans la cuisine, où elle faisait frire du poulet en compagnie de deux autres femmes. Quand elle le vit, ses yeux sombres se mirent à briller, mais elle ne le prit pas par la main pour l’entraîner vers une certaine petite alcôve à côté de la réserve, bien pratique pour y échanger un rapide baiser. Avait-elle quelque chose à lui reprocher ?
— C’est le dernier repas dont je m’occupe, annonça-t-elle. Cet après-midi, ces deux dames vont pouvoir rentrer chez elles et le traiteur prendra les choses en main.
Il voulut s’approcher d’elle, mais elle s’écarta.
— Il y a une camionnette qui arrive…
— Je vais regretter de ne pas être là au dîner, dit l’une des femmes qui, Blake s’en souvenait, s’appelait Carrie. Tourte au crabe et bœuf sauté aux champignons. Miam !
— C’est le général qui a choisi le menu, expliqua Sarah.
— Moi, je suis contente de retourner chez moi, dit l’autre dame, une minuscule créature aux cheveux gris. Il va y avoir du blizzard, je le sens.
— C’est ce qu’a annoncé la météo, oui, renchérit Carrie. Ils disent même que ça pourrait être pire qu’en 2004. Je n’avais pas pu sortir pendant trois jours, cette fois-là.
— Au moins, c’est bon pour les stations de ski.
Leur présence bavarde l’empêchait de parler librement à Sarah. Etait-ce pour elle une protection dont elle jouait ? Non. Se livrer à ces petits jeux n’était pas son genre.
On frappa énergiquement à la porte de service et Sarah se hâta d’aller ouvrir. Une robuste dame en parka rose vif arborant le logo de la pâtisserie Belle brodé sur la poitrine se tenait sur le seuil. Elle avait garé sa camionnette aussi près que possible de l’entrée. Blake lui offrit son aide, mais elle refusa et se chargea seule de transporter ses caisses et ses paniers, avec l’aide de son chauffeur. Ils prirent particulièrement soin d’une boîte cylindrique d’environ soixante-dix centimètres de haut sur cinquante de diamètre, qu’ils posèrent sur le plan de travail. La dame en rose qui, Blake l’apprit à cette occasion, n’était autre que Belle en personne, défit l’emballage avec précaution et dévoila une superbe pièce montée.
Pendant que Sarah et ses deux aides poussaient les exclamations extasiées de rigueur pour l’occasion, Belle mit la main à sa poche et en tira deux figurines représentant les mariés, qu’elle plaça au sommet du gâteau.
— Attendez un peu d’y avoir goûté, dit-elle. Chantilly, chocolat noir aux éclats d’amande grillée, vanille et menthe fraîche…
— Tu t’es surpassée, dit Sarah.
Elle se tourna vers Blake.
— Belle est célèbre pour les créations originales qu’elle concocte pour les fêtes des célébrités d’Aspen.
— … Et une fois que je les ai testées avec eux, je garde les meilleures recettes pour mes voisins, précisa l’accorte pâtissière en riant.
Sa livraison faite, au lieu de tourner les talons et de s’en aller, Belle défit la fermeture Eclair de sa parka, se campa devant Blake, et lui lança un long regard intéressé.
— C’est vous, le marié dont j’ai tellement entendu parler ?
— Je ne suis que le témoin et garçon d’honneur, répondit modestement Blake.
— Ah oui. J’ai entendu parler de vous aussi, par Dolly, du Laughing Dog. « Un grand ranger avec de beaux yeux bleus », a-t-elle dit. C’est tout à fait ça. Vous allez bien avec notre Sarah.
Blake n’avait pas besoin de beaux yeux bleus derrière la tête pour savoir que, dans son dos, les deux dames faisaient à Belle des signes véhéments pour essayer de la faire taire. Comme dans toutes les petites communautés, chacun s’occupait probablement des affaires des autres, et Sarah était une enfant du pays. Toutes et tous devaient avoir ses intérêts à cœur et chercher à la protéger. De quoi, de qui, d’ailleurs ? De lui ?
Puisque c’était ainsi, on allait voir ce qu’on allait voir ! Il décocha à Belle un sourire carnassier.
— Je pense que nous allons bien ensemble, en effet, dit-il d’un air satisfait.
Trois sourires féminins lui répondirent. Carrie, la cuisinière, se lança :
— Oh oui ! Vous feriez un très beau couple.
Blake se tourna vers elle.
— Je pense inviter Sarah à faire un voyage avec moi à Puerto Vallarta.
— Au Mexique ? s’exclama Carrie. Quelle bonne idée ! Je garderai le chalet pendant ce temps.
— Une minute ! protesta Sarah. Nous n’en sommes pas encore à faire des projets de ce genre.
— Tu ferais bien d’accepter cette proposition, et tout de suite ! dit Belle en ponctuant son propos d’une claque dans le dos de Sarah. Sinon, j’y vais à ta place !
— Je ne peux pas aller au Mexique, objecta Sarah. Je n’ai pas de passeport.
Blake s’attendait plus ou moins à une esquive de ce genre.
— Bon, dit-il. La Nouvelle-Orléans, alors ?
— Oui, appuya Carrie, enthousiaste. Pour Mardi gras. Oh ! Il faut que tu y ailles !
— Si vous voulez nous excuser un instant, dit alors Sarah d’un ton un peu pincé.
Elle saisit Blake par le bras et l’entraîna vers le vestibule. Il faisait nettement plus frais ici, loin de la cuisinière. A travers les vitres, on pouvait voir que la neige tombait de plus en plus dru et que, malgré les efforts du sénateur à la souffleuse, l’espace entre le garage et la maison était redevenu tout blanc. Sarah referma derrière eux la porte vitrée de la cuisine ; les trois femmes, à l’intérieur, ne les quittaient pas des yeux.
— Nous avons besoin d’être un peu plus tranquilles, constata-t-elle en ouvrant une porte. Par ici…
Au cours de ses rondes de sécurité dans le chalet, Blake n’était descendu à la cave que deux fois, et jamais par cet escalier en ciment brut. Il menait directement à la porte d’une laverie équipée de puissants lave-linge, de sécheuses et de tables à repasser. Des placards contenaient du linge propre et sur des étagères étaient stockés différents matériels nécessaires à la bonne marche du chalet, comme des câbles, des sections de tuyaux, des petits réchauds à gaz et même un générateur.
— Tu laisses toujours libre l’accès à cette pièce ?
— Ma foi oui, puisque la porte qui donne vers l’extérieur est verrouillée. Ça pose un problème ?
Sa conversation avec le général avait rappelé à Blake que la menace était toujours réelle.
— Peut-être…
Elle se campa face à lui.
— Ecoute, tu ne peux pas, comme ça, décider que tu m’emmènes au Mexique.
— Tout bien considéré, je crois que La Nouvelle-Orléans est une meilleure idée. Ça ne va pas être très simple d’avoir des places pour le Mardi gras, mais je connais un type…
— Arrête ! Je ne veux pas aller à La Nouvelle-Orléans, non plus.
— Je voulais te demander de choisir une destination, ce matin, mais tu étais déjà partie quand je me suis réveillé…
— C’est pour ça ? Tu es fâché que je me sois levée pour préparer des muffins ?
— Je ne l’étais pas, non, mais ça commence à venir. C’est à prendre ou à laisser, princesse. Je ne plaisante pas.
— Moi non plus, répondit-elle tranquillement.
— Pourquoi est-ce que tu m’évites ?
— Je ne t’évite pas.
Bien sûr que si, et elle le savait. S’il entrait dans une pièce, elle filait instantanément de l’autre côté. Elle s’arrangeait toujours pour qu’il y ait des gens entre eux, comme une barrière.
— Dis-moi la vérité !
Les yeux sombres de Sarah flamboyèrent.
— La première personne que j’ai croisée ce matin, dit-elle, c’était Emily et elle voulait des détails, des détails et encore des détails. Seulement, vois-tu, je n’avais pas envie d’en donner. Cette nuit, elle nous appartient, à toi et à moi. Personne d’autre n’a besoin de savoir ce qui s’est passé. Tout le monde va me rebattre les oreilles à propos de couple et de mariage, mais tout ça ne regarde que moi. Ce sont mes affaires.
— Et les miennes…
— Mais tu as raison, j’ai cherché à t’éviter. J’ai fui et j’ai voulu retarder ce moment.
Elle hésita.
— J’ai beau faire comme si j’étais une princesse, je sais parfaitement bien que je n’en suis pas une. Je suis réaliste. Cette nuit a été magique, mais il fait jour, à présent. Tu vas partir et moi je resterai ici.
— Et si je ne veux pas partir ?
— Ne plaisante pas, Blake. Ce n’est pas drôle.
— Je n’ai jamais été aussi sérieux.
Il vit briller quelque chose au coin des yeux de Sarah. Des larmes ?
— Ne pleure pas, princesse, dit-il doucement.
Impulsivement, elle lui entoura le visage de ses mains et l’embrassa avec passion, sa langue allant chercher la sienne. Avant de mettre un terme à leur baiser, elle lui mordilla la lèvre inférieure.
— C’est ce que je ressens, lui dit-elle, et que je ne parviens pas à exprimer avec des mots. Je ne sais pas quoi te dire. Tout ça est arrivé très vite, et j’ai peur.
Sa vulnérabilité le toucha profondément. Il savait à quel point il devait lui coûter de l’avouer.
— Il n’y a pas à avoir peur, Sarah.
— Mais tu vas partir dimanche !
— Je peux faire autrement. Je peux rester encore au moins deux semaines avec toi.
Avec un soupir, elle se blottit dans ses bras. Elle était si parfaitement à sa place, ainsi serrée contre lui, que Blake en eut un choc. Il avait de plus en plus le sentiment que deux semaines ne leur suffiraient pas.
Soudain, la porte en haut de l’escalier s’ouvrit et Alvardo appela.
— Est-ce que Sarah est là ?
— Je suis là, répondit-elle sans bouger des bras de Blake.
— Nous avons un problème. Il n’y a plus d’internet. Votre ligne téléphonique est coupée.
— Ça arrive, lorsqu’il y a beaucoup de neige.
— Que doit-on faire ?
— Attendez-moi, j’arrive.
Elle leva les yeux vers Blake.
— Cette fois, chuchota-t-elle, c’est officiel : nous sommes bloqués par la neige.
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