Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 15

15

 

 

— Seigneur, que de sang ! soupira Christina.

Le cadavre baignait dans une mare rouge, une plaie béante au cou.

Eric avait sorti son arme. Enjambant le corps, il inspecta rapidement la pièce et le reste de l’appartement.

— Il n’y a plus personne et je n’ai relevé aucune trace d’effraction.

Christina était toujours accroupie près de Libby. Incapable d’émettre un son, elle luttait contre les sanglots qui soulevaient sa poitrine.

Eric s’approcha.

— Quelqu’un l’a égorgée. Contrairement aux autres scènes de crime, il y a énormément de sang. Plus que ce à quoi on pouvait s’attendre. C’est une vraie boucherie. As-tu touché quelque chose ?

— Uniquement ses cheveux.

— J’appelle la police. Peux-tu te lever ? Tu en as la force ?

Christina claquait des dents. Avec effort, elle se redressa, posant la main contre le mur pour y prendre appui.

Comme elle considérait la pièce, elle se pétrifia soudain. L’une des mains de Libby reposait sur une sorte de dessin au sol.

Christina se pencha : il s’agissait en réalité de lettres grossièrement tracées. Avant de rendre l’âme, la malheureuse avait laissé un message à l’aide de son propre sang.

— Eric !

Il finissait d’exposer la situation au téléphone et, après avoir accroché, se tourna vers elle.

— Qu’y a-t-il ?

— Regarde ! Elle a écrit quelque chose sur le plancher avec son sang, sans doute le nom de son meurtrier.

— H-E-R-I-T ? Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce le nom de quelqu’un ?

— Héritage, comprit Christina. Elle a voulu écrire le mot « héritage » mais elle n’a pas eu la force de finir.

— Elle aurait mieux fait de laisser le nom de son assassin, pesta Eric.

Il prit Christina dans ses bras.

— Tu trembles comme une feuille. Ecarte-toi du cadavre. Les flics arrivent.

Il l’entraîna dans la boutique où un jeu de tarot était étalé sur le comptoir comme pour les narguer. Le tueur n’avait pas eu besoin de laisser un arcane entre les doigts de Libby. Elle les avait préparés pour lui. Avait-elle appris sa fin prochaine en tirant les cartes ? se demanda Christina.

Des sirènes retentirent dans la ruelle.

Incapable de tenir sur ses jambes, elle s’accrocha au bras d’Eric.

Elle avait déjà côtoyé la mort, vu des cadavres de toutes tailles, de toutes formes, elle avait même plaisanté avec ses collègues à propos de certains macchabées pour ne pas se laisser terrasser par l’ombre et le mal. Mais elle n’avait jamais découvert le corps sans vie de quelqu’un qu’elle connaissait, avec qui elle avait rendez-vous.

Les sirènes s’arrêtèrent devant la porte et Christina se tourna vers Eric.

— Quelqu’un ne voulait pas qu’elle parle. Elle savait quelque chose, Eric.

— Oui, à propos d’un héritage. Mais cela ne nous éclaire pas beaucoup.

Il la laissa pour accueillir les policiers.

Fermant les paupières, Christina inspira profondément, redressa les épaules et rejoignit Eric.

Deux heures plus tard, lorsqu’ils regagnèrent l’hôtel, elle se lava longuement les mains pour effacer toute trace de sang, le sang de Libby. Libby avait voulu les aider et l’avait payé de sa vie.

Eric l’enlaça et pressa ses lèvres dans ses cheveux.

— Je suis désolé que tu aies assisté à cette scène.

— Ce n’était pas la première fois que je voyais un cadavre et beaucoup d’entre eux étaient dans un pire état.

— Mais Libby n’était pas une inconnue. Et elle voulait nous aider.

Christina se retourna vers lui.

— Le mot « héritage » ne te dit rien, n’est-ce pas ?

— Non. Pourquoi ? Devrait-il m’évoquer quelque chose ?

— Quand je t’ai parlé de la vision que j’ai eue, de mon père qui m’était apparu, j’y ai fait allusion. Mais bien sûr, tu ne pouvais pas mesurer l’importance de cette notion.

— C’est vrai, ton père t’a parlé de votre héritage. Mais je n’ai pas compris ce que cela signifiait et je ne le comprends toujours pas.

— C’est en rapport avec la lignée. Les sorciers ont des dons qu’ils transmettent à leurs enfants, par le sang. Il s’agit d’un héritage. Mon père, qui est un brujo, a transmis ses pouvoirs à ma sœur et à moi.

— Je me demande s’il y a un rapport entre cet héritage et le fait que les victimes étaient tous fils ou filles uniques.

— C’est possible. Je n’en sais pas assez sur le sujet pour pouvoir l’affirmer. Mais Libby s’apprêtait peut-être à nous l’expliquer.

— A mon avis, le tueur craignait qu’elle nous révèle quelque chose de plus important puisqu’il a été jusqu’à la tuer pour la faire taire.

— Nous devons nous renseigner auprès de quelqu’un d’autre et je ne pense pas que Nigel puisse être d’un grand secours sur ces questions.

— Personne ne voudra plus nous parler maintenant, commenta Eric. Quand les membres du cercle vont apprendre le meurtre de Libby, ils recevront parfaitement le message. Accepter de nous raconter quoi que ce soit revient à signer son arrêt de mort.

— Si et seulement si le tueur peut savoir à qui nous parlons. Et s’il a la possibilité de neutraliser cette personne. Dans le cas contraire…

— Tu penses à quelqu’un en particulier ?

— Oui. A Vivi, répondit Christina.

— Elle ne répond pas au téléphone, tu n’as aucun moyen de la joindre.

— Ton frère sait où la trouver.

— La dernière fois qu’il l’a cherchée, elle se trouvait au Mexique. Tu veux y aller ? Rich ne va pas apprécier.

— Quelqu’un d’autre acceptera peut-être de nous rencontrer en secret. Plus tôt nous arrêterons ce fou dangereux, plus tôt les sorciers se sentiront en sécurité.

— J’espère surtout que les flics vont relever au moins une empreinte sur la scène du crime. Bien sûr, ce serait encore mieux de découvrir ce que Libby tentait de nous dire en écrivant le mot « héritage » , mais je me contenterais volontiers de l’empreinte de son assassin. Le mobile du tueur peut nous mettre sur une piste mais là, nous le connaissons. Il est lié à des histoires de sorcellerie. Cela ne nous dit pas qui est le meurtrier. Je veux des preuves, des faits, l’identifier.

— Tu as raison. Mais je suis sans doute trop impliquée personnellement dans cette affaire. Je finis par m’égarer, par perdre l’objectif premier qui doit être le nôtre.

— De même pour moi, souffla Eric. Apprendre que ce cercle a été mouillé dans l’enlèvement dont j’ai été victime, enfant, m’implique personnellement, moi aussi.

Il frappa du poing dans sa main.

— Qu’allons-nous faire ? Contacter Rich et lui demander de nous retirer le dossier parce qu’il nous touche trop personnellement ? Cela me semblerait contre-productif puisque nous avançons dans l’enquête justement grâce à ces implications personnelles.

— Il faut surtout qu’on prenne un peu de recul. Pour commencer, il est évident que Libby n’a pas vu son assassin. Sinon, c’est son nom qu’elle aurait écrit.

— Ecoute, il est 2 heures du matin. Ce n’est pas le moment de nous replonger dans le dossier et d’espérer l’étudier avec un œil neuf.

— Tu as raison. Demain, une dure journée nous attend et la police de San Francisco aura un nouveau meurtre sur les bras.

Eric se rapprocha d’elle et prit son visage entre ses mains.

— Je suis désolé pour ce soir.

Il posa les lèvres sur les siennes pour un petit baiser, puis s’éclipsa dans sa chambre.

Christina resta debout, troublée.

Etait-il désolé que Libby ait été assassinée ou de la laisser, elle, seule, cette nuit ?

Il ne pouvait rien changer à la mort de Libby mais s’il regrettait de la laisser seule, pourquoi ne lui avait-il pas proposé de partager son lit, bon sang ?

* * *

Le lendemain matin, Eric eut bien du mal à détacher les yeux de Christina. Tirée à quatre épingles dans son tailleur-pantalon, elle était irrésistible, et il n’arrivait pas à suivre la discussion avec leurs collègues policiers. Son esprit voguait vers d’autres horizons, beaucoup plus excitants. Au lit, Christina était une tigresse.

La première fois qu’ils avaient fait l’amour, il en avait été surpris. Dès qu’elle retirait ses talons aiguilles, Christina se métamorphosait totalement. Elle savait jouer en virtuose sa partition mais elle le laissait prendre la direction des opérations, le pouvoir. En sachant le plaisir qu’ils en tireraient.

— L’agent Brody peut certainement nous en parler.

Eric battit des paupières et considéra les policiers assis autour de l’immense table, le tableau blanc qui lui faisait face. Voilà un moment qu’il avait décroché. Où en étaient-ils ?

Christina s’éclaircit la gorge.

— Si je peux me permettre, je suis sans doute mieux placée que mon coéquipier pour vous exposer cet aspect de l’enquête, aussi vais-je m’en charger.

Il opina comme si tout avait été prévu ainsi.

A la fin de la réunion, il sirotait son café tandis que les policiers quittaient la pièce. Certains s’arrêtèrent devant lui pour le saluer, se présentant comme des amis de son frère Sean.

Quand il ne resta plus que Christina et lui, il poussa un soupir de soulagement.

— Tout s’est mieux passé que je ne l’avais espéré.

— Croyais-tu qu’ils allaient éclater de rire ? Nous avons les preuves des liens qui unissaient les victimes avec l’univers de la sorcellerie. Le tatouage de Juarez, le médaillon de Liz orné du même symbole et le fait que Nora travaillait dans une librairie ésotérique. Et qu’elle se considérait comme membre de ce cercle.

— Et maintenant, l’assassinat de Libby au moment où elle s’apprêtait à nous révéler quelque chose.

— Sur l’héritage…

— J’ai envoyé le rapport à Rich.

— Il t’a répondu ?

— Pas encore mais quelqu’un a tenté de me joindre au téléphone pendant la réunion.

— Est-ce la raison pour laquelle tu semblais si distrait ?

Il ne pouvait lui avouer la vérité, qu’il l’avait imaginée nue dans ses bras.

— Non, j’étais seulement fatigué.

Elle planta ses yeux dans les siens et rougit. Ses pouvoirs de sorcière lui permettaient-ils de lire dans ses pensées ?

Il sortit son Smartphone de sa poche.

— Rich m’a appelé, oui. Mais il n’est pas le seul. Les Dearing aussi ont cherché à me contacter.

— Ils t’ont laissé un message ?

— Oui, et maintenant, j’ai leur numéro de portable. Retournons dans notre bureau pour les rappeler.

Les bras chargés de leurs dossiers, ils traversèrent la salle commune pour regagner la pièce qui leur avait été attribuée.

Christina s’assit à côté de lui.

— Appelle-les.

— Bien, madame.

Il composa le numéro de monsieur Dearing et brancha le haut-parleur.

— Bonjour, monsieur. Ici l’agent Brody du FBI. Je suis avec ma coéquipière, Christina Sandoval.

— Très bien. Vous cherchiez à me joindre, non ?

— Oui, je voudrais que vous nous parliez des liens d’Olivia avec les Brujos de Invierno.

Monsieur Dearing s’étrangla au bout du fil.

— Quel rapport avec toute cette affaire ?

— Reconnaissez-vous qu’Olivia faisait partie de ce cercle ?

— Je… Je ne comprends pas.

— Monsieur Dearing, nous avons des preuves formelles que trois autres victimes du tueur de votre fille étaient membres de ce cercle.

— Je pensais que toute cette histoire était derrière nous.

— Derrière vous ? Que voulez-vous dire ?

— Je parle de notre héritage.

Eric laissa tomber le crayon avec lequel il jouait et croisa le regard de Christina. Elle avait porté les mains à sa bouche.

— L’héritage ? répéta-t-il.

Monsieur Dearing mit quelques secondes à répondre.

— Nous avons des dons dans le sang, dans nos gènes. Plus qu’au sein des autres cercles, les Brujos de Invierno se transmettent leurs pouvoirs d’une génération à l’autre. Le père de ma femme était un brujo. Elle était fille unique comme Olivia. Les autres victimes étaient-elles également filles uniques ?

— Oui, ou fils uniques.

Monsieur Dearing lâcha un cri.

Eric ferma les yeux.

— Savez-vous pourquoi quelqu’un voudrait tuer des gens de ce cercle, comme votre fille, monsieur Dearing ?

— Pour s’approprier leurs pouvoirs, pour prendre leur sang.

Christina se pencha en avant.

— Pourquoi ce cercle en particulier est-il visé, monsieur ? Pourquoi les Brujos de Invierno ? Nous avons entendu des rumeurs comme quoi ils seraient animés de pouvoirs diaboliques.

— Il est possible que certains membres utilisent leurs dons à des fins diaboliques mais la plupart les mettent au service du bien collectif ou de leurs intérêts personnels. D’autres ragots ont circulé comme quoi ces pouvoirs permettraient de gagner au loto ou de remporter des élections. Il s’agit toujours de pouvoirs et quelqu’un veut se les approprier.

— Qui savait pour votre fille ? Qui était au courant de son… héritage ?

— Je l’ignore. Olivia était majeure, elle ne vivait plus chez nous. Nous ne connaissions pas ses amis, elle a pu révéler sans s’en rendre compte des informations à quelqu’un qu’il ne fallait pas. Elle ne pratiquait pas la sorcellerie mais elle s’y intéressait.

Ils ne purent rien obtenir de plus et Eric n’avait pas le cœur d’insister. Cet homme était bouleversé. Voir sa fille unique assassinée de façon aussi horrible était une terrible épreuve. Monsieur Dearing semblait anéanti.

Et depuis qu’il était lui-même père — et père d’une fille unique —, Eric pouvait comprendre le désarroi de ce malheureux.

Lorsqu’il raccrocha, Christina lâcha :

— Le sang. Crois-tu qu’il prend leur sang ?

Il la dévisagea, perplexe.

— Sur chaque scène de crime, nous avons trouvé moins de sang qu’on ne pouvait s’y attendre avec un égorgement, sauf pour Libby. Dans la plupart des cas, lorsqu’une artère a été sectionnée, l’hémorragie est très importante. Pas là. Il est donc possible que le tueur ait pris le sang des victimes.

— Il l’aurait mis en bouteille ?

— Ou il l’a bu.

— Comme le font les vampires ?

— Comme quelqu’un qui veut s’approprier le pouvoir contenu dans le sang, répondit Christina. Réfléchis. Les victimes portaient toutes des ecchymoses au cou. Elles ont été étranglées au départ puis le tueur les a égorgées. Il les neutralise puis leur tranche la jugulaire pour faire jaillir le sang… et s’emparer ainsi de leurs dons.

Eric réfléchit un instant.

— Puisqu’il continue à tuer, il ne doit pas se sentir doté d’assez de pouvoirs. Quand va-t-il s’arrêter ? Quand va-t-il estimer que cela lui suffit ?

— Lorsqu’il aura pris pour cibles les membres les plus puissants des Brujos de Invierno. Mais il cherche au mauvais endroit. Les brujos les plus puissants se trouvent au Mexique.

— Comme ton père ?

— Exactement.

— Alors le tueur va sans doute le comprendre et aller au Mexique.

— J’espère pour Vivi que ce ne sera pas le cas.

— Et pour ton père aussi.

— Il est capable de se défendre.

Elle regarda le téléphone.

— C’est l’heure d’appeler ma mère. Ce sera en vidéoconférence. Veux-tu te joindre à nous ?

— J’aimerais bien, oui. Je peux m’arranger pour ne pas être dans le champ de la caméra.

Elle ouvrit son ordinateur.

— Inutile. De toute façon, Kendall va bientôt faire ta connaissance, alors autant qu’elle te voie maintenant.

— Kendall a-t-elle rencontré… beaucoup d’hommes ?

Christina serra les mâchoires.

— Aucun. Depuis le jour de sa naissance, il n’y a eu aucun amoureux dans ma vie.

Eric baissa la tête. Il pouvait comprendre. Depuis qu’il avait quitté Christina, lui non plus n’avait eu personne comme elle dans sa vie. Malgré tous les doutes qui l’avaient traversé, malgré la méfiance qu’elle avait souvent fait naître en lui, il l’avait dans la peau.

L’écran s’éclaira et la mère de Christina apparut avec Kendall sur ses genoux.

— Bonjour, chérie, bonjour, maman, lança Christina.

— Bonjour, ma chérie, dit sa mère. Tu es visiblement au bureau. Es-tu en train de travailler ?

— Je suis au poste de police de San Francisco, oui. Les murs ne sont pas très épais, alors ne parle pas trop fort. Eric est avec moi, il aimerait faire la connaissance de Kendall.

— Il est grand temps, commenta sa mère.

Eric approcha sa chaise. Kendall avait les grands yeux noirs de Christina. Mais elle avait hérité de ses cheveux à lui, de belles boucles brunes.

— Kendall, voici Eric. Il va venir te voir quand je rentrerai à la maison.

La petite fille agita la main.

— Bonjour.

Eric lutta contre les larmes.

— Salut, Kendall. Que tiens-tu dans les bras ?

L’enfant regarda la peluche qu’elle serrait contre son cœur.

— C’est Kitty, mon lapin.

— Chérie, intervint Christina, pose Kitty un moment pour que nous puissions mieux te voir. J’ai envie de voir ma fille chérie.

Avec un rire cristallin, la petite laissa tomber son doudou.

— Dis-moi ce que tu as fait de beau avec grand-mère, reprit Christina.

Elle réussit à obtenir quelques mots de sa fille. Eric restait fasciné, fixant cette enfant, celle qu’il avait eue avec Christina, celle qui avait leurs traits à tous les deux. Un miracle.

Bientôt, la petite se lassa de l’écran et descendit des genoux de sa grand-mère.

— Bonjour Eric, le salua celle-ci. Voilà longtemps que j’exhortais Christina à vous parler de Kendall.

— Maman…

— Maintenant que je sais qu’elle existe, j’ai envie de faire partie de sa vie, reconnut Eric.

— Je n’en ai jamais douté. J’ai toujours été persuadée que même si vous ne vouliez pas d’enfants au départ, vous changeriez en apprenant que vous en avez un.

— Maman !

— En avez-vous encore pour longtemps avec cette enquête ? demanda celle-ci.

— Nous n’en savons rien, répondit Christina. Mais si elle se prolonge, nous trouverons un moment pour faire un saut à la maison.

— J’ai croisé le copain de ta sœur, ce matin. Celui qui l’accompagnait l’autre jour quand elle était passée voir Kendall.

— Il est à San Miguel ! Pour quoi faire ?

— Lorsqu’il était venu avec Vivi, il m’avait dit qu’il avait des amis à San Miguel. Il a dû descendre leur rendre visite.

— Mais cette fois, Vivi n’était pas avec lui.

— Non, ta sœur est un vrai courant d’air. Tu aurais pu être aussi écervelée qu’elle si j’avais laissé ton père te bourrer le crâne avec ses idées de sorcellerie.

— C’est sûr. Maman, nous sortons déjeuner. Peux-tu rappeler Kendall devant l’écran que nous lui disions au revoir ?

Le petit visage de Kendall réapparut, un peu boudeur cette fois. Elle envoya des baisers à sa mère puis à Eric.

Quand Christina éteignit son ordinateur, il s’effondra sur sa chaise.

— Elle est très mignonne.

— Oui, et c’est un amour d’enfant, très chaleureuse, très affectueuse.

— Penses-tu qu’elle m’aimera ?

— Bien sûr qu’elle t’aimera. As-tu remarqué qu’elle a tes cheveux bouclés ?

Oui, bien sûr qu’il l’avait remarqué. Mais l’inquiétude le taraudait. Saurait-il être à la hauteur ?

En tout cas, sa priorité absolue serait d’assurer la sécurité de Kendall. Ça, il pouvait le faire.

— Nous allons déjeuner avant de nous remettre au travail. D’accord ? demanda Christina en rangeant son ordinateur dans la sacoche. Vas-tu rappeler Rich ?

— Je vais l’appeler maintenant. Nous devons aussi contacter la police de San Francisco pour voir s’ils ont avancé sur le meurtre de Libby, s’ils ont pu mesurer les quantités de sang qui ont disparu.

— Cela ne nous donnera rien. Il a tué Libby pour la faire taire, pas pour prendre son sang.

* * *

Tout en s’asseyant en face d’Eric au restaurant, Christina se félicitait in petto. Cette vidéoconférence s’était déroulée à la perfection.

Eric s’était montré à la hauteur avec Kendall. Elle n’en avait d’ailleurs jamais douté.

Cela signifiait-il que tous deux allaient renouer, que leur histoire d’amour n’était pas finie ? Non, sans doute pas. Mais présenter Eric à sa fille serait un début prometteur. Pour tous les trois.

La serveuse s’approcha pour prendre leur commande, puis Christina but un peu d’eau.

— Je crois que nous en savons assez sur le mobile de ces meurtres. Maintenant, nous avons besoin de découvrir qui les commet.

Eric acquiesça.

— C’est forcément quelqu’un qui se trouvait à la réunion samedi soir. Et la communauté de ce cercle n’est pas si nombreuse. Il s’agit d’un membre qui sait qui est qui. Quelqu’un qui connaît le pouvoir des Brujos de Invierno.

— Si les autres sont au courant, pourquoi ne nous donnent-ils pas son nom ?

— Ils l’ignorent sans doute.

— Ils devraient tout faire pour nous aider à le démasquer.

— Maintenant que Libby a été assassinée, ils vont au contraire être de plus en plus secrets.

— Rich est-il d’accord avec notre façon de mener l’enquête ?

— Le côté sorcellerie le rend perplexe, répondit Eric, mais il ne peut ignorer que toutes les victimes appartenaient à ce cercle.

Christina parut hésiter avant de poursuivre :

— Tu lui as dit que nous avions l’un et l’autre des liens personnels avec cette affaire ?

— Non, mais j’ai l’intention de rendre visite à Marie Giardano, cet après-midi. Elle travaille aux archives de la police de San Francisco et elle pourra me donner accès au dossier de mon kidnapping. Elle occupe ce poste depuis des années, elle connaissait d’ailleurs très bien mon père.

Leurs plats arrivèrent et Christina prit sa fourchette.

— Comme je le disais à maman, si cette enquête se prolonge, surtout si Rich décide de mettre d’autres agents sur le coup, je vais rentrer à la maison le week-end prochain.

Eric se pencha vers elle.

— Aimes-tu San Miguel ? Maintenant que je connais l’existence de Kendall, je comprends mieux que tu aies décidé d’y vivre. Je me doutais qu’il te fallait une bonne raison pour avoir quitté San Francisco.

— Je ne pensais pas au départ que je m’y plairais mais finalement, j’y suis très bien.

— C’est aussi ce que dit Ryan.

— A-t-il fait son trou à Crestview ?

— Il est le chef de la police, maintenant.

— Tous les frères Brody travaillent dans la police, commenta-t-elle. Ton père n’y est pas pour rien, c’est certain. Sans doute avez-vous essayé ainsi d’effacer ses péchés, réels ou imaginaires.

Eric posa ses couverts, le regard sombre.

Elle retint son souffle. Etait-elle allée trop loin ?

Il se passa la main dans les cheveux.

— C’est certain.

— Souhaites-tu que je t’accompagne quand tu iras aux archives ?

— Bien sûr. Je préfère que la police de San Francisco pense que je travaille sur l’affaire en cours et non pas sur celle de mon passé.

Elle repoussa son assiette, l’appétit lui manquait.

— Tu n’as pas faim ? s’enquit-il.

— Non, pas tellement. Tu en veux ?

— Ce serait dommage de perdre quelque chose de si bon.

Elle lui tendit son assiette et consulta son Smartphone. Elle n’avait reçu aucun message.

— Nigel t’a-t-il rappelé depuis l’autre soir ?

Eric secoua la tête.

— Il a dû quitter la ville en vitesse. Comme il nous a reconnus au vu et au su de tous à la réunion, il doit craindre d’être le prochain sur la liste du tueur.

— Penses-tu vraiment qu’il court un danger ?

— Tout dépend de ce que le tueur croit que Nigel sait. S’il est vraiment en marge du cercle, notre homme ne le considère sans doute pas comme une menace.

— Contrairement à Libby, conclut-elle en tendant sa carte de crédit à la serveuse. On y va.

— Oui, j’ai hâte de discuter avec Marie.

Une demi-heure plus tard, ils descendirent à la salle des archives. La femme qui se tenait derrière le comptoir poussa un cri de joie en reconnaissant Eric et leva les mains en signe de bienvenue.

— Si l’un des fils Brody vient embrasser une vieille dame comme moi, je sais que c’est mon jour de chance.

En riant, Eric la prit dans ses bras.

— Je ne vois pas de vieille dame ici. Cela me fait plaisir de te retrouver, Marie. Comment vas-tu ?

— Tu es un charmeur, comme tes frères. L’autre jour, Sean est passé. Il était accompagné d’une petite blonde — charmante, au demeurant.

— L’institutrice ? Je ne la connais pas encore.

— Elle m’a paru très douce et je suis sûre qu’elle sera parfaite pour ton frère.

Christina n’osait intervenir et s’interrogeait. Avait-elle l’air douce, elle ? Ce n’était pas certain.

— Marie, reprit Eric, laisse-moi te présenter Christina Sandoval, l’agent Sandoval.

Quand Christina lui tendit la main, Marie la lui serra avec effusion.

— Je suis au courant de vos exploits, agent Sandoval. La petite Rita Griego m’a beaucoup parlé de vous. Elle fait partie de votre fan-club.

— Je vous en prie, appelez-moi Christina. L’officier Griego me paraît une policière pleine d’avenir.

— C’est sûr, elle ira loin.

Eric s’accouda sur le comptoir.

— Je dois t’avouer, Marie, que je ne suis pas passé uniquement pour flirter avec toi.

— Ne t’inquiète pas, mon grand. Si je peux t’être utile, j’en serai contente.

— J’aimerais consulter le dossier relatif à mon kidnapping.

Marie fronça les sourcils et se mordilla les lèvres.

— Tu l’as déjà vu, non ?

— Oui, mais j’ai appris quelque chose dernièrement que je voudrais confronter avec les éléments contenus dans le dossier.

Marie hocha la tête.

— Je vais te dire ce que j’avais dit à Sean quand il m’a demandé la même chose, il y a quelques mois. Je suis d’accord pour te donner ce dossier mais tu ne signeras pas le registre. Personne n’a besoin de savoir que tu es passé le consulter.

— Cela ne me dérange pas de laisser une trace de mon passage. Après tout, il s’agit de mon enlèvement.

Marie secoua la tête.

— Non, Eric. Sean n’a pas signé le registre quand il est venu jeter un coup d’œil dans le dossier de ton père et pourtant le docteur Patrick s’est fait assassiner.

Christina se tourna vers Eric. Que sous-entendait Marie ?

Eric ouvrit les bras.

— Mais non, Marie. Nous n’avons pas la preuve que ce médecin a été tué. Il a pu mourir de mort naturelle.

— L’autopsie n’a rien prouvé, reconnut Marie, mais d’autres examens sont en cours.

Eric hocha la tête à son tour.

— C’est vrai qu’il y a beaucoup de choses bizarres dans cette affaire. Bon, d’accord, je ne signe pas le registre, Marie.

Elle lui tendit un papier sur lequel était écrit un numéro.

— Va chercher le dossier et détruis ensuite ce papier, mon grand.

— Promis, je l’avalerai.

Christina suivit Eric dans la salle des archives. Les étagères ployaient sous les chemises et les cartons. Il finit par trouver celui qui les intéressait. Il était couvert de poussière.

— Ce sera quand même plus simple quand ils auront tout informatisé, dit-il.

Il ouvrit la grosse boîte.

— Je vais te donner la moitié de ce qu’elle contient.

— Que dois-je y chercher ?

— Tu sais mener des investigations, non ? Cherche toutes les références à l’occulte, les photos et mes déclarations d’alors.

— D’accord.

Ils travaillèrent un long moment en silence, chacun s’absorbant dans la masse de documents réunis.

Marie reçut quelques personnes mais aucune ne demanda à prendre un dossier et nul ne devina leur présence.

Quelques années plus tôt, Christina avait entrepris d’importantes recherches sur le Tueur de l’Annuaire mais elle n’avait jamais consulté le dossier relatif au rapt d’Eric. Elle savait ce que tout le monde avait lu dans les journaux. Deux jours après l’avoir enlevé, ses ravisseurs l’avaient relâché. A l’époque, les défenseurs de Joseph Brody avaient prétendu que le Tueur de l’Annuaire avait voulu lancer un avertissement à Brody pour qu’il le laisse tranquille. Ses détracteurs pensaient, eux, que Joseph Brody avait cherché à créer une diversion pour détourner de lui les soupçons.

Elle leva les yeux vers Eric. S’il suspectait son propre père d’avoir organisé son kidnapping, il n’était pas surprenant qu’il n’ait pas voulu avoir d’enfants.

Elle se replongea dans sa lecture.

— J’ignorais que tu avais été retrouvé dans le quartier de Haihgt-Ashbury.

— Oui, mes ravisseurs m’ont déposé au coin d’une rue. J’avais les yeux bandés.

— Te retenaient-ils dans ce quartier ?

— Je n’en ai aucune idée. Ils m’avaient drogué avant de me libérer. Ils m’ont jeté dans une voiture, un bandeau sur les yeux, puis ils m’ont poussé dehors en m’ordonnant de ne pas bouger.

Le cœur de Christina se serra pour le petit garçon qu’il avait été. Elle s’intéressa aux témoignages des habitants du quartier qui s’étaient occupés de lui et qui avaient prévenu les autorités.

Elle parcourut les noms de ces témoins et soudain se pétrifia.

Eric dut deviner son émoi parce qu’il se tourna vers elle.

— Qu’y a-t-il ? As-tu trouvé quelque chose ?

Plantant ses yeux dans les siens, elle hocha la tête.

— L’une des personnes qui sont venues t’aider cette nuit-là après que les ravisseurs t’ont abandonné sur le trottoir était…

— Oui, eh bien ? Qui était-ce ?

— Liz Fielding.

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