Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Par intime conviction

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— Moins vite, Sarah, moins vite ! La pente est raide, et la neige incroyablement épaisse, ici !

— Pas plus qu’ailleurs !

Sarah Bentley s’arrêta et braqua devant elle le faisceau de sa lampe qui se perdit dans l’obscurité de cette nuit sans lune. Après un haussement d’épaules, elle se remit en marche, ses bottes crissant sur la neige glacée.

— Rien d’anormal pour le coin, pour l’altitude et pour la saison, ajouta-t-elle. J’ai vu bien pire certaines années. Et en ce qui concerne la pente, tu en as affronté de bien plus difficiles…

— C’est vrai. Mais pas en pleine nuit, protesta son amie Emily Layton. Et pas sans skis non plus…

La piste forestière sur laquelle elles progressaient serpentait dans la montagne entre le Bentley’s Bed & Breakfast et le site de forage de la Hackman Oil. C’était le chemin le plus court, mais pas le plus facile, ni le plus rapide. Pourquoi ne pas être passées par la route ? Elle était certainement toujours dégagée…

Sarah s’arrêta de nouveau et se tourna vers Emily.

— Pourquoi on n’a pas pris le 4x4 ?

— Le message du BOOM1 disait de passer par le sentier. Et il n’est pas praticable, même en tout-terrain, répondit Emily, un petit nuage de buée se formant autour de sa bouche généralement souriante. Le sentier, rien d’autre.

— Je ne vois pas pourquoi tu laisses ces guignols te donner des ordres, grommela Sarah.

Elle n’aimait pas les gens du collectif, un ramassis d’extrémistes qui se prétendaient protecteurs de la nature, et se lançaient dans des actions plus stupides les unes que les autres.

— Dans quelle galère es-tu encore en train de m’embarquer ? reprit-elle.

— Mais je te l’ai dit !

Emily roula les yeux et tapa du pied, ce qui lui donna davantage l’air d’une adolescente que de la jeune mariée de vingt-huit ans qu’elle serait très bientôt.

— Sur le coup de minuit, j’ai reçu un texto du collectif, poursuivit-elle. On me demandait de rejoindre des membres du BOOM devant le portail du champ de forage de la Hackman Oil, de ne pas faire de bruit, et de passer par le sentier de montagne. J’avais besoin que tu me montres le chemin…

Sarah tira sur les protège-oreilles de son bonnet de laine tricoté main. Elle se souvenait avoir enfilé, dans un demi-sommeil, une combinaison de ski et une parka par-dessus son pyjama en flanelle, mais la raison exacte de cette randonnée nocturne dans le froid glacial de février était restée encore un peu vague. En tant que gérante depuis huit ans déjà de l’un des B & B les plus réputés du coin, elle aurait dû cultiver la faculté de se réveiller instantanément et d’être en pleine possession de ses moyens à la première sollicitation, mais ce don lui avait toujours manqué. Elle se demanda une fois de plus dans quoi elle allait se fourrer. Elle n’avait pas la moindre intention de prêter main-forte aux zozos du BOOM.

— Ils veulent faire quoi, exactement ?

— Déposer un message de protestation, je crois. Peut-être taguer les camions avec des bombes de peinture.

— Pas question que je sois complice de ça !

Le vandalisme n’était pas une solution. Les imbéciles comme le leader de ce collectif au nom stupide causaient plus de problèmes qu’ils n’aidaient à en résoudre.

— Moi non plus, je ne suis pas d’accord, dit Emily en repoussant une mèche blonde sous son bonnet. En fait, j’avais déjà pris la décision de les quitter.

— Voilà une nouvelle qui va ravir ton fiancé, juste avant le mariage…

— Ha ha ! Très drôle, fit Emily d’un ton sinistre.

— Il me semble l’avoir déjà entendu parler de ton « collectif ». Comment il les appelle, déjà ?

Elle fit mine de chercher ; elle adorait la taquiner.

— Ah oui ! Les écolos-idiots.

— Oui, c’était quand on avait voulu manifester déguisés en carcajous, pour protester contre la disparition de cette espèce… J’admets que ça n’a pas vraiment été glorieux…

— Si si ! Le type qui s’était trompé et qui est venu habillé comme Hugh Jackman dans X-Men a eu beaucoup de succès ! D’ailleurs, si Hugh Jackman, demain, devient un spécimen menacé, tu me verras derrière la banderole…

— De toute façon, la plupart du temps, on a une sorte de pacte, Jeremy et moi : on ne discute pas politique…

Etant donné leurs univers respectifs, c’était une sage décision. Dans quatre jours, la fantasque Emily épouserait, au Bentley’s B & B, Jeremy Hamilton, son beau capitaine des US Army Rangers, ce corps d’élite spécialisé dans le combat en montagne. Bien que leurs personnalités soient très différentes, Emily et Jeremy étaient sur la même longueur d’onde quand il s’agissait de leur amour. Lorsqu’ils étaient ensemble, ils rayonnaient littéralement. Sarah avait bien du mal à comprendre le lien qui les unissait. Peut-être était-ce la fameuse histoire des contraires qui s’attirent. A moins que ce ne soit le destin. Ou alors, Jeremy était peut-être un amant merveilleux…

Quoi qu’il en soit, il fallait espérer que leur amour serait assez fort pour résister à l’écueil principal qui les attendait, à savoir leurs familles. Le père d’Emily était un politicien de Californie, farouche partisan de la réduction des budgets militaires, et celui de Jeremy, un général à quatre étoiles. Au mariage, ils allaient se retrouver face à face pour la première fois.

Lorsque la colombe rencontrerait le faucon, il y aurait certainement quelques étincelles…

Sarah tapota le bras de son amie.

— Tu as vraiment autre chose à faire que de l’activisme politique en ce moment, tu sais, lui dit-elle. Si on retournait au lit ?

— Pas question ! Nous devons aller au site de forage et tenter de raisonner les gars.

— Pourquoi te sens-tu tellement concernée par cette histoire ?

Sarah se souvenait d’une vague rumeur entendue.

— Tu n’es pas sortie, à une époque, avec un type du collectif ?

— C’est à toi que je pense, répondit Emily avec un peu d’emphase. Tu risques d’être impliquée dans tous les dommages qu’ils pourraient causer. Ton chalet n’est qu’à cinq kilomètres du site de forage, et tu es en conflit avec la Hackman Oil depuis des années.

— Oui, mais j’agis dans la légalité. Avec l’aide d’agences environnementales sérieuses et des tribunaux.

— On te soupçonnera tout de même d’avoir été complice.

Ce n’était pas faux. Les avocats de la Hackman Oil ne seraient que trop heureux de se voir offrir sur un plateau un moyen de la faire enfin taire.

— Oui, tu as raison, il faut les calmer, admit Sarah.

— Tu vois ? Je me préoccupe de toi.

Sarah braqua sa lampe derrière elle, vers le B & B.

— Ecoute, retournons chercher le 4x4. Il y a quinze kilomètres de mauvaise route en lacets pour rejoindre le site mais, au moins, on y sera plus vite. Et on sera au chaud.

— Non, ça fait trop de bruit. Je ne veux pas que Blake sache ce que nous sommes parties faire.

— Blake Randall ?

— Pourquoi, il y en a un autre, chez toi ?

Apparemment, c’était au tour d’Emily, de la titiller.

— Ne fais pas semblant de ne pas l’avoir remarqué, j’ai vu ton regard, quand il est arrivé hier soir.

Il aurait été difficile de feindre l’indifférence devant cette espèce de dieu grec, haut comme une tour et suffisamment musclé pour soulever une voiture d’une seule main.

— Quand tu lui as parlé, tu étais plus rouge que tes cheveux, plaisanta encore Emily.

— Ils ne sont pas rouges. Ni même roux, d’ailleurs. Mais blond vénitien ! Et pourquoi Blake ne doit-il pas savoir ce que nous faisons ?

— Parce que, s’il savait, il voudrait certainement venir avec nous.

Sarah n’y aurait vu aucun inconvénient…

— Et alors ?

— J’aime beaucoup Blake, dit Emily. C’est le meilleur ami de Jeremy et il sera son témoin au mariage. Mais il est major des rangers et il a du caractère. Si les gens du collectif l’agacent un peu trop, il pourrait y avoir du vilain.

— Un ranger en colère, taillé comme une armoire à glace, c’est pourtant exactement ce qu’il nous faudrait…

Emily fit un pas en avant.

— Allons-y. Sinon, nous allons geler sur place. Et je veux en finir…

Sarah poussa un grognement.

— J’ai passé l’âge de ces bêtises…

— C’est vrai. Tu es une vieille de trente-deux ans !

Parfois, cela lui paraissait des siècles. En soupirant, elle se remit en marche. Sur sa droite, il y avait une sombre et épaisse forêt de conifères ; sur sa gauche, des sapins épars, des rochers, et un ravin aux pentes abruptes. Elle connaissait chaque recoin des environs et en avait balisé les chemins de petites pancartes gravées au fer, afin que ses clients du B & B ne se perdent pas durant leurs randonnées. On appelait ce sentier le « Chemin haut ». Si on le continuait au-delà du site de forage, on atteignait un belvédère de granit d’où l’on jouissait d’une vue extraordinaire sur Elk Mountain et jusqu’à la ville d’Aspen. Malheureusement, la pollution sonore allait envahir les lieux lorsque la Hackman Oil commencerait sa campagne de forage. La montagne, jusque-là préservée, ne serait plus jamais la même.

En tant que présidente de l’Association pour la préservation de la forêt du Colorado, elle avait fait tout son possible pour empêcher cela. Elle était même parvenue à écarter les pétroliers de quatre autres sites protégés qu’ils voulaient exploiter mais, ironiquement, pas du plus proche de chez elle.

On pouvait déjà voir, tout au bout, là-bas, des lumières qui perturbaient la paisible vie nocturne. Une véritable intrusion. La colère et l’amertume montèrent en elle. Elle était certes furieuse contre la Hackman Oil, mais l’énergie que lui donnait son ressentiment pourrait s’avérer utile dans la palabre à venir avec les crétins du BOOM.

En arrivant à proximité du site, elle s’arrêta sous le couvert des arbres pour observer le vaste espace dégagé qui s’étendait devant elle. Non loin du portail éclairé par des projecteurs, un camion aux portières ornées du logo de la marque — un derrick illuminé comme un arbre de Noël grotesque — était stationné. A quelques mètres en retrait, près du grillage de clôture, une camionnette sombre était garée, près de laquelle se tenaient quatre hommes en parkas et bottes fourrées. L’un d’eux portait un fusil d’assaut semi-automatique à l’épaule, et tous avaient le visage dissimulé par une cagoule de ski noire qui ne laissait voir que leurs yeux.

— Pourquoi sont-ils masqués ? chuchota Emily.

— Il y a probablement des caméras de surveillance…

En disant cela, Sarah songea que, si tel était le cas, celles-ci enregistreraient également sa présence sur le site dès qu’elle se montrerait. Les avocats de la Hackman Oil auraient alors de quoi se frotter les mains.

— C’est surtout le fusil qui m’inquiète… Ils ne vont tout de même pas s’en servir ?

— Liam ne ferait jamais une chose pareille.

— C’est ton ex-petit ami, ce Liam ?

— Oui.

Sarah lui lança un regard chargé d’ironie.

— Dois-je te rappeler que tu te maries dans quatre jours ?

— Mais ce n’est pas ça ! C’est bien fini, avec Liam, mais je le connaissais déjà depuis des années, avant. Je ne veux pas qu’il aille en prison.

Sarah espérait bien qu’elle et Emily n’iraient pas non plus. Elle s’apprêtait à la ramener au B & B, contre son gré s’il le fallait, mais quelque chose dut attirer sur elles l’attention de l’homme qui portait le fusil, car il le braqua soudain dans leur direction et cria :

— Qui va là ?

— Ne tirez pas !

A contrecœur, Sarah s’avança dans la lumière.

— On est venues pour parler, ajouta-t-elle.

— Salut, les gars, fit Emily qui l’avait suivie. C’est moi, Emily !

— Emily Layton ?

— Vous m’avez envoyé un texto. Où est Liam ?

Un homme vêtu d’une parka d’un rouge délavé vint vers elles.

— Il n’a pas pu venir, dit-il. Mais ne vous inquiétez pas, vous pouvez me faire confiance.

Sarah, en général, se méfiait de quiconque disait : « Vous pouvez me faire confiance. »

Comme Emily allait se diriger vers lui, elle la retint par le bras.

— Reste près de moi, lui murmura-t-elle.

— Pourquoi ?

Une arme était pointée sur elles. Cela aurait dû suffire à Emily, comme explication.

— Tu les reconnais, ces types ?

— Pas avec leurs masques…

— Qui êtes-vous ? demanda Sarah tout haut.

— Vous pouvez m’appeler Ty, répondit l’homme.

Peut-être avait-il souri. C’était difficile à dire, avec la cagoule.

— On ne s’attendait pas à ce qu’Emily vienne accompagnée.

— Je suis Sarah Bentley. Je dirige le B & B, un peu plus bas, et je me bats contre les pétroliers depuis longtemps…

L’homme n’était plus qu’à quelques mètres d’elles, à présent. Elle leva la main.

— Stop. Restez où vous êtes. Plus un pas !

Il s’immobilisa.

— D’accord.

— Je ne suis pas des vôtres, et il n’est pas question que je participe à un quelconque acte de vandalisme.

— Qu’est-ce que vous faites là, alors ?

— Nous sommes venues vous dire qu’il n’y a rien à gagner en s’attaquant à des biens privés. Vous pouvez me croire, je me suis toujours opposée aux forages. Mais la Hackman Oil a obtenu ce site légalement, il n’y a rien qu’on puisse faire pour le moment. Alors rentrez chez vous.

— On n’a pas d’ordres à recevoir de vous !

— C’est juste un conseil, et je suis prête à vous donner toutes les explications que vous voudrez. Mais dites à votre copain de baisser son arme.

Ty jeta aux trois autres un coup d’œil par-dessus son épaule, avant de reporter son attention sur elle.

— Nous allons procéder à ma manière. Si vous coopérez, il ne vous sera fait aucun mal.

— Et pourquoi vous nous feriez du mal ? demanda Emily en tirant son téléphone de sa poche avec l’intention de montrer l’écran à Ty. Regardez, vous nous avez demandé de venir.

Il tendit la main.

— Faites voir ça…

Emily s’avança timidement, et Sarah eut soudain très peur ; cela ressemblait à un piège. Elle craignait, si son amie s’approchait trop de cet homme, de ne plus la revoir. Se penchant en avant, elle la saisit par le poignet.

— Viens, on s’en va !

— Mais j’allais juste…

— Viens !

Ty franchit vivement la distance qui les séparait encore et attrapa Emily par le bras, la tirant à lui avec une telle force qu’elle trébucha et tomba, un genou dans la neige, en laissant échapper un petit cri.

Sarah n’était pas suffisamment forte physiquement pour s’opposer à lui, moins encore pour affronter les quatre hommes à la fois. Leur seule chance résidait dans la fuite. D’un revers de bras, elle frappa durement Ty au coude avec sa lourde lampe torche.

— Lâchez-la ! lui intima-t-elle.

— Que…

Elle le frappa de nouveau, tandis qu’Emily se débattait pour lui échapper. Elle parvint enfin à se dégager et toutes deux partirent en courant vers les arbres. L’instant d’après, une série de coups de feu résonna dans la nuit. Ce n’était qu’une rafale d’avertissement. Un fusil d’assaut n’aurait pas manqué sa cible à cette distance.

Elles foncèrent à travers les arbres, vers le sentier.

— Ils n’ont pas de lampes, on dirait, haleta Emily.

— Non…

Sarah avait repris le bras de son amie et lui imposait un rythme de course plutôt soutenu.

— Reste bien près de moi, lui enjoignit-elle. Je connais bien ce sentier…

Elles pouvaient entendre Ty casser des branches et crier qu’il lui fallait une lampe. Sarah avait conscience que, dès qu’on lui en passerait une, il repérerait sans difficulté l’étroit sentier. Il fallait trouver un autre itinéraire de fuite. Elle entraîna Emily derrière un rocher et lui murmura :

— On va descendre dans le ravin…

— Euh… tu l’as déjà fait ?

— Evidemment ! Et sans problème.

Elle omit de préciser que c’était en plein été et de jour, lorsque cet exercice ne présentait que peu de difficultés.

— Montre-moi…

— Tu n’as qu’à te laisser glisser sur les fesses…

Le ravin n’était pas très profond, mais la pente en était abrupte. Au fond, il y avait le lit sinueux d’un torrent.

— Suis-moi !

Elle s’accroupit, planta ses talons dans la neige glacée et, se retenant de ses mains gantées aux branches et aux rochers givrés, elle commença sa descente, suivie d’Emily.

Derrière elles, Sarah entendit de nouveaux coups de feu et des cris, les tirs en rafales du fusil d’assaut mêlés à d’autres, au coup par coup. On aurait dit une bataille. Elle ne pouvait qu’espérer que, quoi qu’il se passe là-haut, cela occuperait suffisamment les trois hommes pour qu’elles puissent prendre la fuite.

Elles étaient arrivées à mi-pente, lorsque Sarah entendit Emily dire à mi-voix, affolée :

— Je glisse, je glisse !

Il n’y avait rien qu’elle puisse faire ; ni la retenir ni s’écarter. Elle se ramassa donc pour se préparer au choc. L’instant d’après, Emily la percuta, la faisant à son tour déraper, et toutes deux dévalèrent le reste de la pente avant d’atterrir sur une épaisse couche de neige qui adoucit heureusement leur chute.

— Ça… ça va ? murmura Emily. Je suis désolée…

Sarah remua précautionneusement bras et jambes. A priori, rien de cassé…

— Ou… oui, ça va…

Affalées dans la neige, elles entendirent encore des coups de feu, des cris, puis un véhicule qui démarrait.

Emily leva les yeux vers l’endroit d’où elles venaient de dégringoler. Malgré l’obscurité, Sarah pouvait voir le blanc de ses yeux et sa peur.

— Que se passe-t-il ? murmura Emily.

— On dirait qu’ils ont un accrochage avec quelqu’un… Peut-être un vigile du chantier… Il faudrait appeler le shérif. Tu as ton mobile ?

— Non, je l’ai laissé tomber là-haut, dans la clairière.

— Tant pis… Suis-moi. Essaie de ne pas faire de bruit.

Sarah aurait bien voulu se persuader qu’elles étaient invisibles, au fond de ce ravin, mais elle savait qu’il n’en était rien. N’importe qui un tant soit peu observateur trouverait facilement les traces de leur glissade. Il fallait mettre de la distance entre elles et ces hommes cagoulés… ou même entre elles et les vigiles de la compagnie pétrolière, qui ne valaient guère mieux.

Elles se mirent en chemin, suivant le cours du torrent et se dissimulant entre les buissons enneigés et les rochers. Au bout de quelques mètres, Sarah s’immobilisa, l’oreille aux aguets.

— Je n’entends plus tirer, dit-elle.

— Et c’est bon signe ?

Elle n’en savait trop rien. Peut-être les cagoulés étaient-ils partis. Peut-être aussi battaient-ils les fourrés à leur recherche.

A l’abri d’un rocher, la tête levée vers la crête, Sarah scruta les ténèbres en direction du sentier et vit bientôt la lueur mouvante d’une lampe torche.

— Ils arrivent !

Emily s’aplatit auprès d’elle.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda-t-elle fébrilement.

— Reste tranquille !

La lueur flottait au-dessus du sentier. Quand elle dépassa l’endroit où elles avaient dévalé la pente, Sarah se détendit un peu. Peut-être les quatre hommes étaient-ils trop inexpérimentés pour voir les traces de leur glissade. Peut-être étaient-elles sauvées.

Le faisceau de la lampe balayait la forêt. Bien qu’il soit évident qu’il n’était pas assez puissant pour percer l’obscurité, Sarah se plaqua davantage contre le rocher par réflexe, comme si elle avait voulu se fondre en lui. Puis la lumière revint en arrière et une voix grave s’éleva dans la nuit.

— Emily ? Emily, vous êtes là ? C’est Blake.

Blake, le ranger taillé comme une armoire à glace, venait à leur secours. Sarah en éprouva un tel soulagement qu’elle faillit entonner un chant d’allégresse.

1. . Back Off Our Mountains : « Dégagez de nos montagnes. »

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