Un secret nommé Kendall - Par intime conviction

Chapitre 5

5

 

D’un coup de volant plutôt rageur, Blake fit quitter la route à la camionnette de Farley et se gara sur le bas-côté. Il reprit le téléphone des mains de Sarah et rappela immédiatement. Le numéro sonna dans le vide, comme un écho dans la nuit.

— Que s’est-il passé ? demanda Sarah en repoussant son bandeau improvisé sur sa tête.

— Il a probablement eu vent de ce qui est arrivé à Farley et à ses hommes…

Ce n’était pas une grande surprise. Après tout, les policiers n’avaient pas opéré sous le sceau du secret, et quelqu’un avait pu appeler de l’hôpital. L’homme avait peut-être des complices. Son espoir de le prendre par surprise avait fait long feu.

— Il connaît votre nom, fit encore remarquer Sarah.

Blake haussa les épaules.

— Il n’a pas dû lui être bien difficile de m’identifier. Après tout, je suis le témoin de Jeremy et il y a une réservation à mon nom à votre hôtel.

— Mon Dieu ! Mais c’est terrible ! S’il vous a trouvé dans mes registres, ça veut dire que quelqu’un qui travaille avec moi est en contact avec lui !

Elle paraissait vraiment préoccupée.

— Non, pas nécessairement, corrigea-t-il.

Elle scruta son visage comme si elle y cherchait une réponse.

— Vous avez une autre explication ?

— Vous avez tout ça sur un ordinateur ?

— Bien sûr !

— Il a pu pénétrer votre système.

— C’est encore pire ! Tout est inscrit là-dessus. Il peut y trouver tous les détails concernant le mariage. Le déroulement, les fournisseurs, les heures d’arrivée des invités…

— Il y a une autre possibilité.

Il voulait la rassurer avant qu’elle ne verse dans l’hystérie la plus complète.

— … Il a aussi pu tracer mon téléphone portable. Kovac a peut-être prononcé mon nom.

Elle secoua nerveusement la tête pour balayer cette option et retira avec un geste agacé le soutien-gorge, resté autour de son front.

— Vous auriez dû m’en parler, Blake ! Si j’avais su qu’un cinglé chercherait à les obtenir, je n’aurais pas rentré toutes ces informations dans mon ordinateur. Et que voulait-il dire avec cette horreur de tuer Emily lentement ?

— N’oubliez pas qu’il savait qu’il ne parlait pas à Farley. Il voulait nous choquer.

— Il a parfaitement réussi !

Sarah fronçait son petit nez comme si elle reniflait une mauvaise odeur, et il fut momentanément distrait par l’expression de son visage. Même à 2 heures du matin, avec tout ce qu’elle venait de traverser, elle rayonnait encore d’énergie. Il aurait bien aimé lui dire que tout allait bien se passer, mais il n’était pas question de lui mentir. Les ennuis étaient devant eux.

Il détourna ostensiblement le regard et annonça :

— Il faut que je parle à Kovac…

Après avoir rapidement mis l’adjoint au courant de l’évolution de la situation, Blake dressa les grandes lignes d’un nouveau plan d’enquête.

— Puisque nous sommes tout près du Laughing Dog, peut-être pouvons-nous commencer par là ? conclut-il. Pouvez-vous nous y rejoindre ?

Il allait remettre le contact, mais Sarah l’arrêta.

— Une seconde, lui dit-elle. J’ai quelque chose à vous demander…

— Je vous écoute…

— A partir de maintenant, je veux tout savoir. Vous devez me communiquer vos infos. Vous êtes d’accord ?

Blake n’avait pas vraiment l’habitude de partager ces choses-là, mais il comprenait bien que, cette fois, il le fallait. Sarah devait penser à la sécurité des personnes qu’elle logeait.

— Vous avez ma parole.

— Merci.

Elle hocha un peu la tête.

— Continuez sur cette route. Le Laughing Dog n’est pas loin, mais je ne sais vraiment pas ce que vous espérez y trouver. C’est fermé, à cette heure-ci, bien sûr. Et hier, c’était lundi soir. Pas de spectacle, ce jour-là.

Blake sourit.

— Du spectacle ? C’est là que vous vouliez que je trouve une stripteaseuse ?

— Pas du tout. Le Laughing Dog Saloon accueille des orchestres, de country et de folk, principalement.

Elle se pencha vers lui.

— Toutefois, je considère comme un bon signe que vous pensiez toujours à cette fameuse stripteaseuse…

— Pourquoi ça ?

— Parce que j’imagine que si vous en cherchez toujours une, c’est que le mariage aura bien lieu dans mon B & B.

Il était un peu tôt pour pouvoir l’affirmer.

— Je ne peux pas vous le promettre, lâcha-t-il sobrement.

* * *

Le saloon était isolé au milieu d’un terrain non construit, à la sortie de la ville. Tout de bois, avec sa large véranda, l’établissement semblait un souvenir de la conquête de l’Ouest. Seules concessions visibles à la modernité, une enseigne lumineuse éteinte à cette heure-ci et un vaste parking fraîchement déneigé, à l’arrière du bâtiment. Il y avait là une entrée de service, surmontée d’une lampe allumée.

— Les propriétaires vivent au-dessus du bar. C’est un couple très sympathique mais, si vous voulez les réveiller, il va peut-être falloir attendre que Kovac nous rejoigne…

Il la regarda du coin de l’œil. Sa flamboyante chevelure blond-roux adoucissait son beau visage aux traits volontaires, au menton déterminé.

Il gara la camionnette à côté de deux camions stationnés sur le parking. La nuit avait été difficile, et Sarah avait su faire face avec courage. Il voulait lui montrer qu’il avait apprécié son comportement. D’un mouvement spontané, il avança sa main et remit une mèche d’or blond et roux derrière son oreille.

Elle écarta sa main de la sienne.

— Bien sûr, fit-elle, avec une sorte d’amertume perceptible. C’est tout moi : cette bonne vieille Sarah !

Blake n’était pas bien sûr de savoir pourquoi elle réagissait aussi vivement.

— Pas la peine de vous formaliser, lui dit-il.

— Laissez vos mains où elles sont, répliqua-t-elle.

Elle se cala sur son siège, et rentra son cou dans sa parka, comme une tortue dans sa carapace.

— Je n’ai jamais beaucoup aimé ce genre de choses, expliqua-t-elle. A l’école, lorsque les garçons me tiraient les couettes, je ne trouvais déjà pas ça drôle.

— Et je parie que vous les battiez en sport !

— En tout cas, dit-elle calmement en lui lançant un regard entendu, aucun de ces imbéciles ne me l’a fait deux fois.

— Vous êtes une dure, on dirait.

— En effet.

Son attitude sonnait comme un défi tranquille, et Blake se sentait comme un écolier, mourant d’envie de la titiller. Il défit sa ceinture de sécurité et se tourna vers elle. Puis, d’un geste très rapide, il lui défit la fermeture Eclair de sa parka. Elle en resta bouche bée, le regard flamboyant à la fois de surprise et de colère.

— Personne ne s’amuse de Sarah, c’est ça ?

— Personne n’a survécu pour le raconter.

— Voyons un peu…

Il se pencha sur elle, comme s’il allait remonter la fermeture Eclair. Elle voulut lui assener un crochet du droit, mais Blake fut plus rapide ; il intercepta son poing serré et l’emprisonna dans sa main.

L’idée de la taquiner céda place à une tout autre envie qui répandit soudain son feu dans les veines de Blake : celle d’embrasser ces lèvres pleines et de sentir ce corps ferme contre le sien. Or, cela aurait été tout à fait déplacé ; jamais il ne pourrait justifier un tel acte. L’embrasser de force était tout à fait hors de question.

Il lâcha donc sa main et se recala dans son siège, regardant devant lui à travers le pare-brise.

— Vous savez, dit-il très doucement, ces garçons qui tiraient vos couettes, tout ce qu’ils voulaient, c’était attirer un peu votre attention.

— Et c’est ce que vous voulez, vous aussi ?

Il y avait dans sa question un accent inhabituel, qui le fit se tourner de nouveau vers elle.

— Peut-être…

De sa main gauche, Sarah eut le geste inattendu de lui caresser la joue. En même temps, ses yeux semblaient dire qu’elle voulait qu’il l’embrasse, mais ce ne fut pas ce qui arriva. Au lieu de cela, elle emprisonna le nez de Blake entre deux doigts et imita un Klaxon.

Avant même qu’il ait eu le temps de réagir, elle avait déjà quitté la camionnette et se dirigeait vers le saloon en lançant par-dessus son épaule :

— On ne me provoque jamais deux fois !

Blake descendait du véhicule quand une lumière s’alluma au premier étage. Un barbu en sous-vêtements de flanelle rouge sortit du bâtiment et fit un pas sur la passerelle de l’escalier d’incendie. Il tenait un fusil.

— C’est fermé ! cria-t-il.

— Zeke ! C’est Sarah Bentley !

Elle agita la main.

— Sarah ? Qu’est-ce que tu fais là à cette heure de la nuit ? s’étonna le tenancier. Et ce n’est pas la camionnette de Farley, ça ?

Au même instant, Kovac vint garer le SUV de location. Tout de suite, il ouvrit la portière et s’identifia.

— On a juste quelques questions à vous poser, Zeke.

— C’est bon, je descends…

L’homme rentra dans le bâtiment.

Malgré l’heure tardive, Kovac semblait en pleine forme, et prêt à commencer son enquête.

— Je vais essayer de tracer le portable du kidnappeur, dit-il à Blake qui l’avait rejoint. Ça ne servira probablement à rien, car il est sûrement équipé d’un système de brouillage, mais il faut quand même essayer. Et dès que je retournerai au poste, j’interrogerai Farley. Vous voudrez venir avec moi, major ?

— Je vous en prie, appelez-moi Blake. Non, je vous remercie, ce ne sera pas nécessaire.

— Vous croyez que le ravisseur est un type du coin ? Ou bien d’Aspen, peut-être ?

— Pas la moindre idée…

Blake était encore distrait par le souvenir de Sarah lui appuyant sur le nez et il se demandait à la fois comment reprendre une relation normale avec elle et comment en devenir plus proche.

— Ce que je me disais, reprit Kovac, c’est qu’il faut vivre dans les environs pour savoir que Farley et sa bande sont des bons à rien susceptibles d’accepter un contrat de ce genre.

— Mmm… Je vois pourtant mal un complot contre le général avoir son origine dans la région.

La porte de service s’ouvrit et Zeke reparut, dans son caleçon long et son tricot de peau en flanelle. Il avait une épaisse barbe poivre et sel, presque plus de cheveux sur le haut du crâne, et était grand et puissamment bâti. Quand il leur fit signe d’entrer, il ressemblait à un grizzli chassant une mouche de sa patte. Ils entrèrent donc dans une vaste cuisine moderne, très propre et impeccablement rangée, puis passèrent dans la salle, toute lambrissée de bois verni, avec un long bar en acajou d’un côté et la scène, de l’autre. Kovac leur indiqua une table ronde.

— Asseyez-vous. Vous voulez du café ?

Ce fut Sarah qui répondit :

— Du café, c’est du travail. Du thé serait plus simple…

— Peut-être, grogna Zeke, mais j’ai horreur de ça !

— D’accord pour le café, alors, mais c’est moi qui vais le faire.

Elle se rendit dans la cuisine pendant que Blake se présentait.

— Tyler Farley et ses copains ont eu des ennuis, expliqua-t-il ensuite. Deux d’entre eux sont à l’hôpital.

— Blessés comment ?

— Par balles.

— Dolly ! cria le géant en direction du plafond, sans bouger de sa place. Descends un peu, ça va t’intéresser…

La personne interpellée avait dû devancer ses désirs car elle entra instantanément par la porte qui donnait sur la scène. C’était une femme imposante, elle aussi, à qui ses cheveux blonds faisaient une sorte de halo autour de la tête. Elle ajusta sa robe de chambre molletonnée et s’assit près d’eux.

Après que Kovac l’eut présentée comme l’épouse de Zeke, il indiqua le nom des deux hommes de Farley et ajouta qu’ils étaient en état d’arrestation et ne couraient plus aucun danger.

— Qu’est-il arrivé ? demanda-t-elle.

Blake savait bien que dans une toute petite ville comme celle-là, il ne fallait pas espérer garder longtemps un secret. L’arrestation de Farley et sa bande allait faire parler pendant un bon moment. Il essaya donc de ne délivrer qu’un minimum d’informations.

— Farley a été engagé pour enlever Emily Layton, qui réside au Bentley’s B & B.

— Et à qui un beau garçon va passer la corde au cou, sous peu, s’amusa Dolly. Mais continuez, je vous en prie…

— Bref, nous les avons arrêtés, reprit Blake, qui ne tenait pas particulièrement à s’étendre sur ses propres exploits.

Passer pour le sauveur intrépide de ces dames n’était pas sa priorité, mais il ne voulait pas non plus rester comme le type à qui Sarah avait pincé le nez.

Il s’éclaircit la voix.

— L’adjoint Kovac et ses hommes ont procédé à quatre arrestations à la cabane de Farley. Le vrai ravisseur leur avait donné rendez-vous ici, au Laughing Dog, ce qui me fait penser qu’il devait être encore là il n’y a pas très longtemps.

Sarah revint de la cuisine avec un plateau chargé d’une cafetière et de tasses. Elle déposa le tout sur la table.

— Servez-vous !

Dolly lui sourit.

— Bonjour, mon chou. Alors, ce mariage chic, tout est prêt ?

— Oh ! Pas si chic que ça… Juste la famille, répondit Sarah.

Elle contrefit un sourire innocent et montra Blake.

— Voici le témoin et garçon d’honneur du marié, expliqua-t-elle.

— Il en a tout l’air, commenta Dolly d’un air entendu.

En se versant son café, Kovac demanda :

— Vous avez vu Farley, ces jours-ci ?

— Il était là le week-end dernier, dit Dolly. On avait Jessie et les Outlaws qui passaient ce soir-là, et il a fallu que Farley cherche la bagarre. Zeke a dû le traîner dehors et lui expliquer un peu la vie…

— Bah, il s’est très vite calmé, alors je lui ai permis de revenir.

— Vraiment ? s’étonna Kovac. S’ils vous font régulièrement des ennuis, pourquoi ne pas les flanquer définitivement dehors ?

— Dans ce cas précis, parce que Farley avait une grosse liasse de billets en main et qu’il passait commande sur commande au bar…

Ainsi, il dépensait déjà l’acompte qu’il avait reçu… Blake n’en fut pas autrement surpris, Farley ne lui ayant pas paru particulièrement malin.

— Et au cours de la semaine passée, Zeke, est-ce que vous avez remarqué des consommateurs qui n’étaient pas du coin ? reprit Kovac.

— Bien sûr, le week-end. Mais vous savez, les soirs où on a un bon orchestre, on voit passer beaucoup de monde…

— Personne au comportement un peu curieux ? insista Blake. Comme s’asseoir seul à une table ou porter une tenue un peu inhabituelle, un complet-veston, par exemple ?

Zeke et Dolly secouèrent la tête, mais Zeke resta un moment concentré, les sourcils froncés comme s’il cherchait à se souvenir.

— J’ai bien remarqué quelque chose, dit-il enfin. C’était dimanche matin. Je m’en souviens parce qu’il y avait du soleil et que j’étais à la fenêtre qui donne sur le parking, pour en profiter. J’étais là à me dire que j’étais bien fatigué de l’hiver, quand un de ces SUV tout clinquants, tout propres, est venu se garer. J’ai eu l’impression que son conducteur s’était mis là pour passer un coup de fil.

— De quelle couleur était-il, ce SUV ? demanda Blake, très intéressé.

— Noir ou peut-être bleu foncé. Je ne suis pas sûr.

— Et la marque, ou le modèle, vous l’avez reconnu ?

— Un « Escalade », peut-être bien. Flambant neuf. Je me souviens m’être dit que ça devait être une voiture de location.

Le tenancier du saloon voulut se resservir un café, mais sa femme lui tapa sur la main.

— Tu en as eu assez, lui dit-elle d’un ton sans réplique. Tu ne dormiras plus, après.

Zeke grommela quelque chose, mais n’insista pas.

— C’est intéressant, dit Kovac. Je peux voir avec les loueurs de voitures du coin et aussi les registres des hôtels, si c’est un étranger à la région. Blake, vous n’avez aucune idée de son nom ?

— Je peux toujours essayer de regarder les registres moi aussi, proposa Blake. Au cas où j’en verrais un qui me serait familier.

Intéressée, Dolly se tourna vers lui.

— Dites-moi, jeune homme… Vous êtes toujours célibataire ?

— Oui madame, répondit-il, amusé.

— Tu entends ça, Sarah ?

Dolly rayonnait.

— Il n’est pas marié.

— La nouvelle va certainement passer au journal local, ironisa Sarah.

— Oh ! Pas la peine de faire ta maligne ! lança la tenancière d’un air entendu. Et je parie que vous êtes militaire, vous aussi, comme le fiancé d’Emily ?

— Dans l’armée de terre, précisa Sarah pour lui. Un ranger…

— Plus pour longtemps, répliqua Blake.

Il n’avait pas besoin de fournir d’explication, mais il le fit néanmoins, tourné vers Sarah :

— Dans six mois, environ, je demanderai ma retraite.

— Vous avez raison. C’est le moment de changer de vie, affirma Dolly avec assurance. Cela fait vingt-trois ans que je tiens un bar, je crois que je connais la nature humaine.

— Ah oui ?

— Vous avez l’air d’un homme qui est prêt à s’enraciner. Peut-être même à se trouver une femme et à lui faire des enfants.

Il ne dit pas non…

OceanofPDF.com