Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 7
7
Christina vacilla et s’accrocha à Eric comme à une bouée de sauvetage.
Passant devant elle, il ouvrit la porte.
— Qui êtes-vous ?
L’homme recula d’un pas.
— Darius Cole, un ami de Vivi Sandoval.
— Comment avez-vous appris que Christina était ici ? s’enquit Eric.
Le jeune homme blêmit.
— Par Vivi. Elle m’avait dit que sa sœur était à San Francisco et était descendue dans cet hôtel.
Eric se tourna vers Christina. Elle ouvrit les bras dans un geste d’ignorance. Lorsqu’elle avait discuté avec Vivi, un mois plus tôt, elle lui avait dit qu’elle devait venir à San Francisco pour son travail et sans doute avait-elle fait allusion à cet hôtel. Elle ne s’en souvenait plus. Et puis, quelle importance ?
Elle saisit le bras de Darius pour l’attirer dans la chambre.
— Racontez-moi ce qui s’est passé. Depuis combien de temps Vivi a-t-elle disparu ?
— Depuis quinze jours, répondit-il en se libérant de son emprise. Vous êtes un genre de flic, non ? Vivi nous l’avait dit.
— Je suis agent du FBI. Avez-vous prévenu la police ?
— A quoi bon ? répondit-il en faisant le tour de la chambre, les poings serrés. A leurs yeux, elle est majeure et libre de ses mouvements. Tant que nous n’avons pas la preuve que sa disparition est le résultat d’un acte criminel, ils refusent de bouger.
— D’accord, calmez-vous.
Christina ferma les paupières. Elle-même était tout sauf calme. Eric s’approcha d’elle pour lui caresser le dos.
Elle prit une profonde inspiration.
— Commençons par le commencement. Vivi était-elle à Big Sur la dernière fois que vous l’avez vue ?
— Non, à Santa Cruz, sur la côte. Nous étions tous hébergés chez Papa Bud.
— Papa Bud ?
— Un ancien hippie qui possède une grande maison ouverte à tous.
— Depuis combien de temps y viviez-vous avec Vivi ?
— Quelques mois. Nous travaillions sur la promenade. J’étais barman et Vivi tirait les cartes.
— Ma sœur a-t-elle dit quelque chose avant de s’en aller ? A-t-elle rencontré quelqu’un ? Et qu’en est-il de ce Papa Bud ?
— Papa Bud est sympa. Il est aussi inquiet que nous tous.
— Vivi prenait-elle des drogues chez lui ?
— Pas grand-chose, un peu d’herbe. Vous la connaissez, ajouta-t-il avec un haussement d’épaules. Elle est capable de se mettre dans un état second toute seule. Elle n’a besoin de rien pour entrer en transe.
— Dans quel contexte est-elle partie ? A-t-elle pris son sac ? Sa voiture ?
— Nous n’avions pas de voiture là-bas. Nous étions descendus le long de la côte en auto-stop pour voir des gens puis nous sommes revenus à San Francisco où j’avais laissé ma bagnole et nous pensions retourner à Santa Cruz. C’est là qu’elle est partie. En prenant seulement son sac à main et un sac de voyage.
Avec un soupir de soulagement, Christina s’appuya contre Eric. Celui-ci l’enlaça.
— J’ai l’impression qu’elle en a eu assez de Papa Bud, reprit Darius. Elle a dû en avoir marre de tirer les cartes sur la promenade et elle a décidé de prendre ses cliques et ses claques. Vous devez suffisamment connaître Vivi pour savoir qu’elle aime la nouveauté, le changement.
Il se passa la main dans ses cheveux bruns, taillés en brosse, les redressant davantage encore.
— Voilà pourquoi les flics refusent de s’en soucier. Ils pensent qu’elle a simplement eu envie de changer de crémerie.
— Et pas vous ?
— Elle n’a rien dit à personne. Elle a filé comme une voleuse, au milieu de la nuit. Pourquoi aurait-elle fait ça ? demanda-t-il en se rongeant les ongles, des ongles peints en noir.
Christina leva les yeux au ciel.
— Vous devait-elle de l’argent ?
— Non, mais quelque chose la préoccupait.
De nouveau, le cœur de Christina s’accéléra.
— Et quoi ?
— Je n’ai aucune certitude mais je crois que c’était en rapport avec ces meurtres.
— Quels meurtres ?
Eric l’étreignit plus fort et elle s’en félicita.
— Elle avait découpé des articles de journaux concernant un meurtre à San Diego et un autre à Portland, un homme et une femme.
— Vous a-t-elle dit quelque chose à ce sujet ? demanda Christina en s’humectant les lèvres.
— Non, pas vraiment. Mais elle ne cessait de les relire. Et elle avait l’air d’avoir peur. Santa Cruz est une ville assez sympa mais elle refusait de traîner dehors, une fois le soleil couché.
— Savez-vous si quelqu’un la menaçait ou la harcelait ?
— A Santa Cruz ?
Christina haussa les épaules.
— Santa Cruz a peut-être la réputation d’être un paradis terrestre mais beaucoup de dingues y ont élu domicile comme dans toutes les villes du monde. Peut-être qu’un de ses clients ou quelqu’un qui l’avait repérée sur la promenade faisait une fixation sur elle. Tout est possible.
— Pourquoi ne nous en aurait-elle pas parlé ? Pourquoi garder ce genre de secret pour elle ?
— Vous connaissez Vivi…
Darius eut l’air choqué.
— Est-ce que je dois comprendre que vous ne vous souciez pas de votre sœur ? Que vous n’avez pas envie de la retrouver ?
Christina se raidit et Eric reprit ses caresses apaisantes.
— Bien sûr que si ! Mais vous ne m’y aidez pas beaucoup. A votre avis, que lui est-il arrivé ? Si quelqu’un l’avait enlevée, elle n’aurait pas disparu avec son sac et des affaires.
— Elle a emporté quelques vêtements mais elle a laissé ce qui avait le plus de valeur à ses yeux.
— C’est-à-dire ? Son bongo ?
Darius siffla entre ses dents.
— Vous êtes bien un flic, y a pas d’erreur.
— Dites-moi simplement ce qu’elle a laissé qui avait tant d’importance pour elle.
— Ses cartes, son encens et son talisman.
— Son talisman ?
— Un médaillon qu’elle portait au cou en permanence. Pourquoi ne l’a-t-elle pas emporté ?
Eric claqua des doigts.
— A quoi ressemblait ce médaillon ?
— Un disque traversé par deux lignes ondulées parallèles et coupées par un trait.
A ces mots, Eric repartit dans sa chambre et revint avec le papier sur lequel il avait dessiné le symbole gravé sur le médaillon de Liz Fielding.
— Ressemblait-il à celui-ci ?
— Où avez-vous trouvé ça ? répondit Darius en s’emparant du feuillet. En tout cas, oui, c’est le même.
Christina plaqua ses mains contre sa bouche. Qu’est-ce que cela signifiait ? Vivi faisait-elle partie de ce cercle, elle aussi ?
— Je… je n’ai jamais vu ma sœur porter ce médaillon.
— Pourtant, elle l’avait sur elle en permanence, confia Darius. Sous ses vêtements. Et elle l’a laissé en partant. Pourquoi ne l’aurait-elle pas pris avec elle ? Et le reste de ses affaires ?
Parce que quelqu’un tue les membres de son cercle, songea Christina. Mais il n’était pas question de livrer une telle information à Darius. Elle préféra lui mentir.
— Ecoutez, je pense vraiment que Vivi a quitté Santa Cruz de son plein gré et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
Darius rendit le dessin à Eric.
— Vous ne voulez pas me dire d’où vous tenez ce dessin ?
— Ce sont les affaires du FBI, répondit Eric en repliant le feuillet pour le glisser dans sa poche.
Christina prit une profonde inspiration.
— Vivi me donnera sans doute bientôt de ses nouvelles. On se tient au courant, d’accord ?
— Je vous laisse mon numéro de téléphone, proposa Darius.
Il s’empara d’un bloc de papier à l’effigie de l’hôtel et y griffonna ses coordonnées.
— J’espère que vous avez raison. Vivi tient sa grande sœur en haute estime.
Des larmes inattendues brûlèrent les paupières de Christina.
— Je suis sûre qu’elle va bien, Darius. Elle avait sans doute envie d’une pause. Prenez soin de ses cartes et de son médaillon. Rangez-les dans un coin. Elle va revenir.
— Vous m’appelez dès que vous l’avez retrouvée, d’accord ?
Les épaules redressées, il semblait tendu comme s’il refusait de partir tant qu’elle ne le lui aurait pas promis de le faire.
— D’accord, je vous préviendrai, répondit-elle en lui tendant la main. Merci d’être venu et de m’avoir mise au courant.
Darius hocha la tête mais ne lui serra pas la main.
— Retrouvez-la, je vous en prie. Je pense qu’elle est en danger.
— Je ferai de mon mieux.
Darius franchit la porte qu’Eric tenait ouverte et disparut dans le couloir.
Comme Christina fixait la porte close, Eric lui lança :
— Ça va ?
Sa voix rauque l’arracha de l’abîme de folie dans lequel elle menaçait de sombrer.
— Que se passe-t-il d’après toi ? Dis-le-moi avant que je devienne totalement cinglée.
— Je crois que ta sœur se sentait menacée par quelqu’un ou par quelque chose et qu’elle a décidé de quitter Santa Cruz et la maison de Papa Bud. Elle avait fait halte chez ce hippie mais elle ne s’y sentait pas en sécurité et elle a préféré plier bagage.
— Et elle aurait laissé ses affaires, son matériel professionnel, son attirail de sorcellerie ? Pourquoi ?
Elle s’assit lourdement sur le lit.
Eric s’approcha d’elle.
— C’est évident, non ? Ta sœur n’avait pas envie d’être identifiée comme une sorcière, elle ne voulait pas faire état de son métier.
Christina poussa un long soupir.
— Cela paraît plus logique quand c’est toi qui l’exprimes mais c’est exactement ce que je pense.
— Souviens-toi : qu’a dit Libby ?
— Qu’une guerre contre les sorcières était en cours.
S’extirpant du lit, elle se mit à arpenter la chambre.
— Comment le FBI va-t-il réagir quand nous allons évoquer le mobile des crimes ?
A son tour, Eric s’allongea sur le lit — son lit à elle —, les bras repliés pour y appuyer sa tête.
— Crois-tu que l’affaire les intéressera moins parce que les victimes s’adonnent à la sorcellerie ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Rich nous traitera sans doute d’imbéciles. Il pensera que je me fais des idées.
— Une preuve est une preuve.
— Mais nous n’avons rien qui prouve quoi que ce soit. A ton avis, ma sœur, ma propre sœur, pourrait-elle être impliquée dans cette histoire ?
— Elle n’y est pas impliquée, Christina.
— Manifestement, elle est au courant de la situation. Elle sait qu’elle est dans le collimateur du tueur.
— D’une certaine façon, ça nous aide. Nous avons un point de départ. Libby a mentionné un autre cercle de sorcières, un combat fratricide. Je crois que nous devrions creuser, faire des recherches sur la question… demain.
— Tu as raison. J’aimerais juste ne pas avoir à m’inquiéter pour Vivi, en plus du reste. Mais je n’y peux rien, j’angoisse.
Elle vint s’asseoir à côté de lui.
— En plus du reste ? répéta-t-il. Quel reste ? Quels sont tes autres sujets d’inquiétude ?
Elle se mordilla les lèvres. La présence d’Eric, allongé sur son lit, l’inquiétait. Le fait qu’elle lui mentait l’inquiétait. Ce qui allait se passer quand elle lui avouerait tout l’inquiétait.
Elle ferma les yeux pour ne plus penser à rien.
Mauvaise idée. Il se redressa et lui prit la main.
— Tout ira bien pour ta sœur, Christina. Quel que soit le type qui a peint ce symbole sur ton pare-brise et qui a tenté de t’écraser, il est simplement en train de jouer un petit jeu malsain. Et c’est à toi qu’il veut nuire, pas à elle.
Il lui caressa le menton.
— Et avant de t’atteindre, il devra me passer sur le corps.
Elle battit des paupières. Avoir Eric à ses côtés lui serait en effet d’un grand secours. Elle ne l’aurait jamais imaginé. C’était même assez drôle.
Elle lui sourit.
— Merci, cela me réchauffe le cœur.
— Parles-tu ironiquement ?
— Pas du tout. Je suis rassurée et heureuse que tu sois là, Eric.
— Moi aussi et n’oublie pas que je suis tout près si tu as besoin de quoi que ce soit ou si tu fais un mauvais rêve.
— Tu sais, je crois que j’ai rêvé de Vivi au moment où elle est partie sans prévenir. Elle communiquait avec moi.
— Tu as sans doute raison.
Elle le dévisagea. Se moquait-il d’elle, ou parlait-il sérieusement ? C’était ce qu’elle avait toujours aimé chez lui. Il était capable d’une inflexibilité mordante mais également d’empathie avec les autres. Il avait connu assez de tragédies dans sa jeunesse pour pouvoir sentir la détresse chez autrui.
Ses yeux noisette s’assombrirent et il se pencha vers elle pour caresser ses lèvres, si rapidement qu’elle crut presque à un rêve.
— Appelle-moi si tu as besoin de moi. Je ne verrouillerai pas ma porte ce soir.
Elle hocha la tête, admirant son dos large et musclé tandis qu’il repartait dans sa chambre.
Eric referma sa porte et se frappa le front.
Il n’avait vraiment aucune maîtrise de lui-même. Pourquoi l’avait-il embrassée ? Elle n’était pourtant pas sur le point de s’effondrer. Christina ne se laissait jamais abattre. Tout au plus s’autorisait-elle, exceptionnellement, une larme. Même les menaces dont elle faisait l’objet ne semblaient pas l’inquiéter outre mesure. C’en était même curieux : elle ne paraissait pas concernée. Pourtant, quelque chose la rendait nerveuse. Et il ne s’agissait pas de sa sœur parce que avant le passage de Darius, elle était déjà agitée. Il l’avait remarqué dès son arrivée au poste de police.
Cela pourrait-il être le souvenir de leur relation passée, le fait de travailler ensemble deux ans après leur rupture ?
Il poussa un soupir et se dirigea vers la salle de bains pour y faire sa toilette.
Puis il se glissa entre ses draps.
Mais un léger bruit, comme un clic, le fit se redresser. Il se tourna vers la porte communicant avec la chambre de Christina.
Zut, il avait oublié sa promesse de ne pas tirer le verrou. Il se leva et traversa la chambre pour le faire. Le son sec résonna dans la nuit.
Il retourna ensuite vers son lit. Comme il se recouchait, le même bruit résonna de l’autre côté de la porte : Christina déverrouillait également.
Etait-ce une invite ? se demanda Eric.
Il enfouit la tête sous son oreiller.
Tu as tout intérêt à ne pas prendre tes désirs pour la réalité, Brody !
Mais avec Christina, c’était plus facile à dire qu’à faire.
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