Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 8
8
Le lendemain matin, Eric rejoignit Christina au restaurant de l’hôtel. Elle avait l’air fatiguée.
Il lui sourit en s’asseyant en face d’elle.
— Apparemment, tu aurais eu besoin de quelques heures supplémentaires de sommeil.
— Quelques heures supplémentaires ? Je n’ai pratiquement pas fermé l’œil de la nuit.
— Tu t’inquiètes pour Vivi ? demanda-t-il en se servant du café.
— Oui, pour Vivi.
— Voilà ce que je te propose, dit-il en sortant son Smartphone de sa poche. Je vais passer un coup de fil à mon frère Judd et voir s’il peut faire quelque chose, retrouver ta sœur.
— Il ferait ça ?
— S’il n’est pas trop occupé, oui.
Il composa le numéro de son frère et presque immédiatement la voix enregistrée de Judd lui répondit :
« Vous êtes bien sur la messagerie de Judd Brody. Merci de laisser un message. »
— Judd, salut, c’est Eric. Peux-tu me rappeler ? J’aimerais que tu localises quelqu’un pour moi.
En raccrochant, il secoua la tête.
— Je ne comprends pas comment mon frère parvient à gagner sa vie. Il passe son temps à faire la fête.
— Penses-tu qu’il te rappellera ?
— Oui, sauf s’il est en train de traquer une épouse infidèle, de planquer pour photographier ses turpitudes.
— Apporter la preuve d’un adultère constitue-t-il l’essentiel de ses activités ?
Elle semblait dégoûtée.
— Il accepte tout ce qu’on lui demande. Souvent, il doit retrouver des personnes enlevées et il lui arrive aussi de jouer les gardes du corps.
— Vraiment ? Pour des célébrités ?
— A l’occasion. Pourquoi ? demanda-t-il en fronçant les sourcils. Songes-tu à écrire un nouveau livre ?
— Un nouveau livre ? s’exclama-t-elle en frappant la table du poing. Je croyais que nous avions mis les choses au clair. Je n’ai jamais publié de livre.
Il lui tapota la main.
— Détends-toi. Je plaisantais.
— Je préfère les mauvaises plaisanteries aux piques sournoises. Mais à ce sujet, j’ai conservé mes notes sur l’affaire de ton père et, comme je te l’avais dit à l’époque, elles sont à ta disposition. Elles t’appartiennent.
— Je me demande bien ce que je pourrais en faire.
— Tu avais envie de découvrir la vérité. De comprendre pourquoi ton père avait été accusé d’être un tueur en série et pourquoi, s’il était innocent, il a fini par se suicider. Ça ne t’intéresse plus ?
— Bien sûr que si.
La serveuse s’arrêta devant leur table, les interrompant.
Christina commanda des céréales et des fruits, Eric une omelette.
— Tant que je n’aurai pas les réponses à ces questions, reprit-il, je ne connaîtrai jamais le repos. Au fait, récemment, Sean a découvert quelque chose alors qu’il enquêtait sur le Tueur de l’Alphabet.
— Quelque chose à propos de ton père ?
— Oui. Les supérieurs de mon père lui avaient recommandé de consulter un psy quand le Tueur de l’Annuaire a commencé à communiquer avec lui.
— C’est en effet la procédure habituelle au sein de la police.
— Sean a pensé que ce psychiatre pourrait peut-être lui expliquer le suicide de notre père. Il s’est donc renseigné pour découvrir qui il avait vu à l’époque et pour retrouver la trace de ce médecin.
Christina se pencha vers lui, les yeux brillants.
— Je comprends sa démarche. Ce psychiatre a certainement pu l’éclairer sur l’état d’esprit de votre père à l’époque.
— Malheureusement, cela n’a rien donné. Ce médecin est mort au moment précis où Sean débarquait chez lui.
— Quoi ? s’exclama-t-elle en repoussant ses cheveux en arrière. Que s’est-il passé ?
— Il a été terrassé par une crise cardiaque.
— Seigneur ! Quelle était la probabilité qu’un événement pareil se produise ?
— Très faible.
— Qu’en a conclu Sean ?
— Il pense que ce psy avait des informations à lui communiquer, des informations que quelqu’un ne voulait pas qu’il lui transmette.
— A-t-il la preuve que cet infarctus a été provoqué ?
— Il m’a appelé à ce sujet et nous avons trouvé des traces d’une substance toxique dans l’organisme du docteur Patrick. Cela dit, il est également possible que le stress ou autre chose soit à l’origine de cette crise cardiaque. Le fait de se remémorer mon père a peut-être déclenché un afflux d’émotions. D’autres investigations sont en cours. Mais le fait que ce médecin soit mort brutalement au moment où Sean voulait l’interroger est… très bizarre.
— Oui, c’est plus que troublant !
La serveuse leur apporta leurs plats et Eric prit sa fourchette. D’un mouvement de menton, il désigna l’assiette de Christina.
— Cela va-t-il te suffire ?
— Largement ! Il y a des bananes, des framboises, du fromage blanc. Je vais me régaler.
— Maintenant, cessons de parler de l’enquête de mon père et revenons à nos moutons. Nous avons un autre tueur à démasquer.
— Nous allons allumer ton ordinateur, nous connecter sur internet et effectuer des recherches sur ces cercles de sorcières.
— Peut-être pourrions-nous en apprendre davantage en interrogeant Libby.
— Pourquoi pas, oui. D’autant que, avec un peu de chance, Nigel sera là.
— Il y a tant de sorcières et nous avons si peu de temps, dit-il en piquant un morceau d’omelette.
Ils finirent rapidement leur petit déjeuner et rejoignirent l’ascenseur. Christina paraissait toujours aussi agitée, remarqua Eric. Pourtant, les choses étaient désormais claires entre eux : elle n’avait jamais voulu écrire ce livre sur son père, et il la croyait. Alors qu’est-ce qui la tracassait ? Sa sœur Vivi ? Certainement. Mais encore une fois, elle était nerveuse avant d’apprendre la disparition de celle-ci. Il y avait donc autre chose. Mais quoi ?
L’ascenseur s’ouvrit, le tirant de ses rêveries.
— On va dans ma chambre ? proposa-t-elle.
— Je te retrouve par la porte intérieure puisque je dois d’abord récupérer mon ordinateur.
— J’en ai un aussi.
— Le mien est plus rapide.
Elle soupira.
— Si tu insistes, passe par la porte communicante mais je ne t’ouvrirai que si tu frappes en respectant le code secret.
Quelques instants plus tard, il donna trois petits coups au battant de bois.
— Prête ?
Elle lui ouvrit.
— Tu as spontanément trouvé le code.
— J’ai des dons d’extralucide !
Il installa son ordinateur sur la table près de la fenêtre et l’alluma.
— Alors, à quoi devons-nous nous intéresser en premier ? Aux cercles ?
— Essayons, oui.
— Les cercles de sorcières ont-ils des noms, à ton avis ? demanda-t-il en pianotant sur le clavier.
— Aucune idée. Libby ne nous a pas fourni beaucoup de détails.
— Et ta sœur ? T’a-t-elle déjà donné un nom ?
— Non, je ne savais même pas qu’elle était membre d’un cercle. Ni elle, ni mon père. Je savais encore moins qu’il existait plusieurs cercles.
— Peut-être sont-ils liés entre eux comme des membres d’une grande famille. Tu entres dans un cercle et tu vois s’il te convient, ajouta-t-il en tapotant les touches.
— Non, sûrement pas. Rappelle-toi les paroles de Libby. On ne rejoint pas un cercle. On lui appartient.
Il fixa la page qui s’affichait devant lui.
— Pour tout te dire, je me demande si elle ne nous a pas raconté n’importe quoi.
Elle se pencha par-dessus son épaule.
— Alors qu’as-tu trouvé ?
— Quelle est la différence entre les sorcières et les chamans ? s’enquit-il en positionnant l’écran pour qu’elle le voie mieux.
Comme elle s’avançait, il huma avec délice les fragrances de son parfum. Il ignorait le nom de son eau de toilette, mais elle était certainement unique et Christina la seule à la porter.
— Je n’ai pas la moindre idée de ce qui les différencie. Essaie ce site Web, ajouta-t-elle en désignant un lien. Apparemment, il s’agit d’un répertoire des sorcières.
— Lesitedessorcières.com ? Le nom est accrocheur.
Il cliqua sur le lien et l’écran se couvrit de symboles, de signes et de publicités pour un nombre incalculable de produits.
— Nous pourrions passer la journée là-dessus.
— Ce ne sera pas utile. Regarde. Il y a ton symbole, là.
— Et un lien y est attaché.
Suivant le texte avec le doigt, Eric lut à voix haute :
— Ce symbole est apparu dans les Caraïbes et il a longtemps figuré en bonne place dans les rituels des santerias. Mais de nos jours, il est plus souvent associé aux brujos du Mexique, en particulier aux Brujos de Invierno.
— « Les sorciers d’hiver », traduisit Christina. Je n’avais jamais entendu ce nom auparavant. Mais papa est originaire du Mexique. Il n’est donc pas surprenant qu’il appartienne à ce cercle. Reste à comprendre pourquoi quelqu’un voudrait s’en prendre aux membres de cette organisation.
— Pour l’argent, l’amour, le pouvoir ?
— Ces gens te donnent-ils le sentiment de courir après le pouvoir ou l’argent ?
Comme elle continuait d’étudier la page, elle poussa soudain un cri.
— Attends ! La carte de tarot retrouvée sur les cadavres représentait l’arcane de la Force. Le pouvoir pourrait donc être le mobile de ces meurtres.
— Le pouvoir et la mort, non ? demanda-t-il en se frottant l’oreille. J’espérais qu’il y aurait un répertoire des sorcières. Comment le tueur les trouve-t-il ? Comment a-t-il ciblé ses victimes ? Nous devons le découvrir avant qu’il ne frappe de nouveau.
— Et avant d’aller plus loin dans cette direction, il nous faut vérifier les liens avec l’univers de la sorcellerie des deux autres victimes qui ne sont pas de San Francisco. Jusqu’ici, nous avons le symbole occulte sur le médaillon de Liz et la librairie ésotérique où travaillait Nora. Et bien sûr, la conviction de Libby que Nora appartenait à ce cercle.
— N’oublie pas que nous avons trouvé le même symbole sur ton pare-brise, ce qui signifie que le tueur — ou quelqu’un d’autre qui connaît les liens des victimes avec ce cercle — est toujours à San Francisco.
— Nous transmettrons toutes ces informations à la police judicaire de San Francisco. Nous leur avons promis de partager nos avancées avec eux et peut-être auront-ils quelque chose pour nous.
— Je serais plus à l’aise si mon frère était en ville.
— Quand revient-il de ses vacances ?
— Pas avant septembre. Au cours de sa dernière enquête, il a rencontré une institutrice dont il est tombé amoureux.
— Au point de voyager avec elle ?
— Je sais, j’ai été étonné, moi aussi. Elle enseigne dans une maternelle d’un quartier mal famé de San Francisco.
— En tout cas, mieux vaut qu’il soit tombé amoureux d’une maîtresse d’école plutôt que d’une stripteaseuse !
Il se mit à rire.
— La fille qui l’accompagnait au dîner de nos fiançailles n’avait rien d’une stripteaseuse.
— Euh… Elle travaillait dans une boîte de nuit et elle répondait au nom évocateur de Candy…
— C’était une danseuse exotique.
— Lorsqu’une danseuse exotique se déshabille, c’est une stripteaseuse. Surtout si elle se fait appeler Candy.
Eric se leva pour aller chercher une bouteille d’eau.
— Sean fréquentait ce genre de filles parce qu’il avait peur de se lier sérieusement à une femme. Comme ça, il pouvait garder ses distances sans faire de mal, sans blesser sa partenaire.
— S’il est parti en vacances avec une institutrice, il n’en est plus là.
— Et voilà pourquoi je n’ai pas envie de l’ennuyer avec cette histoire. Bon, je vais chercher mes dossiers, lança-t-il en repartant vers sa chambre.
Lorsqu’il revint, Christina avait pris sa place devant l’ordinateur et pianotait furieusement sur le clavier.
— Tu as trouvé quelque chose ?
— Je continue de chercher mais il n’y a pas beaucoup de sites internet qui donnent les listes de sorcières, de leurs cercles.
Il posa les chemises cartonnées sur la table.
— Elles préfèrent sans doute se cacher, cultiver le mystère.
Quelqu’un frappa à la porte de Christina.
— Tu attends quelqu’un ?
— Non. Mais Darius a peut-être du nouveau à propos de Vivi.
Elle bondit sur ses pieds et se hâta vers la porte. Mais alors qu’elle regardait par l’œilleton, elle lâcha un juron.
— Qui est-ce ? demanda Eric.
— Personne, murmura-t-elle. Faisons semblant de ne pas être là.
Intrigué, Eric s’approcha.
Christina couvrit aussitôt l’œilleton du doigt. Mais une voix s’éleva du couloir.
— Allez, Christina, ouvre-moi ! C’est Ray Lopez. Je sais que tu es là et je veux que tu me racontes tout sur cette histoire.
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