Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 12
12
S’il s’était agi d’un sport, Blake aurait pu dire que son équipe était gagnante. Kovac et le groupe de sauvetage en montagne avaient évacué Norman Franks, l’intrus, le ravisseur, vers l’hôpital d’Aspen. Ses blessures avaient été soignées. Il était sous bonne garde, toujours inconscient, et tout laissait à penser qu’il était venu seul. Les charges contre ceux qu’il avait engagés, Farley et sa bande, restaient inchangées et, pour le moment, on n’avait pas décelé d’autres menaces imminentes.
Côté un peu moins positif du bilan, l’équipe de démineurs appelée par le bureau du shérif n’avait pas réussi à retrouver la bombe. Ils supposaient que le sac à dos lancé par Blake avait dû s’accrocher dans les branches d’un arbre. Dès que la météo redeviendrait favorable, on engagerait des recherches par hélicoptère pour tâcher de le retrouver dans les frondaisons.
Vers 2 heures de l’après-midi, la neige s’était remise à tomber doucement et on prévoyait des chutes abondantes pour le lendemain, qui se poursuivraient samedi, jour du mariage et jusqu’à dimanche.
Blake ne savait pas ce qu’il devait en penser. Pour le moment, il se tenait sur la mezzanine en haut de l’escalier, les coudes sur la rambarde, et regardait l’entrée du chalet. Le père de la mariée, le sénateur Hank Layton, et sa femme Rebecca étaient attendus d’une minute à l’autre. Il vit Sarah traverser en trombe le vestibule et rejoindre Alvardo, qui allait sortir. Sa voix coléreuse était parfaitement audible à l’étage.
— Il faut que je vous parle, capitaine Alvardo !
Les mâchoires serrées, il se tourna lentement vers elle. De toute évidence, il n’appréciait plus autant le charme de son hôtesse que lors de son arrivée.
— Qu’y a-t-il ?
— Vous avez appelé le fleuriste et lui avez dit que son personnel n’avait pas accès au chalet. De qui vous moquez-vous ? Vous croyez vraiment qu’il y a des terroristes, chez Fleurs et Rubans ?
— J’ai été chargé de vérifier les identités. Deux de leurs employés ont un casier judiciaire. Ils ont été arrêtés il y a quatre ans pour troubles à l’ordre public.
— Ah, vraiment ?
Les poings sur les hanches, Sarah fixait son interlocuteur droit dans les yeux. Blake ne pouvait pas le voir, mais il était certain que son regard lançait des éclairs.
— Emily, dit-elle, la mariée en personne, vous entendez bien ? a été arrêtée plus souvent que ça, pour le même motif. Et c’est la personne la plus innocente que je connaisse !
— J’agis comme j’en ai reçu l’ordre, répliqua le jeune officier. Aucune personne ayant un casier judiciaire ne doit entrer ici.
— Dans ce cas, c’est vous qui accueillerez leur camionnette à la porte de service et vous déchargerez les fleurs vous-même. Je vous informerai de leur arrivée.
Sur ces mots, elle tourna les talons et regagna la cuisine pendant qu’Alvardo jurait entre ses dents.
Blake failli éclater de rire. Alvardo avait bien mérité cette petite leçon car, en fait, il n’avait pas suivi précisément ses ordres. Blake avait bien spécifié qu’il devait l’appeler avant toute prise de décision. Pour sa part, il n’aurait pas hésité longtemps à accorder le droit d’entrée au personnel de Fleurs et Rubans. Le comportement psychorigide et compulsif d’Alvardo commençait à lui peser même si, c’était vrai, le principe de précaution valait toujours mieux que le laxisme.
Le son d’un Klaxon, devant le chalet, fit jaillir Emily de la cuisine comme un diable d’une boîte. Elle ouvrit la porte, sortit sur le perron, et l’on put entendre ses cris de joie, jusqu’à ce qu’elle fasse entrer un grand homme mince aux cheveux gris et une femme très élégante dans une parka blanche au col de fausse fourrure. Quand Jeremy rejoignit ses futurs beaux-parents, il y eut des embrassades à n’en plus finir. Tout le monde parlait et riait à la fois.
La chaleur de ces retrouvailles avec la famille Layton contrastait sensiblement avec la raideur un brin compassée qui avait présidé à l’arrivée du général. Blake observa Sarah qui, à quelques pas, arborait son sourire professionnel, accueillant ses hôtes et leur souhaitant la bienvenue. Elle savait parfaitement cacher ses émotions sous une apparence pratique et efficace, mais il avait eu l’occasion d’entrevoir une autre facette de sa personnalité. Là-bas, dans la grotte derrière la cascade, elle avait un peu relâché sa garde et la veille, quand ils s’étaient embrassés, il avait pu sentir toute sa passion.
Comme si elle lisait ses pensées, elle leva les yeux et le vit sur la mezzanine. Ses lèvres esquissèrent un sourire qui semblait n’être que pour lui. Peut-être se faisait-il des idées, mais il eut l’impression qu’elle pensait très précisément à leur baiser au même instant que lui. Sans la quitter des yeux, il descendit l’escalier et fut immédiatement happé par le tourbillon des présentations et salutations enthousiastes de la famille Layton, même de la part du sénateur.
Un jeune homme blond aux yeux de cocker, chargé de deux grosses valises, s’encadra dans la porte.
— Je ne voudrais pas être importun, dit-il en souriant d’un air gentiment embarrassé, mais il y en a encore six à décharger…
— Six ! s’exclama Emily en roulant des yeux effarés. Mais, maman, tu ne vas rester ici que trois jours !
— La moitié est pour toi, répondit Rebecca Layton. Nous avons ta robe de mariée et aussi votre toilette, Sarah. Elle est très belle, vous verrez. J’ai également prévu de quoi nous faire quelques soins…
— Vous n’avez tout de même pas pris tout un salon de beauté avec vous ? demanda Sarah en souriant.
— J’ai des lotions, des crèmes, et des baumes. Nous allons sentir bon comme un jardin fleuri, mesdames !
Blake se présenta lui-même au jeune homme blond, l’assistant parlementaire et rédacteur des discours du sénateur. Son nom n’était rien de moins que Horatio Harrison Waverly-Smythe III, mais il insistait pour qu’on l’appelle plus simplement Skip.
— Bon, venez, Skip, lui dit Blake. On va s’occuper de ces valises…
— Vos chambres sont à l’étage, dans l’aile gauche, dit Sarah, je vais vous les montrer.
— Où est le père de Jeremy ? demanda le sénateur. Je suis impatient de faire sa connaissance.
L’instant était venu. La rencontre des deux hommes était imminente et ce n’était pas exactement l’idée que la mariée ni son témoin et demoiselle d’honneur se faisaient d’une ambiance paisible pour un mariage. Au fond, tout le monde appréhendait plus ou moins ce moment. On y était…
Montrant une gaieté un petit peu forcée, Emily passa son bras sous celui de son père.
— Je vais d’abord te faire visiter le chalet, papa, lui dit-elle, puisque c’est la première fois que tu y viens…
Sa mère vola à la rescousse.
— C’est vrai, Hank. Tu n’étais pas libre, quand je suis venue. Tu vas adorer l’histoire de cette maison. Sais-tu que Teddy Roosevelt y a dormi ? C’est l’un de tes présidents préférés, non ?
— En effet, j’aime bien Teddy…
— Beaucoup de célébrités ont séjourné ici, reprit Emily. Sarah a un mur couvert de leurs photos dans son bureau. Clark Gable, Marlene Dietrich, Gregory Peck…
— Mais montons d’abord, dit sa mère, et défaisons les valises.
Le sénateur se laissa sagement emmener à l’étage.
La crise était très momentanément écartée…
A l’extérieur, sous les flocons qui tombaient doucement, Blake sortit de la voiture une valise qui avait la taille d’une commode et se pencha vers Jeremy qui l’avait accompagné.
— Que crois-tu qu’il va arriver quand ils se rencontreront ? demanda-t-il.
— Ce sont tout de même des hommes civilisés, répondit Jeremy sans trop y croire. Ils ont des opinions différentes sur pas mal de choses, mais ils ne vont pas pour autant perdre leur self-control. Ils vont probablement juste se regarder en chiens de faïence.
— Tu crois ?
Blake montait les marches du perron.
— Je parierais plutôt pour l’échange de claques.
— Je veux bien prendre le pari, répliqua Skip en posant son chargement de valises dans l’entrée. 50 dollars qu’ils n’iront pas plus loin que le jeu du « lequel serre la main le plus fort ».
Restée sur le seuil du chalet, Sarah n’avait pas pu entendre toute la conversation, mais elle en avait perçu suffisamment pour comprendre de quoi il retournait.
— Qu’est-ce que j’entends ? chuchota-t-elle. Vous faites des paris sur la suite des événements ?
Blake acquiesça.
— Qu’est-ce que vous pariez, vous ? Silence glacé, échange de gifles ou poignée de main virile poussée à la limite du bras de fer ?
— Rien de tout ça, répliqua-t-elle. Le général a bu quelques whiskys avant le déjeuner et quelques autres après. A mon avis, il va balancer son pur malt du soir à la figure du sénateur.
— Pas du tout ! protesta Jeremy. Pas mon père. Jeter son verre à la figure de quelqu’un, ce n’est pas assez viril, justement. Et puis il ne gâcherait pas un pur malt…
Skip se tourna vers leur hôtesse.
— Vous en êtes, Sarah, lui dit-il. Pour 50 dollars ?
— Pourquoi pas, répondit-elle sans se démonter. Mais pas un mot à Emily.
Elle appuya ses propos d’un regard menaçant qui les engloba tous.
* * *
Comme Sarah l’avait dit, la chambre des Layton se trouvait dans l’aile gauche. Elle avait bien sûr pris soin d’installer le général et ses aides de camp dans l’aile droite, à l’opposé. La dernière chambre de ce côté serait occupée par les jumeaux Reuben, qui reviendraient dès ce soir apporter leur aide et veiller à la sécurité jusqu’à la fin du mariage.
Lorsque toutes les valises des Layton furent montées, il devint évident qu’il fallait une pièce rien que pour elles.
— Il va nous falloir un miroir en pied, ici, dit Rebecca. Et un portant pour les robes.
— Je m’en occupe, répondit Emily.
— Et ne t’inquiète pas, la rassura Sarah, un brin ironique. Blake pourra m’aider à déplacer les meubles…
Il acquiesça. Jusqu’à présent, sa priorité avait été la sécurité du chalet et il n’avait guère eu le temps de s’occuper des préparatifs du mariage. Par bonheur, ce n’était pas vraiment son rôle. Sa tâche principale, en tant que témoin et garçon d’honneur, consistait en fait à s’occuper des détails de l’enterrement de la vie de garçon du marié. Il avait déjà délégué à Alvardo le soin d’engager une stripteaseuse. Sans doute pourrait-il s’arranger avec Sarah pour les boissons et les amuse-gueules.
— Le chalet est pratiquement plein, lui confia-t-elle un peu plus tard. Si le temps se gâte encore et que les extras sont obligés de rester dormir, je n’ai plus qu’une seule chambre en bas et une autre au bout de ce couloir.
— Plus le dortoir du second, que les musiciens occupent, fit remarquer Blake. Et puis il y a la suite, au rez-de-chaussée de l’aile gauche…
Ils se tenaient un peu à l’écart, tandis qu’Emily et sa mère occupaient le sénateur en lui faisant ouvrir les valises.
— J’aimerais mieux ne mettre personne dans la suite, dit Sarah. C’est la plus belle de la maison, et je la garde disponible au cas où…
— Au cas où quoi ?
— Au cas où l’aéroport fermerait à cause du blizzard, ce qui obligerait les mariés à rester ici après la cérémonie.
— Cette suite deviendrait alors nuptiale, conclut Blake en souriant.
Elle acquiesça.
— Ce n’est pas aussi bien que le voyage de noces qu’ils ont prévu de faire à la Jamaïque, mais enfin, ils y seraient à leur aise.
Le sénateur avait retiré sa parka et enfilé une belle veste de tweed sur un col roulé brun et un jean.
— J’aimerais bien rencontrer le général, maintenant, dit-il d’un air satisfait. Dites-moi, Jeremy, votre père préfère qu’on l’appelle Charlie, Chuck ?
— Euh… cela, il faudra le lui demander, sénateur.
Blake réprima un sourire. Si le politicien bien connu pour ses opinions antimilitaristes se présentait devant le général et l’appelait « Chuck », la gifle était inévitable, si ce n’était pas le coup de poing…
Le sénateur et Jeremy en tête, ils descendirent l’escalier et passèrent dans le grand salon. Le général était assis dans le gros fauteuil de cuir près de la cheminée, Alvardo en face de lui. Maddox n’était nulle part en vue, et Blake se dit qu’il devait être en train de surveiller les écrans de contrôle dans le bureau de Sarah.
Le général se leva. Il n’était pas particulièrement large d’épaules, mais aussi solide qu’un roc. Ses cheveux blancs bien peignés brillaient à la lumière du feu. Son expression, indéchiffrable, semblait être celle d’un homme face à un ennemi potentiel et ne sachant pas encore s’il devait frapper ou sourire.
Le sénateur s’avança, la main tendue.
— Je suis Henry Layton. Vous pouvez m’appeler Hank.
Se souvenant peut-être de leur échange à propos de son prénom lors de son arrivée, le général lança un rapide coup d’œil à Sarah et, calmement, répondit :
— Charles.
Lorsqu’ils se serrèrent la main, l’air de la pièce se chargea d’électricité. Blake n’aurait pas été surpris de voir des étincelles jaillir entre leurs doigts, mais la poignée de main ne dura pas plus que nécessaire et se termina sans incident. Le sénateur présenta son épouse et son assistant, le général fit de même avec Alvardo.
Puis le silence s’installa — le silence glacé que Jeremy avait prédit.
Emily essaya de lancer un sujet de conversation qui ne prêtait pas à polémique.
— Jeremy et moi, nous avons pensé que la cérémonie pourrait se dérouler dans ce salon. Le juge de paix se tiendrait là, et moi je descendrais l’escalier.
Le sénateur ne s’était pas écarté du général. Il se tenait près de lui, plus grand de quelques centimètres, ses cheveux grisonnants plus longs que les siens tombant sur son front. Il y avait en lui quelque chose d’un avocat de province qui inspirait confiance ; on sentait qu’il prenait à cœur les intérêts de ses électeurs. Il portait son veston de tweed d’une façon plus décontractée que le général ne portait le sien, mais il ne manquait pas pour autant d’autorité ; après tout, il était membre du Sénat des Etats-Unis et tous les politiciens n’arrivaient pas à ce niveau prestigieux.
Mais le général était un meneur d’hommes, lui aussi, habitué à être obéi promptement et sans discussion. Ils se faisaient face comme deux vieux lions, sans s’abaisser à grogner, mais sur la défensive.
Ce fut le sénateur qui ouvrit le feu.
— Je tiens à vous dire, Charles, que je ne vous tiens pas du tout pour responsable de ces menaces d’enlèvement de ma fille. Après tout, c’est peut-être directement après moi, qu’on en a…
Le général leva le menton.
— Vous avez des ennemis, je suis au courant.
— Certains sont très violents, armés et dangereux. Vous savez, je suis pour le contrôle des armes.
— Bien sûr, répondit le général, froidement. Sachez que je n’ai jamais souhaité que n’importe qui puisse en posséder une.
Blake avait l’impression de les voir retirer leurs gants. Le soufflet en plein visage n’allait pas tarder.
— Je suggère que, pour la durée du week-end, nous adoptions la même attitude que nos enfants, reprit le sénateur. Que nous acceptions nos divergences, sans acrimonie ni rancœur.
— Vous êtes un négociateur-né, commenta le général, toujours aussi fraîchement.
— C’est mon métier.
— Je suis heureux de l’apprendre. Je me suis souvent demandé ce que vous et vos collègues pouviez bien fabriquer au Sénat.
— Nous nous opposons à ce que vous essayez de faire au Pentagone. Ça vous paraît assez clair ?
Les yeux gris du sénateur avaient pris la couleur de l’acier.
— Nous protégeons les droits de l’Homme et la démocratie. Nous rendons le monde plus sûr, répliqua sèchement le général.
— Permettez que je sois d’une opinion légèrement différente…
Emily tenta bravement de s’interposer entre eux.
— Bon. Ça suffit, maintenant, tous les deux.
Mais le général ne se laissa pas interrompre.
— Si vous autres, les sénateurs, vouliez bien essayer de comprendre ce que nous faisons au Pentagone, vous seriez peut-être moins enthousiastes au moment de réduire nos budgets…
— Si vous appreniez une bonne fois pour toutes à les gérer d’une manière responsable, nous ne serions peut-être pas obligés de le faire, répliqua Hank Layton, du tac au tac.
— Incroyable ! Vous me parlez de responsabilité alors que vous, vous pratiquez l’obstruction systématique !
— Arrêtez ! s’exclama Emily.
— Ne le prenez pas sur ce ton, Charles, l’armée est au service du peuple américain, et c’est lui que nous représentons !
— Je vous ai dit d’arrêter ça tout de suite ! cria Emily en tapant du pied.
— Chaton, j’ai été plus que patient, lui dit son père.
— Ah, vous trouvez ? fit le général.
— Veuillez ne pas m’interrompre quand je parle à ma fille.
— Stop !
Emily prit sur la table basse le verre de Charles et en lança le contenu au visage de son père.
— Ecoutez-moi ! cria-t-elle.
— Vous avez entendu ? dit le général, pince-sans-rire. Je crois qu’elle vous a parlé, là…
Emily se retourna et frappa à la volée le bras de son futur beau-père, si fort qu’il tressaillit.
— Je vous parle à tous les deux, affirma-t-elle avec une étonnante autorité. C’est mon mariage, et je ne vous laisserai pas le gâcher. Que vous le vouliez ou non, nous allons faire partie de la même famille et nous allons nous conduire en conséquence.
Blake observait la scène, amusé. Il y avait bien eu un verre lancé à la figure de quelqu’un et une tape. Mais cela venait de la future mariée. Ça ne comptait pas pour les paris.
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