Un secret nommé Kendall - Par intime conviction
Chapitre 17
17
Une colère noire submergea Eric. Du poing, il frappa le mur tandis que Christina s’effondrait à terre.
Au bout du fil, le chef Picard poursuivait :
— Madame Sandoval n’a pas vu son agresseur. Il a surgi par-derrière et l’a frappée à la tête. Lorsqu’elle a recouvré ses esprits, elle était ligotée et sa petite-fille avait disparu. Mes gars sont en train de quadriller le secteur et les techniciens travaillent sur la scène du crime à la recherche d’empreintes.
— Nous pensons que l’agresseur est un dénommé Darius Cole, l’informa Eric.
— Très bien. Je demande immédiatement à mes collègues d’aller perquisitionner chez lui.
Eric raccrocha et s’assit près de Christina.
Le nez dans son cou, elle sanglota.
— Il ne va certainement pas attendre l’arrivée de la police tranquillement chez lui. Il a capturé notre fille, il va prendre son sang comme il l’a fait avec les autres. Elle est de la troisième génération, la petite-fille d’un des membres les plus puissants des brujos.
Eric ne put retenir un juron. Après avoir laissé mourir le petit Noah, il se révélait incapable de protéger sa propre fille. Il ne méritait pas d’être père.
Christina s’accrocha à lui.
— Nous devons retrouver Cole. Il faut sauver Kendall. Tu avais raison. Il l’a enlevée pour s’approprier ses pouvoirs.
Le cœur d’Eric battait à tout rompre dans sa poitrine. Il venait d’apprendre qu’il avait une fille et il n’était pas question de laisser un sorcier à la gomme la lui voler.
Traversé par une décharge d’adrénaline, il se leva et aida Christina à se mettre debout. Les mains sur ses épaules, il lui parla d’un ton directif.
— Réfléchissons. Que veut-il de Kendall ?
Elle serra les mâchoires.
— Son sang. Il veut s’approprier ses pouvoirs : notre fille est de la troisième génération !
Eric acquiesça.
— Les quatre autres victimes ne lui suffisaient pas. Il est déterminé à ingurgiter le sang du brujo le plus important du cercle : ton père.
— Exact. Il pensait pouvoir l’obtenir avec Vivi puis il a appris mon existence. Peut-être s’était-il imaginé que le sang à moitié dilué d’Octavio Sandoval suffirait. Puis il a compris que j’étais en réalité fille unique et qu’en s’attaquant à ma propre fille unique, il allait multiplier ses chances.
— Comment va-t-il s’y prendre pour être certain d’y parvenir, cette fois ?
— En respectant les anciens rituels. Il en sait manifestement plus que moi dans ce domaine.
— Et où et quand pratique-t-on ces rites ?
Christina ouvrit grand les yeux.
— Dans le bâtiment de l’ancien syndicat. Dans le Haight, à l’heure des sorcières !
* * *
Le quartier de Haight-Ashbury, répéta intérieurement Eric. Les événements qui avaient marqué sa vie pour toujours avaient commencé là et finiraient manifestement au même endroit.
Une demi-heure plus tard, alors que la nuit enveloppait San Francisco, Christina se gara non loin de l’immeuble du syndicat. Ils empruntèrent des rues latérales pour s’y rendre par l’arrière. Quelques clochards avaient installé leurs lits de fortune sous des portes cochères. Une voiture stationnait devant le haut grillage qui entourait l’enceinte de l’ancien syndicat. Darius s’était-il garé là le soir où il avait attaqué Christina ? se demanda Eric.
Il sortit une pince pour sectionner le grillage. Puis il se faufila par le passage obtenu et invita Christina à le suivre.
Quand elle le rejoignit dans la cour, ils se plaquèrent contre le mur du bâtiment, non loin de là où Uma lui avait dit que se trouvaient les toilettes.
Discrètement, ils longèrent l’immeuble. Les hautes fenêtres du syndicat étaient sombres mais des odeurs inquiétantes chatouillèrent les narines d’Eric.
— Je sens de la fumée, murmura-t-il à l’oreille de Christina.
Il n’avait pas appelé la police. Il refusait de s’entendre dire qu’il devait rester en dehors du coup. En obéissant aux ordres et en respectant les procédures, il avait perdu Noah. Cette fois, il n’était pas question de risquer la vie de sa fille. Il avait l’intention d’agir, de passer à l’action. Seul.
Les portes de l’immeuble étaient verrouillées et blindées, impossibles à forcer. Mais, remarqua Eric, les branches d’un des arbres dans la cour s’étendaient jusqu’aux fenêtres. Il le montra à Christina.
Elle hocha la tête. Elle avait compris.
Il la prit par la taille et la souleva pour l’aider à atteindre les branches les plus basses. En bonne policière, elle avait troqué ses talons aiguilles contre des tennis.
Il la suivit et escalada l’arbre à son tour. A un moment, Christina s’immobilisa. Se tournant vers lui, elle chuchota :
— Il a mis le feu au bâtiment.
Eric se pencha vers les fenêtres. En effet, de la fumée se répandait à l’intérieur du bâtiment. Il y avait également de la lumière au rez-de-chaussée. Quelqu’un avait actionné l’interrupteur. Une silhouette sombre évoluait dans la grande salle. Un homme, un enfant dans les bras.
Tirant son arme, Eric fit signe à Christina.
— Je vais rentrer. Nous ne pouvons plus attendre.
S’accrochant à une branche au-dessus de lui, il envoya son pied botté dans la fenêtre, pour en briser la vitre. Puis, prenant son élan, il sauta dans la salle.
Surpris par le bruit, Darius Cole, qui se tenait devant le feu qu’il avait allumé, recula d’un pas. Mais avant qu’il n’ait la possibilité de s’enfuir, Eric atterrit à quelques pas de lui, secouant les éclats de verre dans ses cheveux.
Malheureusement, Darius recouvra vite ses esprits et étreignit Kendall contre lui, appuyant la lame d’un couteau contre sa gorge.
Christina surgit à son tour par la fenêtre et cria à Darius :
— Lâchez ma fille, laissez-la tranquille !
Darius grommela quelque chose puis lança :
— Comment saviez-vous que je me rendrais ici ?
— Ce n’était pas très sorcier, ricana Christina. Dans quel autre endroit pouviez-vous avoir envie d’effectuer votre rituel de malade ?
— Mon rituel de malade ? Vous n’avez pas le droit de parler ainsi. Vous avez hérité des pouvoirs que votre père vous a transmis et vous avez refusé de les développer, de les utiliser. Vous avez craché dessus. C’est vous qui avez un comportement de malade.
Eric brandit son arme.
— Pourquoi vous en êtes-vous pris aux autres victimes ?
— Si vous êtes venus jusqu’ici, vous êtes forcément au courant de l’héritage. Les autres appartenaient à la seconde génération et voilà ce qui vous a sauvée, Christina.
— C’est donc bien vous qui m’avez attaquée dans la cour, l’autre soir ?
— Mon amie Denise m’avait aidé à vous attirer dehors.
— Elle s’appelait Uma.
— Elle ne vous avait évidemment pas donné son véritable prénom.
— Et le chauffard qui a tenté d’écraser Christina ? C’était également vous ? demanda Eric.
— Il ne s’agissait que d’un avertissement. Je voulais vous effrayer, vous empêcher de poursuivre votre enquête. Je ne comptais évidemment pas m’approprier du sang répandu sur la chaussée.
— Quand avez-vous compris que ma fille appartenait à la troisième génération ? intervint Christina.
— Lorsque j’ai volé à Libby ses travaux sur les arbres généalogiques des cercles. J’ai alors appris que Vivi n’avait aucun lien de parenté avec Octavio Sandoval.
Eric se rapprocha du feu devant lequel se tenait Darius.
— Qu’espériez-vous obtenir en tuant une enfant et en buvant son sang ?
— N’en avez-vous donc aucune idée, agent Brody ? Manifestement, vous ne connaissez pas l’étendue des pouvoirs des Brujos de Invierno. Cela vous surprendrait d’apprendre que la plupart de ceux qui détiennent le pouvoir politique ou économique dans cette ville sont des brujos. Ce sang coule dans leurs veines, ajouta-t-il en pointant son poignard vers Kendall.
— Si vous la touchez, je vous abats comme un chien, menaça Eric.
Darius fit miroiter la lame à la lueur des flammes.
— Vous ne le pouvez pas. J’ai déjà bu ce sang sacré, il me protège. Vous ne pouvez pas me faire du mal. Maintenant, lâchez votre arme ou je l’égorge sous vos yeux.
— Eric ! hurla Christina.
Voulait-elle qu’il lâche son arme ou non ? Après tout, cela n’avait pas d’importance. Ce Darius était un malade, un fou dangereux et il se croyait invincible, ce qui le rendait plus dangereux encore. Il était inutile de chercher à le raisonner, d’espérer communiquer avec lui.
Pour faire semblant de céder à ses exigences, Eric lança son revolver par terre, non loin du feu.
Mais quand Darius leva son poignard, Eric n’hésita pas. Il sauta à travers les flammes et réussit à arracher Kendall des bras du forcené au moment où ce dernier s’apprêtait à la frapper à la gorge. La lame s’enfonça dans l’épaule d’Eric.
Christina se jeta alors dans la bataille et parvint à écarter Kendall tandis que les deux hommes roulaient sur le sol, cherchant l’un et l’autre à récupérer le couteau.
— Christina ! cria Eric. Mon revolver !
Mais Darius envoya à Eric un coup de poing pour l’écarter. Puis il sauta dans le brasier.
Eric resta un moment interdit.
S’offrant aux flammes, Darius psalmodiait des incantations.
Bientôt, le feu se mit à laper les rideaux. Darius avait prévu d’embraser le bâtiment, se rappela Eric. L’incendie progressait et Darius continuait ses chants lugubres.
Eric se tourna vers Christina.
— Va mettre Kendall à l’abri !
Une explosion souleva la pièce, et Christina se précipita vers les portes.
— Sors, Eric. Tout va sauter !
Plié en deux par une quinte de toux, il courut chercher de l’air. Avant de suivre Christina à l’extérieur, il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers Darius qui se tordait dans les flammes.
Puis il quitta la pièce enfumée et claqua la porte.
Ils traversèrent la cour à toute vitesse, repassèrent par le trou du grillage pour regagner la rue. Christina serrait Kendall contre son cœur.
Quand ils s’arrêtèrent enfin, le souffle court, Eric tendit les bras pour prendre Kendall.
— Comment va-t-elle ? Ce malade lui a-t-il fait mal ?
— Je pense qu’elle est seulement droguée, répondit-elle en la lui donnant. Tu as sauvé notre fille, Eric. Ta fille.
Eric contempla, émerveillé, le visage innocent de Kendall. Jamais il ne la quitterait, jamais il ne laisserait quelqu’un lui faire du mal.
Il était un père et il s’était montré à la hauteur de ses responsabilités.
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