Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Neuf
- Monsieur, balbutia Jeremiah, perturbé par l'apparition soudaine du seigneur de la maison. Je vous présente mes plus profondes excuses. Je ne m'attendais pas à...
- Manifestement, tu ne t’y attendais pas, en effet, dit Kassian d'un ton sec.
Ses yeux étaient fixés sur l'endroit où Jeremiah tenait encore mon bras.
- C'est juste que je sais vous ne descendez jamais en dessous du troisième étage et ne montez jamais au-dessus du septième...
La bouche de Kassian se serra en une fine ligne.
- Peut-être que je devrais, ne serait-ce que pour perturber la cartographie que tu fais de mes allées et venues dans ma propre maison. Peut-être que tu devrais retourner à tes occupations.
Sa voix était froide et tranchante.
Je comprenais pourquoi Jeremiah ne l'aimait pas. J’ignorais la raison de cette froideur envers ce jeune serviteur sympathique. C'était inexcusable de mon point de vue.
- Red, me dit Kassian, son regard toujours fixé sur mon bras et les doigts de Jeremiah. Que fais-tu ici ?
- J'explorais, commençai-je.
- Elle était avec moi, me coupa Jeremiah.
Il essayait de me défendre.
Je vis la façon dont la bouche de Kassian s'amincit et dont ses yeux brillèrent, tels des éclats de verre.
Je retirai mon bras de la main de Jeremiah.
- Tu me cherchais ?
- Je ne pensais pas avoir à le faire, répondit Kassian. Ollan avait des instructions strictes...
Jeremiah nous regarda tous les deux, confus.
- Ce sera tout, le congédia Kassian sur un ton qui promettait une punition.
Le jeune homme me jeta un dernier regard gentil et inquiet avant de se retourner et de s'éloigner dans le long couloir.
Kassian me dominait. Il ne portait pas son armure d'argent. Il portait un pantalon et une chemise en tissu noir, avec une cape noire sur les épaules. Ses cheveux étaient ébouriffés par le vent. Ses yeux étaient assortis à sa cape. Ils étincelèrent quand mon regard croisa le sien et mon estomac se serra.
Il était effrayant comme ça, tel une panthère à l'affût. Une chaleur m’envahit, mêlée à un sentiment de consternation.
J'étais plus en colère qu’intimidée.
- Il y a un problème ? demandai-je dès que Jeremiah fut hors de portée de voix. Si tu voulais que je sois prisonnière dans ta maison, tu aurais dû me faire enchaîner.
Sa mâchoire se contracta.
- Je-
- Un gentil serviteur décide de me faire visiter les lieux après que je l'ai croisé. Il se montre amical avec moi, gentil. Plus amical que tu ne l’as jamais été, si je peux me permettre. Et quand tu daignes enfin te montrer, tu es aussi froid que de la glace avec lui.
- Il se cache dans une partie non utilisée de la maison avec ma nouvelle compagne. Et ce n'est pas un domestique.
Il s'approcha et toucha ma nuque, les sourcils froncés. L'effleurement de ses doigts me fit frissonner. J’essayai de l'ignorer. L'attirance que j'éprouvais pour lui n’allait pas me faire oublier mon indignation.
- Ne me dis pas que tu es jaloux. Tu ne voulais pas m'épouser, tu l'as dit clairement. Tu ne peux pas jouer sur les deux tableaux, Vixor.
Je prononçais son prénom de Fidèle avec dédain et un muscle de sa joue se serra, comme s'il retenait sa colère.
- Je ne suis pas jaloux, répondit-il avec raideur, les lèvres retroussées de manière méprisante.
Il ressemblait à tous ces autres Fidèles froids et hautains.
Il retira sa main et fixa ses doigts comme s'ils étaient désormais souillés.
- Tu as raison, je ne voulais pas de ce mariage, Meredith. Mais cela ne signifie pas que je veux que tu sois blessée. Je fais ce que je peux pour m'assurer que tu sois en sécurité.
Meredith.
Essayait-il de me blesser ? Ou utilisait-il mon prénom pour se venger de mon ton méprisant lorsque j’avais prononcé le sien ?
À vrai dire, je me fichais de savoir ce qui le motivait. J'étais trop en colère.
- Tu fais battre tes domestiques ? demandai-je, furieuse
Le visage de Kassian se déforma sous la colère.
- Je ne sais pas quels mensonges il t'a raconté…
- Il n'a rien dit. Mais il a eu l’air inquiet à l’idée que je sois punie pour mon retard sur mes tâches. Il pensait que j'étais une domestique.
- Je ne frappe pas mon personnel, dit Kassian.
Ses mains se crispèrent. Ses épaules étaient raides.
- Et je n’exploite pas des esclaves. Tous mes employés sont bien payés et heureux de travailler.
- Peut-être que quelqu’un d’autre les punit ? La gouvernante ? Le cuisinier ? Tu ne sais pas tout sur la manière dont les humains sont traités ici. Tout comme tu ignorais comment Mère Shade traitait les Choisies.
Il se renfrogna.
- Je suis certain que personne n'est maltraité dans ma maison. Viens. Je ne veux pas continuer cette conversation ici et nous avons des affaires urgentes à régler.
~
De retour dans les quartiers de Kassian, Ollan nous attendait avec Dog à ses côtés. Il parut soulagé à ma vue.
- Vous voilà, s'exclama-t-il alors que Dog s'avançait à grands pas pour m'accueillir. Je vous ai cherchée partout pour...
Kassian entra après moi. Ollan s’inclina immédiatement.
- Bienvenue chez vous, Monsieur. Je ne savais pas que vous étiez ensemble…
- Excusez-moi, dis-je, j’ai besoin d’aller aux toilettes pour me laver les mains.
J’avais surtout besoin de respirer.
Kassian indiqua la direction de la salle de bain et je fuis vers la pièce carrelée avec Dog sur mes talons. Une fois à l'intérieur, j'ouvris un robinet d'eau et je m’approchai de la porte pour écouter leur conversation pendant que mon rythme cardiaque revenait à la normale et que la rougeur disparaissait de mes joues. Par la fente, je pouvais les voir et entendre faiblement leurs paroles, même avec l'eau qui coulait derrière moi.
Ils devaient penser que j'étais occupée à me laver, car ils se mirent à parler.
- Je l'ai trouvée à l’un des étages vides avec Jeremiah Kur, dit Kassian à Ollan.
Il s’arrêta. Il jeta un coup d'œil vers la porte de la salle de bain et j’eus soudainement peur d'être vue, mais il détourna le regard comme s'il était rassuré.
- Eh bien, dit Ollan, elle va forcément croiser toutes sortes de gens en explorant la maison. Ça ne veut pas dire que...
Il s'interrompit avec un haussement d'épaules.
Les yeux de Kassian se rétrécirent et ils échangèrent un regard que je ne pus déchiffrer.
Je ne comprenais pas. Qui pouvait donc être ce Jeremiah Kur pour que le fait que nous ayons eu une discussion les inquiète à ce point ?
- Nous avons des préoccupations plus urgentes, reprit Kassian. Sa puce. Elle a perdu celle qu'elle avait avant. Tu étais au courant ?
Pourquoi avait-il dit ça comme s'il pensait que je l'avais fait exprès ?
- Non, monsieur, dit Ollan. Elle doit encore être dans la pièce.
Je pensais au moment où Kassian avait touché mon cou dans le hall. Il devait être capable de sentir son absence. Tous les Fidèles en étaient capables. Jeremiah était humain, il ne l’avait donc pas remarquée.
Pensaient-ils que je l'avais arrachée moi-même pour les empêcher de me suivre ?
Ollan fouilla dans sa poche et en sortit un paquet.
- J'ai quelques puces supplémentaires, dit-il. Comme ça nous en auront en plus si jamais elle la perd à nouveau.
- Elle la perdra à coup sûr, affirma Kassian.
Je fulminai contre sa présomption.
Dog gémit et je caressai le haut de sa tête pour la calmer.
- On s'attendra à ce qu'elle se fasse implanter la puce, dit Kassian à Ollan. Comment pouvons-nous contourner cela ?
Ollan sortit un autre objet de ses poches. On aurait dit une boule d'argile.
- Du mastic, dit-il fièrement. Il sera assorti à sa peau et il maintiendra la puce en place lorsque sa nuque sera couverte par ses voiles ou une robe à col haut. Personne ne saura.
- C'est parfait, dit Kassian. Vous avez fait du bon travail.
Je choisis ce moment pour fermer l'eau et sortir de la salle de bain.
Ils n’allaient visiblement pas parler davantage des sujets qui m’intéressaient.
Kassian et Ollan se tournèrent vers moi en même temps.
Je regardai le paquet dans la main d'Ollan.
- Oh, des puces, observai-je d’un ton léger. La mienne est tombée la nuit dernière dans mon sommeil. Je suis soulagée que vous en ayez d'autres. Je n'ai pas réussi à la retrouver. Je voulais vous le dire, Ollan, mais j'ai oublié.
Les cils de Kassian s’agitèrent. Me croyait-il ? Il tendit la main pour prendre le paquet et Ollan le lui donna.
- Nous devrions t’en mettre une maintenant, dit-il.
- D’accord, acceptai-je sans hésiter.
Je me tournai et je soulevai les cheveux de ma nuque, exposant la peau en dessous. Je me sentais étrangement vulnérable.
Kassian prit une des puces et le morceau de mastic. Il enfonça la puce dans un petit bout de mastic et il pressa le tout contre ma nuque. Des frissons parcoururent ma colonne vertébrale lorsque ses doigts effleurèrent mon cou. Je repoussai sa main et fixai le mastic en place.
- Voilà, dit Kassian. On ne le remarquera pas sous les voiles. N'oublie pas de l'enlever avant de te coucher.
Ses yeux glissèrent vers les miens et il soutint mon regard comme s'il me mettait au défi de lui mentir.
Pourquoi pensait-il que je mentais ? Pensait-il toujours que j'étais une espionne de l'Ordre Pourpre ?
Une pointe d'inquiétude me saisit, comme un pressentiment. L'Ordre Pourpre voulait que j'espionne pour eux. C’était précisément parce que Vixor pensait que j’étais une espionne qu’il ne me faisait pas confiance, alors même que j’avais essayé de le convaincre du contraire depuis le jour où nous nous étions retrouvés. Si j'acceptais leur offre et qu'il le découvrait, il ne me ferait plus jamais confiance.
Mais si je n'acceptais pas leur offre...
Comment pourrions-nous nous échapper ?
Je déglutis et levai le menton, croisant le regard acéré de Kassian et le lui rendant sans broncher.
- Je ne la perdrai plus.
Il haussa un sourcil sceptique.
- Maintenant, monsieur, à propos des tatouages, commença Ollan. La cérémonie devrait déjà avoir eu lieu.
Les doigts de Kassian glissèrent le long de mon bras et remontèrent le bord de ma manche pour révéler les marques que la tatoueuse avait faites plus tôt pour dessiner l'emplacement du tatouage. Je tournai la tête. Je ne voulais pas voir.
La pression de la main de Kassian sur mon bras fit battre mon cœur à toute vitesse.
Il baissa ma manche à nouveau et retira sa main. Il se tourna vers Ollan, mais je savais que son attention était toujours focalisée sur ma réaction. Pouvait-il sentir mon pic de terreur à la mention de la cérémonie ?
- Monsieur ?
- Quelques jours de plus n'auront pas d'importance, dit Kassian après une pause.
- Que se passe-t-il exactement pendant cette cérémonie ? demandai-je en tirant sur ma manche pour recouvrir complètement les marques.
Kassian s'approcha de la fenêtre. Il appuya un bras contre le cadre et regarda dehors. La lumière du soleil soulignait son nez, ses lèvres.
- Tu seras parée de tatouages qui te désignent comme étant ma compagne. Des témoins observeront le marquage, et ensuite, nous nous prêterons serment l'un à l'autre.
Il hésita puis tourna son visage vers moi. La lumière encadrait ses cheveux noirs comme un halo. Il paraissait embrasé.
- Le serment est scellé par un baiser.
Un baiser.
Ses yeux s’assombrirent et son regard se posa furtivement sur mes lèvres. Il avait presque juré qu'il ne m'embrasserait plus jamais.
Je me détournai pour qu'il ne puisse pas voir que je rougissais. Je fis semblant d’épousseter une saleté inexistante sur les poils de Dog. Mon pouls battait dans ma gorge.
- Madame a exprimé son inquiétude quant à la permanence des marques, dit Ollan à Kassian. Elle veut trouver une alternative.
- Nous devons trouver une alternative, dit-je. Je ne peux pas me promener dans un territoire humain en ayant les bras couverts de marques de Fidèle. Je serai tuée sur le champ. Tu te souviens de ce qu’il s'est passé quand on a quitté mon village ?
Kassian était silencieux derrière moi.
- Je me souviens, finit-il par confirmer.
Je réalisai que c'était peut-être pour ça que les Fidèles marquaient les Choisies. Ils voulaient s’assurer que leurs femmes soient piégées à jamais. Qu’elles soient considérées comme des parias en dehors des villes où elles étaient traitées comme des reines. Parées de belles chaînes qu'elles ne pourraient jamais briser.
- Nous pouvons utiliser de l'encre temporaire, proposa Kassian. Les tatouages auront l'air vrais mais ils ne seront pas éternels. L'encre s'estompera et devra être remplacée si tu restes ici. Quand tu seras partie, ton bras sera nu.
- Comment pouvons-nous faire pour que ça ne soit pas découvert, si le marquage est censé avoir lieu devant des témoins ? demandai-je.
- On peut dire qu'on a décidé de le faire en privé, murmura Kassian. Ce n'est pas très conventionnel, mais bon, je suis le Loup d’Argent.
Il sourit faiblement. Amèrement.
- Et puis, tout ce qui concerne cette union est déjà non conventionnel.
Ollan fit un geste vers le placard.
- J'ai pris la liberté de choisir une robe pour la cérémonie, madame. Je m'excuse que nous n'ayons pas encore terminé toute votre garde-robe. La tailleuse a pu vous faire un voile.
- Nous devrions faire les tatouages temporaires maintenant, dit Kassian. Nous n'aurons pas beaucoup de temps plus tard.
Ollan alla chercher du matériel de teinture approprié dans la réserve de la maison et Kassian et moi restâmes seuls dans la pièce.
Le silence était pesant. Nous avions à peine parlé depuis la nuit du mariage.
Je lui jetai un coup d'œil, face aux fenêtres, le dos droit, les mains gantées jointes dans le dos. Il portait sa cape sombre, une chemise en soie et un pantalon en cuir. Ses cheveux noirs s'enroulaient autour de ses oreilles et au bas de son cou, et une boucle tenace pendait sur son front.
Il ressemblait en tous points au prince loup-garou qu'il était.
Un frisson me parcourut.
- Vixor, dis-je.
Son nom sonnait faux dans ma bouche. Je devais l'appeler Kassian. Je devais lui rappeler qui il était.
Mais je devais attendre. Je ne pouvais pas encore le faire. L'appeler Kassian maintenant ne ferait que déclencher sa colère.
Son regard froid croisa le mien.
- Meredith, répondit-il.
Un muscle de sa mâchoire se contracta.
- Tu as l'air troublé, constatai-je.
- J'ai beaucoup de choses en tête. Des stratégies militaires, des décisions concernant des questions politiques. Rien qui ne puisse t’intéresser.
- Quand nous étions enfants, nous discutions de stratégies militaires pendant des heures, lui rappelai-je. Tu ne t’en souviens pas ?
Sa mâchoire se contracta.
- Ce n'était que des jeux idiots. Ce n'est pas la même chose.
- Tu étais aussi sérieux que moi, continuai-je. Nous étions très sérieux. On voulait être des soldats.
Les cils de Kassian se baissèrent, cachant l’expression de ses yeux.
- Ce n'est pas aussi glorieux que ce que nous imaginions. Et tu n'as jamais voulu être un soldat. Tu voulais être ma cousine, Penelope.
- Je voulais être ce que tu étais, et où tu étais, dis-je.
Il se détourna comme si mes mots lui faisaient mal.
- S'il te plaît, parle-moi, dis-je. Si nous ne parlons pas de ça…
- Il n'y a rien dont je souhaite parler pour le moment.
Il me jeta un coup d'œil. Son expression était froide et distante.
Tout ce que j'aurais pu dire d'autre fut interrompu par le retour d'Ollan.
- Je vais devoir commander les matériaux, rapporta Ollan.
- Alors fais-le rapidement, ordonna Kassian.
Il quitta la pièce avant que je puisse lui adresser à nouveau la parole.
~
Deux jours plus tard, Ollan me trouva dans les couloirs des niveaux supérieurs et me fit signe de le suivre. Il m'amena aux appartements de Kassian et tapa légèrement sur la porte avant de l'ouvrir.
Kassian attendait à l'intérieur. Il regardait par la fenêtre, un bras appuyé contre la vitre, ses cheveux tombant sur son front. Il était le portrait parfait d'un mécontentement sourd.
- Les encres temporaires sont arrivées, dit Ollan. Je vais aller les chercher.
Il nous laissa seuls, dans le silence.
Kassian ne se retourna pas.
- Tu as déjà mémorisé chaque centimètre carré des couloirs de l'étage ? demanda-t-il sèchement.
Était-ce sa façon de me dire qu'il surveillait mes mouvements ?
- Je me suis fait des amis parmi les araignées et les souris, répondis-je.
Il renifla avec amusement.
Ollan revint, une boîte en bois dans les mains.
- La voici, dit-il en posant la boîte sur le lit. Les encres pour la peau. Elles resteront pendant quelques semaines, et ensuite, nous devrons les redessiner.
Il me jeta un regard.
- Madame, si vous pouviez vous allonger sur le lit.
Je pris une profonde inspiration. Une fois de plus, un sentiment de claustrophobie m’envahit et des flashs du jour où j'avais été marquée comme Choisie défilèrent dans mon esprit.
Kassian le remarqua. Il fut à mes côtés en deux temps trois mouvements.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien. Je vais bien.
Je pris une nouvelle inspiration et résistai à l'envie de vomir.
Kassian toucha mon menton avec un doigt ganté.
- Red. Regarde-moi.
Je levai mes yeux vers les siens.
Il avait dû voir la peur dans mon regard car le sien s'adoucit presque imperceptiblement.
- La dernière fois que tu as été marquée, c'était un moment traumatisant, n'est-ce pas ?
Comment pouvait-il me connaître si bien et pourtant affirmer catégoriquement qu'il n'était plus Kassian ? Comment pouvait-il être si froid à un moment et si gentil après ?
J'hochai la tête. Je n'avais pas confiance en ma voix pour parler clairement.
Un muscle se contracta dans sa mâchoire. Il détourna le regard.
- J'aurais dû m’en douter. Je suis désolé.
Ollan avait préparé l’encre et les pinceaux. Il nous regarda, sans parler.
- Tu te sens de le faire ? demanda Kassian doucement.
- Oui, répondis-je, d’une voix rauque. Je n'ai juste vraiment, profondément, pas envie de le faire.
Il toucha mon poignet.
- Comment puis-je te faciliter la tâche ?
Le Kassian froid et distant qu'il était depuis notre cérémonie avait disparu.
- Juste... rester ? chuchotai-je.
- Bien sûr.
Je m’assis sur le lit, je remontai la manche de mon bras droit, puis je m’allongeai, la tête sur l'oreiller, couchée sur la couverture, les bras le long du corps. Je fermai les yeux.
Kassian prit ma main dans la sienne, hésita, puis retira son gant de cuir. La chaleur de sa peau nue toucha ma paume alors que sa main englobait la mienne. Des éclairs d'électricité jaillirent le long de mon bras et dans ma poitrine.
- Ici, madame, dit Ollan. Je vais commencer à dessiner. Ça va être un peu froid.
Je sentis le chatouillement humide d'un pinceau trempé dans l’encre le long de mon épaule. Puis, la sensation glissa vers le haut de mon bras, humide comme la langue d’un animal. Un coup de chiffon fit disparaître une goutte qui coulait, puis le chatouillement humide reprit. J'expirai.
Ollan marmonna quelque chose dans son souffle et donna un autre coup.
Je frissonnai.
- Dis-moi, demanda Kassian d’une voix basse et calme à côté de mon oreille. Quel était ton endroit préféré pour jouer quand tu étais enfant ?
Ses mots étaient lents et hypnotiques. Je les laissai me distraire.
- La forêt, répondis-je. Juste à côté du ruisseau, parce que les zombarbres ne pouvaient pas traverser l'eau. C'est là que je me sentais le plus en sécurité. Il y avait un gros rocher en forme d'éléphant. En tout cas, c’est ce que mon père m’avait dit quand j'avais cinq ans et que je lui posais des questions sur les animaux qui existaient dans des endroits appelés « zoos », car je n'en avais jamais vu. Le rocher était couvert de mousse, et j'aimais m'asseoir dessus et faire flotter les feuilles dans le ruisseau comme des bateaux pris dans le courant.
Il ne connaissait pas cette histoire car je n'avais découvert ce rocher que l'été suivant son départ. Je croyais alors qu’il était mort.
- J'ai trouvé ce rocher après mes dix ans, ajoutai-je.
Je sentis la façon dont sa main s'est raidie instantanément alors qu'il comprenait.
J’avais passé de nombreux étés allongée sur ce rocher moussu, le bruit du ruisseau tout autour de moi, le soleil sur mon visage, le murmure de la forêt au-dessus de moi. Je pensais à Kassian et au fait qu’il me manquait. Bien plus tard, j’avais pensé à d'autres garçons. Sur ce rocher, j’avais planifié ma vie, rêvé d'avenir, pleuré le passé.
Je clignai des yeux, en prenant soin de ne pas regarder ce que faisait Ollan alors que le chatouillement humide du pinceau atteignait le creux de mon coude.
Kassian frotta son pouce sur le mien, me distrayant de manière experte.
- C’est presque fini, madame, dit Ollan depuis ma droite.
Il donna quelques coups de pinceau de plus et retira sa main.
- Il faut un peu de temps avant que ça sèche. Vous voulez vous lever ou rester où vous êtes ?
Je pouvais encore sentir l'humidité de l’encre sur ma peau. Le reste de mon corps était piquant et chaud, très conscient à la fois de Kassian et de la marque qui me désignait comme sa compagne, partagé entre la panique et une sorte de chaleur lente et lourde.
- J'aimerais rester où je suis jusqu'à ce que ça soit fini, répondis-je.
Ma langue était lourde.
J'ouvris les yeux et les levai vers Kassian et je surpris une expression inattendue sur son visage, presque effrayée.
Il détourna le regard dès qu'il comprit que je l'avais vu. Il se leva et retira sa main de la mienne.
Était-ce mon imagination ou sa main avait-elle tremblé lorsqu'il avait remis son gant ?
J'avais mal au cœur en le regardant. Je fermai les yeux à nouveau et j'imaginai le rocher que je lui avais décrit, celui de mon enfance, avec sa mousse vert vif qui ressemblait à des pins miniatures sous lesquels des fourmis auraient pu s'abriter, aux cailloux multicolores qui reposaient sur le sable du côté droit, près de la rive. Pendant longtemps, j’avais souhaité que Kassian soit avec moi à chaque fois que je m'asseyais sur ce rocher. Et puis un jour, presque sans m'en rendre compte, j'avais arrêté. Je l'avais finalement laissé partir. J'avais ressenti un sentiment de perte ce jour-là, une tristesse tranquille que je n’avais pas pu identifier. Ce n'est que plus tard que j'avais réalisé que je n'avais pas pensé à lui de toute la journée.
J'avais 15 ans quand c'était arrivé.
Ce n'était qu'après que j'avais commencé à remarquer les autres garçons du village. Ce n'était qu'après avoir fini par accepter que Kassian ne reviendrait pas que j'avais laissé le fils du fermier Goodman flirter avec moi et que je m’étais autorisée à flirter en retour. Un soir d'été, alors que nous marchions ensemble sur le chemin, il m'avait embrassée. Je n’avais même pas pensé à Kassian. J'étais passée à autre chose.
- L’encre devrait être fixée maintenant, dit Ollan.
Je ressentis une vague de soulagement. Je gardai les yeux fermés pendant qu'il lavait l’encre qui avait coulé avec un tissu et de l'eau chaude. Après qu'il eut séché ma peau, je remis ma manche en place pour que la marque soit couverte.
Temporaire ou non, je ne voulais pas regarder l'encre noire qui me marquait comme une prisonnière des Fidèles qui portait des enfants pour l'ennemi.
Quand j'ouvris les yeux, je vis que Kassian était parti.
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