Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Vingt-Trois
C’était Jeremiah, le domestique avec lequel j’avais parlé quelques jours auparavant. Il se tenait à quelques pas de moi, les sourcils froncés d'inquiétude, son beau visage sombre.
- Tu es blessée ? demanda-t-il. Tu as besoin que j'aille chercher de l'aide ?
- N-non, dis-je en essuyant frénétiquement mes larmes.
Je ne suis pas blessée. N’appelle personne, s’il te plait. Je veux être seule.
- Tu es sûre ?
Il me balayait du regard et remarqua le voile noir et mes cheveux coiffés. Je pouvais voir à son visage qu’il commençait à comprendre. Mon cœur se serra.
Je ne pouvais plus faire semblant d'être normale et libre.
Il savait qui j'étais.
- Madame, dit Jeremiah en s'inclinant. Pardonnez-moi. Je n'avais pas réalisé. Dois-je faire envoyer un mot à Lord Vixor ?
- Non, criai-je.
Il leva ses deux mains, comme pour calmer ma colère.
- Je n'appellerai pas Lord Vixor, dans ce cas, dit-il. Mais je peux sûrement faire quelque chose pour vous aider. Vous avez l’air d’être dans une grande détresse, madame. Puis-je vous apporter quelque chose à manger ? Quelque chose à boire, au moins. Thé ? Café ? Lait ?
Sa suggestion semblait être une blague et je parvins à rire un peu. J’étais à bout et cette pointe d'humour au milieu de la parodie de ma vie me fit du bien.
- C'est bien, dit solennellement Jeremiah, hochant la tête face à mon rire. Si vous pouvez rire, ça veut dire que le problème n’est pas insurmontable et peut être résolu avec une bonne tasse de thé et une longue conversation.
- Ton optimisme est peut-être un peu prématuré, dis-je en redressant et en lissant ma robe froissée. Merci pour ton inquiétude, mais je vais bien. J’ai juste…
- Pleuré comme si on venait de vous briser le cœur au milieu d'un couloir ? continua Jeremiah en levant un sourcil sceptique. Pardonnez-moi Madame, mais je ne vous crois pas. Autant me dire que vous pleurez comme ça parce que vous vous êtes juste cogné l'orteil. Je pense que personne ne vous croirait.
Je souris légèrement face à son scepticisme maladroit et il s'illumina.
- C’est ça que je veux voir, dit-il, une esquisse de sourire. Je pense pouvoir vous en créer un plus gros, si vous me le permettez.
Je baissai les yeux sur ma robe de soirée et lissai un pli égaré.
- Voici ce que je propose, reprit Jeremiah. Je vais nous chercher du thé pendant que vous vous changez en une tenue plus confortable. Nous pouvons nous retrouver là où nous nous sommes rencontrés pour que vous me racontiez ce que vous voulez partager.
- Et s’il s’avère que je ne peux pas te le raconter ? demandai-je.
- Eh bien, alors, nous nous contenterons de boire notre thé et de vous réconforter. Qu’en dites-vous ? demanda-t-il en souriant.
- Je…
Je ne voulais vraiment pas être seule. Il n’y avait personne d'autre dans cette maison en qui je pouvais avoir confiance. Elisa, l'espionne d'Annalise Green ? Vixor, certainement pas. Ollan, le bras droit de Vixor ? Il était gentil, mais je ne pouvais pas vraiment me confier à lui, surtout pas quand il était aussi loyal envers son maître.
- D'accord, dis-je. Laisse-moi quelques minutes.
Le sourire de Jeremiah était contagieux.
- Excellent. On se retrouve tout de suite alors, dès que j'aurai récupéré le thé dans la cuisine.
~
Il me fallut une demi-heure pour retirer la robe, me démaquiller, asperger d'eau froide mon visage gonflé et enfiler une robe plus simple. C’était celle que je portais la première fois que j'avais rencontré Jeremiah.
Je descendis l'escalier des domestiques jusqu'au niveau inférieur et j'errai un peu avant de trouver l'endroit où nous nous étions rencontrés. Jeremiah était allongé sur le dos, les pieds appuyés contre l'un des murs, avec deux tasses de thé et un bol de pommes à côté de lui.
- Vous voilà, dit-il en baissant les pieds et en s'asseyant. Je pensais que vous aviez changé d'avis, madame.
- Non, il m’a juste fallu plus de temps que prévu pour retirer ma robe, dis-je en m'installant à côté de lui sur le sol et en prenant une des tasses de thé. Je suis désolée. D’ailleurs, arrête de m'appeler « Madame » et de me vouvoyer.
Le thé était tiède mais je le bus quand même. C'était réconfortant.
- Merci pour le thé, murmurai-je.
- Alors, dit Jeremiah en écarquillant les yeux et en se reculant pour me faire de la place. Lady Rae, c’est ça ? Vous êtes donc la femme dont tout le monde parle depuis des jours. La Choisie qui a épousé le redoutable Loup d’Argent.
Il me regardait comme s'il me voyait pour la première fois.
- Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit lors de notre première rencontre ? J'étais là, en train de me ridiculiser...
- Tu étais charmant, dis-je. Je ne voulais pas gâcher ce moment.
- Je flirtais avec vous ! s’exclama-t-il avec une fausse indignation.
- Je sais, dis-je en souriant. Comme je l'ai dit, tu étais très charmant. Te dire qui j'étais vraiment aurait tout gâché. Tu aurais bégayé puis tu te serais mis à m'appeler « Lady Rae ».
Je frissonnai et pris une autre gorgée de thé.
Jeremiah finit sa tasse et la posa avec un claquement. Il se rallongea et appuya ses pieds contre le cadre de la porte en face de lui.
- Alors, est-ce que vous voulez parler de pourquoi vous pleuriez comme si quelqu'un venait de mourir sous vos yeux ?
Il s'arrêta, réfléchit à ses mots et se tourna vers moi avec une expression apeurée.
- A moins que, euh, vous ayez perdu un bébé...?
- Non, non, soupirai-je. Je ne peux pas en parler.
- C’est Lord Vixor, alors, dit-il et il hocha la tête d'un air entendu. C'est un goujat. Je suis désolé.
- Non, c'est… c'est autre chose, dis-je. C'est compliqué.
Je pouvais voir qu'il ne me croyait pas.
- Merci pour le thé, répétai-je. Je suis désolée d’avoir été en retard et de te prendre autant de ton temps.
- C’est quand vous voulez, Madame, dit Jeremiah en haussant un sourcil. Si j'étais marié à Vixor Rae, je pleurerais aussi. Je suis toujours content de pouvoir aider.
Il s'arrêta et me regarda avec une expression sérieuse.
- Vous pouvez m’appeler dès que vous avez besoin de quoi que ce soit. Je serai là pour vous, Madame.
- J'aimerais que tu m'appelles « Red » et que tu me tutoies, lui rappelai-je.
- Madame Red, répondit-il avec un clin d'œil.
Il m'aida à me relever et m'accompagna jusqu'à l'escalier.
- À la prochaine, dit-il avant de descendre.
Je montai lentement. Le thé et la conversation m'avaient calmée et réchauffée, et je me sentais suffisamment lucide pour finir ma mission.
Il fallait que je rapporte l'information à l'Ordre Pourpre ce soir. Et après ça…
Vixor Rae ne s'échapperait pas avec moi.
J’en étais définitivement sûre et ça me brisait le cœur.
Cependant, s'il était vraiment tel qu’il s’était montré ce soir, je ne voulais pas qu'il s'échappe avec moi. Je voulais Kassian. Pas le Loup d'Argent.
Il ne semblait même pas en mesure de nier une seule de mes accusations.
Mes mains se serrèrent. Une partie de moi voulait faire irruption dans son bureau où il était sans aucun doute assis, penché sur un document et exiger une explication sur la façon dont le Kassian que j’avais connu s'était transformé en ce tueur dur et froid.
Je devais garder la tête froide. J'avais rendez-vous avec l’Ordre et je ne voulais pas voir le visage de Vixor.
Il ressemblait trop à celui de Kassian.
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