Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Vingt-Six
Ma tête bourdonnait de pensées sur le chemin du retour. Je regardais à peine autour de moi.
Je pensais aux femmes qui s’étaient rendues à leur pendaison, se tenant la main avant d'être violemment séparées et tuées. Je pensais à la Choisie du village qui s’était jetée vers sa mort pour échapper à la capitale. Je pensais aux Choisies qui pleuraient la nuit dans leur lit chez Mère Shade.
Qui étaient forcées de manger des livres pour punition, page par page, jusqu'à s’en rendre malades. Je pensais au sang qui coulait au centre de l'arène de sable, à la cérémonie, à la marque du compagnon.
Ma lèvre se retroussa.
Vixor Rae pouvait décider de refuser de quitter cette vie pour le confort et le prestige qu'elle lui procurait, mais je n’étais pas pour autant obligée de quitter la capitale seule.
Mon meilleur ami d'enfance était mort. Disparu. Remplacé par un monstre au masque d'argent dont les baisers m’enflammaient mais qui n'avait pas bronché lorsqu’une fille avait supplié pour sa vie.
Une boule de chagrin se bloqua dans ma gorge et mes yeux se mirent à piquer. Je refoulai mes larmes avec fureur. Je ne voulais pas pleurer pour quelqu'un qui m'avait repoussée encore et encore.
J’aurais dû le détester. Il avait détruit mon Kassian et en avait fait autre chose. Quelque chose de cruel et de faux.
J'aurais dû le haïr et même si je lui avais dit que c’était le cas, ce n’était pas vrai.
Nous arrivâmes à la maison et je remerciai le garde d'une voix chargée de chagrin mal dissimulé. Je me glissai à l'intérieur, espérant pouvoir emprunter l'escalier des domestiques pour remonter dans ma chambre mais Ollan se tenait dans le couloir, l'air désemparé, me regardant rentrer.
- Vous voici, dit-il en accélérant le pas alors qu'il se dirigeait vers moi. Nous avons fouillé la maison à votre recherche, Madame.
- Je suis allée au marché pour rencontrer l'une des épouses. Je suis partie avec un garde. Qu'est-ce que...
- J’étais inquiet pour vous, c’est tout, dit Ollan en dissimulant son expression inquiète sous un sourire calme. Lord Vixor m'a demandé de m'assurer que vous alliez bien ce matin et quand j'ai trouvé la chambre vide…. Peu importe maintenant.
- Vous pouvez dire à Lord Vixor que je ne me soucie pas de son inquiétude, répondis-je froidement.
Le sourire d'Ollan trembla légèrement, mais il garda son expression de respect poli.
- Dois-je vous faire monter quelque chose à manger, Madame ?
- Ollan, pensez-vous que vous pourriez faire quelque chose pour moi ?
Ollan ne réagit pas à l'exception d'un léger tic au coin de l'œil.
- Faire quoi, Madame ?
- Une Choisie s'est mariée hier soir. Elle s'appelle Enna. Je ne me souviens pas de son nom… Pensez-vous que je pourrais lui parler ? C'était une amie.
- Je ferai de mon mieux, Madame, me promit-il.
~
En début de soirée, Ollan vint m’apporter le dîner et m’annonça une nouvelle.
- La fille dont vous m’avez parlé tout à l’heure, Madame, dit-il en posant mon plateau. Elle n'est plus en ville.
- Quoi ?
- Son nouveau compagnon n'est venu que pour se marier.
Il est stationné ailleurs au service de l'Alpha. Je suis désolé.
Une fois Ollan sorti, je regardai ma nourriture sans manger. Elle était partie.
Ma gorge me faisait mal comme si j'avais avalé quelque chose de travers et mes yeux me brûlaient.
Elle s’était rebellée à cause de moi et ça n'avait pas suffi.
Qu'allait-il lui arriver maintenant ?
Je voulais désespérément retrouver Kassian et enfouir mon visage dans son épaule. Cependant, même si je cherchais ma vie durant, je ne le trouverais pas. Il ne restait que le Loup d’Argent.
Par deux fois, je me levai et allai à la porte, pour finir par me recoucher et m’enfouir sous les couvertures. Mon cœur battait fort et mon esprit était déchiré entre le dégoût et le désir. Dog gémit au bord du lit, sentant ma consternation. Je la caressai alors qu'une larme coulait sur ma joue.
J'avais besoin de quitter cette ville avant de faire quelque chose de stupide et d'imprudent. Je ne voulais pas lui pardonner.
~
Quelques jours plus tard, Ollan fit irruption dans ma chambre avec une énergie nouvelle.
- Aujourd'hui, Madame, vous allez assister à un grand événement !
- Quel événement ? demandai-je méfiante.
Pas un autre mariage.
- Les Grâces, dit Ollan, comme si je savais ce que c’était.
Vous devez être habillée comme une reine, Madame. C'est l'événement mondain de l'année.
Elisa entra juste derrière Ollan.
- Debout, m’ordonna-t-elle. On dirait que vous avez perdu du poids, Madame ? J'espère que la robe que j'ai choisie conviendra.
J'avais envie de crier. Nous parlions de robes et de soirées, comme si nous ne vivions pas en pleine folie. Comme si des filles comme Enna n'étaient pas mariées contre leur gré tous les jours.
Parfois, j'avais l'impression que j’allais devenir folle.
- Je ne veux pas y aller, dis-je d’un ton si bas qu’ils ne m’entendirent pas.
- Lord Vixor veut partir bientôt, déclara Ollan à Elisa.
- Elle sera prête dans une heure, promit Elisa.
~
Cinquante minutes plus tard, je descendis de l'ascenseur et pénétrai dans le hall d’entrée. Ollan et Vixor se tenaient près de la porte et parlaient à voix basse. A ma vue, ils s'interrompirent. La bouche d'Ollan s'ouvrit en un sourire.
Vixor resta stoïque mais il ne détourna pas le regard.
Au lieu d'une robe, j’avais décidé de porter un pantalon en cuir noir et un corsage ajusté qui était à moitié recouvert par un manteau noir qui tombait jusqu'à mes chevilles. Mon visage était légèrement poudré et mes yeux étaient soulignés de traits noir foncé. Minimal, mais saisissant.
Elisa était plutôt bonne dans ce qu'elle faisait.
Je regardai Ollan. Je me fichais de ce que Vixor Rae pensait de moi.
Pourtant, ma peau picotait alors que je sentais son regard me scruter.
Ollan inspecta mes cheveux qui avaient été coiffés en chignon et attachés avec des peignes en argent.
- Elisa est une fille ingénieuse. Vous êtes belle. N’est-ce pas, Lord Vixor ?
- Nous devrions y aller, déclara Vixor catégoriquement.
Nos yeux se croisèrent et je pris une profonde inspiration face à l'obscurité de son regard.
Nous ne nous étions pas vus depuis le mariage. Pouvait-il sentir ma colère ? Pouvait-il voir le changement en moi ?
Je m’en fichais. Du moins, j’espérais pouvoir m’en ficher.
Vixor m'offrit sa main gantée pour monter dans la voiture, mais je l'ignorai et j'attrapai le bord de la porte pour me hisser. Heureusement, je ne portais pas de robe.
Vixor ne fit aucun commentaire alors qu'il grimpait après moi.
Nous nous assîmes l'un en face de l'autre.
Le carrosse s’élança et je regardai la ville par la fenêtre. Je ne l’avais que rarement vue à cette heure et j’observai les nuances de vert brillant défiler.
Je sentis les yeux de Vixor sur moi plusieurs fois tout au long du trajet. Je l'ignorai fermement tandis que le silence s’alourdissait.
- Tu vas souvent au marché ? demanda-t-il soudainement.
Mes yeux se posèrent sur les siens.
- Non, pas souvent.
- Et tu y vas toujours avec un garde ?
- Je ne prends pas de risques inutiles, Vixor, répondis-je.
Ce n'était pas tout à fait vrai mais c’était crédible. Si je mentais ouvertement au sujet du garde je pourrais rapidement être découverte.
Le sourcil gauche de Vixor se leva.
- Comme la fois où tu as sauté d'un arbre par-dessus la clôture électrique du fermier Eleazer ?
Un souvenir me traversa l'esprit. J'avais sept ans, il en avait neuf et notre ballon avait terminé dans le champ du fermier. Eleazer n'aimait pas que nous jouions près de ses champs et il nous aurait confisqué notre ballon si nous avions fait appel à lui.
Kassian s’était résolu à abandonner le ballon perdu, mais j'avais refusé. J'avais escaladé un arbre à côté du champ et je m’étais mise sur la branche la plus basse. Je me souvenais encore de la façon dont il avait crié mon nom quand il m'avait vue sur le point de sauter. L'éclair de peur dans ses yeux. Ce fut pour moi un moment stupidement téméraire, résultant d’une audace inattendue. J'avais atterri dans l'herbe douce, saisi le ballon avant de me retourner pour le lancer à Kassian. En faisant tout ça, je n'avais pas vu le taureau me charger.
Le souvenir me fit cligner des yeux.
- J'ai toujours la cicatrice sur le poignet sur lequel j'ai atterri quand le taureau m’a envoyée voler.
- Tu aurais pu mourir, déclara Vixor.
Il ne portait pas son masque, qui était posé à côté de lui sur le siège. Ses yeux étaient sombres et interrogateurs alors qu'ils fixaient les miens. Ses mains gantées étaient appuyées contre le siège, un doigt tapotant comme s'il était agité. Pensif.
- J’ai souvent voulu mourir après ton départ, avouai-je.
Un muscle bougea dans sa mâchoire. Je vis une hésitation passer sur son visage.
- Cette stupide clôture et ce taureau se sont mis à me manquer. Je les voyais tous les jours quand j'allais te voir, me confia-t-il.
Une vague d’espoir déferla dans ma poitrine. Une lueur qui motiva mon changement de discours.
- Tu peux les revoir, murmurai-je.
Sa poitrine montait et descendait rapidement. Il répondit d’une voix froide.
- Red.
Ce fut une réponse suffisante.
Je m'appuyai contre le siège et regardai à nouveau par la fenêtre tandis que mon sentiment d'espoir était remplacé par de la glace.
En cherchant à ne pas croiser son regard, je fourrai ma main dans la poche de mon long manteau et quelque chose effleura mes doigts. Je me figeai, essayant de comprendre de quoi il s’agissait tout en gardant mon visage impassible.
Un autre message de l'Ordre Pourpre ?
Je pouvais à peine respirer. Ils avaient dû me laisser une autre mission, une autre tâche à accomplir. Probablement quelque chose en rapport avec notre destination.
Quand aurais-je le temps de lire le papier sans que Vixor ne s'en aperçoive ? Comment pourrais-je le détruire ? Je ne pouvais pas risquer de le garder dans ma poche jusqu'à ce que nous rentrions ce soir.
Mon cœur battait fort alors que je pensais aux possibilités que j’avais pour lire le mot. Je pouvais me glisser dans l'alcôve où nous nous étions embrassés, prétendant que j'avais besoin d'ajuster mes sous-vêtements. Je pouvais me faufiler dans l'un des couloirs des domestiques. Je pouvais…
Le carrosse s'arrêta. Mon cœur s'emballa.
Nous étions arrivés.
La lumière du soleil nous inonda tous les deux lorsque nous descendîmes de la voiture, et je regardai autour de moi avec surprise. Nous n'étions pas à la tour de l'Alpha, ni dans l'une des autres grandes salles où se déroulaient habituellement les cérémonies. Nous étions dans un vaste champ vert, dix fois plus grand que celui où les femmes Fidèles laissaient jouer leurs enfants. Le champ était rempli de centaines de Fidèles, la plupart torse nu, de centaines d’épouses vêtues de noir et d’humains.
Je réalisai que je n'avais pas mon morceau d'argent avec moi et mon cœur manqua un battement.
J'espérai ne pas en avoir besoin. Vixor était avec moi.
Un homme s'avança vers nous, un bâton étrange dans les mains. Il fit un grand geste.
- Lord Vixor ! Lady Rae ! Bienvenue aux Grâces.
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