Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Vingt-Cinq
Nous nous arrêtâmes de nouveau dans une sorte de ruelle ombragée juste à côté de la place du marché, où les bâtiments étaient abandonnés et recouverts de vignes et de fougères.
Nous étions entourées de sorte de murs poussant depuis le sol, certains morceaux plus hauts que nous, recouverts de fougères qui pendaient au-dessus de nos têtes. On aurait dit un tunnel abandonné.
Un bon endroit pour se raconter des secrets.
Je demandai au garde de surveiller la rue pendant que nous marchions dans le tunnel, faisant semblant d'être charmée par sa beauté.
- Ces marchands nous abordent avec des cadeaux, dis-je en me forçant à rire. J'ai besoin de reprendre mon souffle.
- Oui, madame, dit le garde.
Je constatai qu'il était heureux de rester debout et de ne rien faire un instant. Sa journée était sans aucun doute déjà bien plus agréable qu'elle n'aurait été s’il l’avait passée à garder l'extérieur de la maison de Vixor Rae. À voir son visage, il était satisfait.
- Je vous appellerai quand nous aurons besoin de vous…
Je m’interrompis, ne connaissant pas son prénom.
- Penn, me dit-il.
Je parcourus un bon bout de chemin dans l'allée et je lui jetai un coup d'œil. Aza avança, regardant autour d'elle le curieux effet des fougères et de la mousse qui poussaient tout autour.
- Penn, j'ai besoin de te dire quelque chose d'autre, murmurai-je.
Le garde ne bougea pas et ne regarda pas dans ma direction. Il se gratta une fois le cou comme s'il avait cru entendre le bourdonnement d'un moustique.
Bien. J'étais alors hors de portée de l'ouïe fine des loups-garous.
Je rejoignis Aza, qui se tenait la tête penchée en arrière, fixant une fleur qui poussait au-dessus de nous.
- Pourquoi cette ville est devenue comme ça ? demanda-t-elle avec étonnement. Qu'y avait-il ici avant que toute cette végétation ne pousse ?
- Un pont, peut-être ?
Je ne voulais pas perdre de temps.
- Aza—
- Non pas un pont, déclara-t-elle. Peut-être un tunnel quelconque qui a été en grande partie détruit, laissant des morceaux à la forêt pour se développer.
Je réessayai.
- Aza.
Elle garda son visage tourné vers la fleur. Ses épaules se tendirent.
- Tu m'as dit avant que nous devions parler, murmurai-je.
- Oui, répondit–elle dans un souffle.
J'attendis.
- Tu as de la chance, tu sais, commença Aza. Au début de mon mariage, mon compagnon ne me laissait pas venir au marché, même avec dix gardes. Il avait trop peur que j'essaie de m'enfuir. Il a fallu que je tombe enceinte pour qu’il accepte que je sorte.
- Oh, répondis-je, incertaine de pouvoir trouver une bonne réponse devant cette horrible information. C'est terrible.
- C'était intelligent, du moins de son point de vue, déclara-t-elle. Certaines femmes s'enfuient, tu sais. En général, c'est dissimulé. Le compagnon Fidèle affirme que son épouse était finalement stérile et qu’elle été envoyée ailleurs. Il choisit une nouvelle compagne et il devient plus prudent. C'est arrivé avec le mien. C’est pour ça qu’il était plus vigilant.
J'étudiai sa nuque, attendant encore. Je devais être prudente. Je ne savais pas ce qu'elle allait me dire.
Avec un soupir nerveux, Aza se retourna pour me faire face. Ses mains se déplacèrent pour se positionner à nouveau sur son ventre, ce qu’elle semblait faire à chaque fois qu’elle était nerveuse.
- J'ai des soupçons, dit-elle.
Ses yeux glissèrent des miens au garde.
- Il ne peut pas nous entendre ici, lui assurai-je.
Elle ne se détendit pas pour autant. Son regard me fixa à nouveau.
Mon cœur s’accéléra.
- Pourquoi t’es-tu présentée chez moi l'autre soir, prétendant porter un message pour moi ?
- Je voulais me promener sans être remarquée, répondis-je doucement.
J'avais déjà prévu ce mensonge, ayant anticipé cette question.
- Je ne voulais pas que quiconque sache que c'était moi, et je pensais que Vixor Rae serait en colère s'il découvrait que j’arpentais la ville après la tombée de la nuit. Alors, quand ces Fidèles m'ont trouvée, je leur ai dit que je devais te délivrer un message. Merci de m'avoir couverte. Tu as été brillante.
Elle m'étudia. Sa bouche se contracta pensivement.
- Je pense que tu mens, dit-elle.
- Je ne-
- Tu as un secret et moi aussi, dit-elle. Je vais te dire le mien pour que tu puisses me confier le tien.
- Je n'ai pas de secret…
- Je suis amoureuse du souffleur de verre, avoua-t-elle.
Mon regard glissa vers les boucles d'oreilles qui pendaient de ses lobes.
- Nous nous sommes rencontrés il y a quelques mois, lorsque j'ai pu visiter le marché pour la première fois, déclara Aza. Il était si gentil. Il m'a fait me sentir importante, et pas seulement comme un utérus sur pattes.
Sa mâchoire se serra.
- Très bien, je t'ai confié mon secret, dit-elle. C'est ton tour.
- Aza, dis-je. Je n'ai pas de secret.
Le mensonge me brûlait la langue. Ma fausse marque me démangeait. J’avais des dizaines de secrets.
Aza haussa un sourcil et pencha la tête sur le côté.
- Je pense que tu travailles pour la résistance, déclara-t-elle.
Je sentis mon estomac tomber.
- Bien sûr que non, dis-je.
Ses yeux prirent un éclat étrange.
- Tu te balades déguisée en pleine nuit. Tu es intelligente et forte, comme en témoigne le fait que tu aies réussi à battre Kryf et à épouser l'un des Fidèles les plus puissants du royaume. Tu as disparu pendant des semaines avant ta cérémonie pour revenir et triompher. Je pense que tu es un membre de la résistance.
- Qui d'autre pense cela ? sifflai-je. Des rumeurs comme celle-ci pourraient me faire tuer, Aza !
- Personne, insista-t-elle avec un ferme hochement de tête. Juste moi. Et je ne le dirai à personne.
- Et pourquoi cela ? demandai-je.
Une chaleur se répandit sur ma peau. Je visualisai le nœud coulant qui m’attendait dans ma tête.
- Parce que tu es mon amie. Et parce que… parce que j'ai besoin de ton aide.
Elle s'arrêta, regarda son ventre, puis me regarda à nouveau.
- Je veux m'enfuir et j'ai besoin de l'aide de la résistance pour le faire.
Les mots que j’avais préparé s'évaporèrent. Je la fixai.
- Aza. C'est…
- Fou ? Suicidaire ? Je sais, dit-elle en soupirant. C'est pourquoi j'ai besoin de leur aide.
Elle se frotta le front avec lassitude et me regarda pour jauger mon expression.
- Mon compagnon a failli tuer sa dernière femme en la frappant. C’est pour ça qu’elle s'est enfuie. Il ne me frappera pas tant que je suis enceinte, mais après mon accouchement… je ne sais pas ce qu'il est capable de faire.
- Tu ne peux pas le dire à l'Alpha ? demandai-je d’une voix rauque.
J'étais horrifiée.
Aza émit un son moqueur.
- Nous sommes mariés. Je lui appartiens. Je suppose qu'en théorie, il m'appartient aussi, mais c'est un mensonge. Il me maintient prisonnière avec ses deux mains autour de mon cou.
En ce moment, la seule chose qui me protège, c'est ce bébé.
Elle toucha à nouveau son ventre.
- Et dans quelques mois, je n'aurai plus cette protection.
L'Ordre Pourpre pourrait-il aider la femme battue d'un Fidèle ?
Si je ne leur disais pas qui elle était, alors ils ne pouvaient pas la refuser.
L'indécision me tiraillait. Devais-je lui dire que j'avais des contacts ? Ou continuer à mentir jusqu'à ce que je sache avec certitude que je pouvais lui faire confiance ?
- Et Bronson ? demandai-je. Il ne peut pas t’aider à t’échapper ?
- Ça reviendrait à nous condamner tous les deux à mort, déclara-t-elle. Il n'a aucun lien avec la résistance, bien qu'il ait essayé. C'est difficile, car il suffit de demander à la mauvaise personne, et…
Elle s'interrompit, une lueur de panique dans ses yeux.
J'avais compris. Si elle s'était trompée et que je n'étais pas celle qu'elle croyait que j’étais, je pourrais la dénoncer. Tout dire à l'Alpha.
La faire pendre.
- Je ne dirai jamais à personne ce que tu m'as dit aujourd'hui, lui promis-je.
Elle resta tendue.
- J'avais une amie, dit-elle. Elle s'appelait Missandra. Elle était mariée à un Fidèle important. Un général. Elle voulait s'échapper aussi.
Aza déglutit.
- Elle s'est confiée à la mauvaise personne et ils nous ont tous obligés à regarder sa mort.
- Je ne suis pas…, commençai-je.
- C'était Iola, déclara Aza amèrement. C'est Iola qui l'a dit à l'Alpha. Elle voulait gravir les échelons et elle pensait que dénoncer Missandra lui accorderait un statut.
Elle rit dans sa barbe.
- Ce n'est pas le cas. Cela l’a rendue plus suspecte qu'autre chose. Missandra était son amie et l’Alpha valorise la loyauté plus que tout.
J’avais la nausée.
- Tu peux comprendre que je sois inquiète.
Aza se frotta les bras. Elle jeta un coup d'œil dans l'allée bordée de verdure vers mon garde qui attendait toujours.
- Oui, dis-je prudemment.
- Si tu essaies de me dénoncer, je leur dirai que tu es venue chez moi. Je leur dirai que tu es une espionne pour les Pourpres, dit-elle. Nous serions pendues toutes les deux.
- Je ne dirai rien à personne.
Je gardai une voix basse et apaisante, mais Aza était trop agitée pour être calmée.
- C'était une idée stupide, marmonna-t-elle. Mais je suis désespérée.
- Je trouverai un moyen de t'aider, lui affirmai-je en lui touchant le bras. Je te le promets.
Une seule larme coula sur sa joue, son visage marqué par le désespoir.
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