Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Quarante-Six
Selene se tenait sur le bord de de l'arène de sable, le visage levé avec défi vers la foule.
Je n’arrivais pas à respirer. Je la regardai marcher vers le centre et soulever l'arme qu'elle avait choisie.
Une épée.
Comme moi.
Son prétendant entra dans l'arène par le côté opposé. Il se déplaçait lentement, comme s'il ne savait pas comment l'approcher. Comme s'il avait peur. Il n'avait pas l’assurance des autres Fidèles au cours des cérémonies que j'avais vues. Il semblait timide.
Selene tenait l'épée à deux mains. Elle inspira, ses épaules se soulevant.
- Je ne serai pas choisie, lança-t-elle. Comme mes sœurs avant moi, je refuse !
Son prétendant retira son masque. Il était jeune, avec des yeux et des cheveux pâles. Il avait l'air effrayé et il tourna la tête vers l'officiante.
Elle hocha la tête.
- Non, cria Selene. Ne t'approche pas davantage.
Elle brandit l'épée mais elle était lourde et la pointe tomba vers le sable.
- Je ne veux pas te faire de mal, dit le Fidèle.
Il s'approcha du centre et saisit l'autre épée.
- Je refuse d'être ta compagne, déclara Selene. Je me choisis moi. Je me choisis et je veux partir.
Encore une fois, le Fidèle se tourna vers l'officiante puis vers l’Alpha pour savoir quoi faire.
Personne ne dit rien.
Il se tourna vers Selene, leva son épée et frappa.
La pointe de l'épée de Selene heurta le sable avec un bruit sourd mais elle la tira en arrière, titubant sous le poids. Elle était déterminée à se battre.
Le Fidèle s'élança pour faire l’entaille traditionnelle.
Selene essaya de balancer l'épée pour le bloquer. Elle chancela de nouveau.
Le jeune Fidèle glissa sur le sable.
La lame de son épée, qui aurait dû faire une entaille superficielle le long de son épaule, s'enfonça profondément dans le côté de son cou.
Selene émit un bruit d'étouffement en tombant à genoux. Des litres de sang jaillirent de ses lèvres et de son cou. Le liquide rouge tâcha le blanc de sa robe. Le jeune Fidèle se laissa tomber au sol à côté d'elle, les mains sur l'épée, criant à l'aide.
Les yeux ouverts, elle émit un dernier son, puis son corps se relâcha alors que d'autres se précipitaient sur le sable pour l'entourer.
J'entendis quelqu'un crier son nom et je ne réalisai pas que c'était moi jusqu'à ce que Kassian me pousse à travers la foule, ses bras puissants enroulés autour de moi. Je luttai pour voir une dernière fois son corps allongé sur le sable comme une colombe abattue par un chasseur. Tout ce que je pouvais voir, c'était le Fidèle autour d'elle.
Je n’arrivais pas à penser. Je n’arrivais pas à respirer. Elle était encore en vie il y a un instant. Désormais, elle était morte. Son âme avait quitté son corps. À cause de moi. Parce qu'elle s'était inspirée de ma rébellion, de ma ruse dont elle ne savait rien. Elle pensait qu'elle pourrait choisir elle-même son compagnon, voire choisir de ne pas avoir de compagnon du tout.
Elle était morte.
Je pris vaguement conscience que des larmes coulaient sur mon visage et que je haletais à haute voix.
- Erie, murmura Kassian. Je suis là. Fais-moi confiance. Je ne te laisserai pas partir.
Il me prit dans ses bras et me porta le reste du chemin jusqu'à ce que nous soyons sortis de la pièce remplie d'yeux attentifs, dans le calme du couloir. La même salle par laquelle Selene venait d'entrer.
Elle était morte.
Selene était morte et c'était de ma faute.
Je jetai mes bras autour du cou de Kassian et enfouis mon visage contre la froideur de son armure. Peau contre argent. Mon voile était trempé de larmes.
Kassian me porta jusqu'au carrosse. Il me berça dans ses bras pendant que nous traversions l'obscurité.
- Je ne peux pas, haletai-je avec douleur. Je ne peux pas rester debout et regarder, maquillée et habillée comme une reine, pendant que des filles comme moi se font massacrer, violer ou enlever. Je ne peux pas, Kass. Je ne peux pas.
Ma gorge se serra. Je n'arrivais pas à respirer. Je plaçai mes mains sur mon visage et me penchai en avant, mes coudes posés sur mes genoux.
Kassian posa une main sur mon dos et frappa de l'autre sur le plafond de la voiture. Le carrosse ralentit puis s'arrêta.
- Viens, dit Kassian. L’air frais te fera du bien.
Je hochai la tête, les mains toujours sur mon visage et il m'aida à sortir de la voiture. Nous étions dans une partie isolée de la ville, avec des ombres et des lanternes sombres tout autour de nous. Une légère brise soufflait sur mon visage et j'expirai.
- Ça va mieux ? demanda Kassian.
- Ça va mieux, murmurai-je.
Nous trouvâmes une alcôve isolée entre deux vignes épaisses et nous nous y posâmes, ma joue pressée contre sa poitrine. Pendant un moment, nous ne dîmes rien. Je pensai aux chèvrefeuilles et aux nuits d'été dans la forêt à l'extérieur de la maison de mon enfance. Ma panique finit par s’estomper et se transformer en une douleur sourde entre mes poumons.
- Ça va mieux, je vais bien, dis-je.
Les bras de Kassian se resserrèrent autour de moi. Ses lèvres trouvèrent les miennes et ce fut un baiser d'amour, de compréhension et de chagrin.
- Je veux que tu saches, dit-il. J'ai envoyé un message à Graysoul par l'intermédiaire de l'un de mes contacts avant notre départ pour la cérémonie, pour que vous puissiez parler de vos plans pour aider les Choisies à s'échapper. Si tu veux essayer de négocier une évasion avec son aide, il t’attendra à minuit à la porte ouest de la ville. Je ne t’empêcherai pas de partir.
Une douleur me traversa. Il m'aimait assez pour m'aider à partir, même si cela devait lui briser le cœur.
Kassian resta silencieux, attendant ma réponse.
Je l'embrassai.
- Je ne pars pas. J'étais paniquée, c'est tout. Je ressentirai probablement toujours la même chose à l'avenir, mais je pèse chacun de mes mots, Kass. Je reste ici avec toi. Je ne te quitterai plus.
À ce moment-là, j’eus l’impression que je ne pourrais plus respirer tant qu’il ne comprendrait pas la profondeur, l'étendue et l'intensité de mon amour pour lui. Je n'avais pas assez de mots pour l’exprimer. J'étais réduite à une chose brisée et frissonnante. Alors, je l'embrassai, lui faisant comprendre tout ce que je ne pouvais pas lui dire avec mes lèvres, mon souffle et mes doigts dans ses cheveux. Les bras de Kassian se resserrèrent autour de moi alors qu'il m'embrassait tout aussi férocement. Nous ne dîmes plus rien car il n'y avait rien à dire pour atténuer la douleur. Il n'y avait que nous.
Je finis par rompre le baiser.
- Nous devrions retourner au carrosse, chuchotai-je.
Kassian émit un son de protestation.
- Quand nous y serons, tout redeviendra réel.
Je comprenais ce qu'il voulait dire.
Il se leva et me tendit la main.
- Quand nous serons rentrés à la maison, dit-il, je te monterai certains de mes livres préférés. Je pense que tu apprécieras les images du monde d'avant.
Je réalisai alors que ce serait grâce à lui et à ses petites attentions que je pourrais survivre dans ce monde. Grâce à ces petits instants de bonheur perdus au milieu de la cruauté et du désespoir. Grâce aux alcôves cachées et aux baisers volés, aux livres anciens et au point de vue secret depuis le haut de la tour.
Et grâce aux bras de Kassian, pour toujours.
Nous remontâmes dans la voiture et Kassian ordonna au chauffeur d'avancer lentement. Il s'assit à côté de moi, un bras autour de mes épaules, me tenant près de lui, et nous parlâmes de vieux souvenirs de quand nous étions enfants jusqu'à ce que nous riions comme des imbéciles trop ivres de chagrin pour faire autre chose que trouver une raison de rire. Ma tête tournait. Chaque fois que je pensais à Selene, mes pensées s'envolaient. Je ne pouvais pas supporter d'y penser encore.
Je m’accrochais à Kassian en réalisant qu'il y aurait sûrement beaucoup d’autres traumatismes à gérer.
Le carrosse s'arrêta.
Par la fenêtre, le manoir de Kassian scintillait froidement.
Nous étions de retour dans le monde réel.
- J'irai parler à Graysoul ce soir comme tu me l'as proposé, murmurai-je avant que nous ne descendions de la voiture. Seulement pour parler de sauver les Choisies. J'ai l'intention de commencer tout de suite.
Les yeux de Kassian brillèrent.
- Tu acceptes qu'un garde t’accompagne ?
- Un garde serait trop visible et Graysoul deviendra méfiant et disparaîtra avant que nous puissions parler, je le crains.
- Peut-être qu’il pourrait t’attendre une rue plus loin, dit-il.
Sa mâchoire était serrée et ses yeux étaient déterminés.
- Je ne veux pas te mettre en danger, Erie.
- Va pour un garde alors, mais il devra attendre à plusieurs rues de distance, dis-je.
Il soupira.
Kassian m’aida à descendre du carrosse et nous entrâmes bras dessus bras dessous dans la maison. Je débordais d'amour pour lui tout en ressentant une douleur atroce pour tout ce qui s'était passé et tout ce qui allait se passer.
Alors que la porte se refermait derrière nous, le bruit de l'acier glissant des fourreaux fendit l'air et des soldats Fidèles avec des masques de loup noir apparurent. Ils nous encerclèrent, les armes au poing.
Derrière eux, l'Alpha s’avança.
Kassian me poussa derrière lui, la bouche découverte dans un grognement.
- Qu'est-ce que cela veut dire ? demanda-t-il. Pourquoi y a-t-il des gardes dans ma maison, pointant des armes sur ma compagne ?
- Ton serviteur – Jeremiah, je crois ? – nous a laissé entrer, dit l'Alpha. Un jeune homme serviable. Mais ne t'inquiète pas, mon Loup d'Argent. Ce n'est pas toi qui m'intéresse.
Elle fixa ses yeux sur moi.
- C'est elle que je suis venue voir.
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