Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Trente-Cinq
Le soleil brillait au milieu du ciel bleu sauvage et un vent froid du nord agitait mes cheveux et mon voile alors que je partais pour rencontrer les autres épouses dans une partie isolée de la ville. Je n’étais jamais venue dans ce coin de la ville avant - les bâtiments étaient encore plus recouverts de végétation qu’ailleurs et beaucoup d'entre eux étaient en ruines. J'avais presque l'impression d'être dans le désert, à l'extérieur de la capitale. En fait, je n’en étais pas si loin. Un mur sans douves séparait cette partie de la ville de l’extérieur et il fallait passer par une porte avec un garde pour l'atteindre.
Les enceintes principales se dressaient au loin.
Il n'y avait pas d'échappatoire ici non plus.
- Je suis tellement ravie que tu aies pu te joindre à nous, ronronna Iola alors que j'atteignais le groupe de femmes rassemblées dans l'herbe. Nous irons en dehors de la partie civilisée de la capitale, dans la vieille ville. C'est toute une aventure. C'est la partie de la ville qui avait été attaquée par les zombarbres avant que nous les repoussions. Certaines personnes disent qu'il reste quelques spores errants qui attendent de trouver des hôtes.
Elle me jeta un coup d'œil.
- J'espère que tu n’as pas peur, Meredith.
- Elle a grandi dans un village près de la forêt, déclara une autre femme. Elle en sait plus sur les zombarbres que toi, Iola.
Iola lança un regard minaudant à la femme.
- Oh oui. J'avais oublié ta noble éducation à la campagne, Meredith. La plupart des Fidèles d'élite épousent des femmes issues des familles habitant dans la ville, tu sais. C’est rare qu’une fille de ton rang parvienne à épouser l'un des princes du royaume. C'est comme un conte de fées.
Au ton de sa voix, je réalisai qu’elle essayait de blaguer. Je souris tristement sans rien dire. Je me fichais de ce que pensait Iola. Dans deux jours, elle ne serait plus qu'un lointain souvenir.
Aza s'attarda au bord du groupe, m'observant. Dès que je pus m'extraire, je la rejoignis. Nous contemplâmes l’enceinte qui entourait la capitale.
- J'ai des nouvelles, murmurai-je, mes yeux fixés sur les autres épouses et leurs voiles noirs flottants.
Je gardai une expression neutre, comme si nous parlions simplement du beau temps et du ciel bleu.
- Nous partons demain.
Aza inspira brusquement.
- Demain? C'est… tôt. Je pensais que nous aurions plusieurs semaines pour nous préparer.
Son front se plissa alors qu'elle regardait au loin.
- Tu es sûre de vouloir partir, n'est-ce pas ? demandai-je.
- Oui, dit-elle fermement, en appuyant une main sur son ventre. J’en suis sûre. C'est juste inattendu, c'est tout.
- Tu peux préparer quelques affaires sans que ton mari ne s'en aperçoive ?
Aza hocha la tête avec impatience.
- Dis-moi simplement ce que je dois faire.
Sa voix était sombre mais quand elle me regarda, ses yeux brillaient comme des étoiles.
- De la nourriture pour un voyage de trois jours. Des vêtements résistants. Quelques affaires de premiers secours. Des allumettes. Des couvertures. De l'argent, si tu en as, ou des objets de valeur que tu peux troquer, comme des bijoux. Nous irons dans l'un des villages du nord. Ils auront des choses à nous donner une fois là-bas.
- Les bijoux ne vont-ils pas nous trahir ? demanda Aza.
- Nous allons les décomposer en morceaux. Ils ne pourront pas les retracer.
- Mesdames ! cria Iola d’une voix forte. Êtes-vous prêtes ?
Aza fit une grimace.
- Je ne sais pas à quel point j'ai envie d'être assise à califourchon sur un cheval dans mon état. Je ne suis venue que dans l'espoir de te voir. Si je pars maintenant, Iola va s’énerver.
Elle soupira et posa un pied sur l’escabeau qui lui avait été prévu pour monter à cheval.
De mon côté, j'attendais impatiemment ce court moment de liberté. Je me hissai sur la selle du cheval qui m'avait été assigné – un hongre argenté tacheté au tempérament calme – et me tournai avec empressement vers l'atmosphère ombragée de la forêt. Après la proximité étouffante de la ville, j'aspirais aux ombres vertes mouvantes, au bruit des feuilles qui craquaient sous les pieds et aux cris des oiseaux au loin.
Un petit cortège de gardes nous accompagna dans les ruines envahies par la végétation. Aza chevauchait à côté de moi, grimaçant quand son cheval se mit au trot.
- Aza, dit Iola avec un sourire narquois, tu as l'air d'être sur le point d'accoucher. Si tu grossis encore davantage, les gens vont te prendre pour une baleine.
Aza marmonna quelque chose de peu aimable à propos d'Iola et fit un geste avec ses doigts après que cette dernière fût passée à autre chose.
- Maudite femme, marmonna-t-elle.
J’acquiesçai en silence.
- N’est-ce pas agréable d’être enceinte ? demanda une autre des femmes, également enceinte, en regardant méchamment Iola.
Ses yeux brillaient alors qu'elle se tournait vers Aza.
- Penses-y, nous portons les futurs chefs des Fidèles. Nous donnons naissance au pouvoir. Nous faisons quelque chose que leurs femmes ne peuvent pas faire. Nous leur donnons des enfants.
Mon estomac se tordit face à sa joie de porter des bébés qui grandiraient pour opprimer son espèce.
Sans les Choisies, les Fidèles cesseraient d'exister. Notre existence était la seule condition de survie de leur régime.
Cette pensée me donnait envie de vomir.
Plusieurs des autres épouses sourirent aux paroles de la femme et touchèrent leur propre ventre comme si elles se souvenaient de grossesses passées ou pensaient à leurs futures expériences.
Quelqu'un chuchota.
- Ils disent qu'Iola ne peut plus avoir d'enfants et qu’elle est frustrée de n'avoir donné que deux fils à l'Alpha. Mais ce n'est qu'une rumeur et elle te tuera si elle t'entend en parler. Son compagnon se débarrasserait d'elle s'il y croyait.
- J’ai entendu dire qu'Iola avait dit qu'elle voulait dix enfants, me précisa Aza. Mais elle n'en a pas porté à terme depuis longtemps. Fausses couches et mort-nés. Je suis triste pour elle, mais….
Je compris.
Nous avançâmes jusqu'à ce que la ville soit cachée par des arbres grêles et des tas de ruines couverts de buissons. Je soupirai alors que la verdure luxuriante m'enveloppait.
Enfin, j'avais l'impression de pouvoir respirer. C'était presque comme chez moi - la mousse, les arbres, le soleil au-dessus de ma tête. Le chant des oiseaux et le bruit des écureuils tout autour. Aucun bâtiment des Fidèles en vue.
Le goût de la liberté m’avait manqué et je pouvais presque le toucher des doigts.
- Nous pouvons pique-niquer ici, déclara Iola.
L'un des gardes mit pied à terre et étendit une couverture.
Aza glissa de son cheval avec un gémissement.
- Beauté de la grossesse, mon cul. J'ai l'impression d'avoir un rocher géant dans le ventre, grogna-t-elle. De me traîner partout où je vais. Et en plus, ce rocher me donne des coups de pied dans les côtes. Au moins j'ai le cheval pour m'aider.
Chez moi, je peux à peine bouger certains jours.
Un picotement d'inquiétude toucha ma colonne vertébrale. Aza s'en sortirait-elle si nous traversions la forêt à pied ?
Oui, elle n’avait pas le choix. Je l'aiderais. Après tout, j'avais déjà traîné un loup-garou à moitié mort à travers un désert grouillant de bandits et de zombarbres. Je pourrais gérer une femme enceinte pendant trois jours dans une partie beaucoup plus sûre de la forêt.
Les Fidèles s’assuraient que la forêt proche de la capitale soit vide de zombarbres et aucun bandit n’osait opérer aussi près du siège du pouvoir de l'Alpha. Je savais qu'Aza et moi serions à l'abri de ces dangers. Notre plus grande préoccupation serait de ne pas être capturées à nouveau par ceux que nous fuyions.
Les autres épouses étendirent des couvertures sur le sol pour le pique-nique. Aza et moi les rejoignîmes, son bras lié au mien. Malgré ses grognements légers, sa main tremblait contre ma peau.
Je couvris sa main avec la mienne et la serrai.
Elle était effrayée par notre évasion, mais tout irait bien.
Nous nous assîmes sur l'une des couvertures qui avait été recouverte de paniers et de nourriture. Les autres épouses bavardaient en beurrant des tranches de pain et en croquant des pommes et des poires. Iola fit circuler une gourde de jus de raisin fraîchement pressé et des flûtes en cristal pour le boire.
- Oh, dit Aza avec consternation. J'ai laissé mon coussin dans ma sacoche.
Elle commença à se lever.
- J’y vais, proposai-je.
J'avais besoin de m’éloigner de ces femmes qui gloussaient.
- Elle peut aller le chercher elle-même, déclara Iola sèchement. Peut-être que ça lui permettra de se souvenir de la chance qu’elle a.
Aza rougit. Quelques-unes des autres épouses la regardaient fixement.
Iola continua.
- Il est important de toujours se rappeler d’où l’on vient. Cela nous permet d’être reconnaissantes envers l'Alpha pour tout ce qu'elle nous a accordé. Sans sa générosité, nous serions encore dans nos vies de pauvreté, de danger, ou pour celles de la capitale, d'inutilité.
- Je pensais que c'était un pique-nique, dis-je légèrement, alors que je bouillonnais intérieurement. Je n'avais pas réalisé que c'était un sermon.
Quelques-unes des autres femmes rirent nerveusement.
- Oh ? s’étonna faussement Iola. J'exprime simplement quelque chose que nous ressentons toutes. À moins que tu ne trouves mes paroles dérangeantes ? Peut-être parce que tu te sens coupable face à ton manque de gratitude.
Gratitude.
Je voulais lui tordre le cou.
Je me levai. Les autres épouses me regardaient, leurs yeux brillants, leurs mentons inclinés vers le haut avec une excitation avide, comme si elles pensaient que j'étais sur le point de jeter Iola au sol et de la frapper.
Au lieu de cela, je pris une profonde inspiration et me forçai à m'éloigner en direction des chevaux. Je tentai de me contenir afin de ne pas lui sauter dessus.
N'avait-elle pas également vécu dans une maison de Choisies et été témoin de la cruauté et de l'atrocité ? Avait-elle participé joyeusement à tout cela, comme certaines des filles chez Mère Shade ?
Marcher calma ma colère et me permit de retrouver une froideur d’esprit qui m'empêcherait de faire quoi que ce soit de stupide. Je récupérai le coussin de la sacoche du cheval d'Aza et me retournai pour rejoindre les autres lorsqu'un mouvement attira mon attention.
Je me figeai, mon pouls s’accélérant alors que je me rappelais des mots d'Iola.
Des zombarbres ?
Le claquement rapide des sabots retentit et je contournai la jument d'Aza pour aller voir de plus près. Des soldats amenant plus de Choisies en ville ? Une autre excursion d'épouses comme la nôtre ?
Je vis un éclair d'argent et mon estomac se noua.
Vixor.
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