Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Vingt-Deux
La colère me rendait aveugle alors que le souvenir des cris d'Enna résonnait dans mes oreilles. Je ne pourrais jamais les oublier. J’en étais incapable.
Était-ce de ma faute ? Lui avais-je donné de faux espoirs, lui avais-je fait croire qu'elle pouvait défier un prétendant et gagner ? J'avais eu l'aide et l'entraînement de Kassian, et une épée contenant de l’argent. Elle n'avait rien ni personne pour l’aider.
Payerait-elle le prix de mon exemple ?
Je faillis foncer tête baissée sur Aza avant de me rattraper.
- Red, dit-elle en clignant des yeux. Comme c'est bon de te voir.
Était-ce le jeu auquel nous allions jouer ? Allions-nous prétendre que nous n'avions pas vu cette fille crier, saigner et supplier ? Fallait-il que nous prétendions qu’elle ne s’était pas fait entailler les doigts et la poitrine devant nous ?
Je frissonnais. J'étais incapable de forcer un sourire. Je regardai Aza sans parler.
Imperturbable, Aza me sourit calmement en s'approchant et m'enlaça comme pour me saluer.
Dans mon oreille, elle chuchota :
- Nous devons parler. Pas ici. Plus tard. Tu peux venir au marché demain ?
Ses paroles apaisèrent ma colère. Je sentis un froid m’envahir.
Cela avait probablement quelque chose à voir avec le fait que je m’étais présentée chez elle en pleine nuit, en prétendant être une femme de chambre. Avait-elle conclu quelque chose ?
Pensait-elle que j'étais une espionne ?
Alors que je reculais, j'essayai de chercher sur son visage des indices sur ce qu'elle voulait me dire, mais elle s’avançait déjà pour saluer quelqu'un d'autre.
Des silhouettes tourbillonnaient autour de moi. J’essayai de me reprendre. Je ne pouvais pas me laisser submerger par la colère ou la peur. Pas ici. Je devais trouver le général et obtenir des informations. Je devais terminer ma mission si jamais je voulais m'échapper.
Tout aussi rapidement, une nouvelle vague de désespoir m’assaillit.
M'évader avec qui ? Avec Vixor Rae, le Loup d’Argent au cœur froid ? Celui qui regardait les Choisies supplier et implorer alors qu'il se tenait là et ne ressentait rien ?
Je mis cette pensée de côté. Je ferais ce que je devais faire. Je penserais à Vixor plus tard.
Pourtant, il hantait mon esprit alors que je me faufilais parmi la foule, scrutant les visages à la recherche de toute personne familière qui pourrait être en mesure de m’aider à trouver le Fidèle que je cherchais. J'avais eu l'intention de demander à Vixor, mais...
Un bras se referma sur le mien et m'arrêta. Je tournai la tête. Le choc résonna dans toute ma poitrine.
Mère Shade.
Je ne pensais pas qu'elle serait assez audacieuse pour m'approcher. Je portais le voile noir. J'étais intouchable maintenant, du moins quand il s’agissait d’elle.
- Lâchez-moi, dis-je d’une voix tremblante.
Elle se pencha sur moi, les lèvres serrées, les yeux sombres.
- Tu es satisfaite de ce que tu as provoqué ? demanda-t-elle. Cette idiote voulait juste t’imiter et grâce à ton succès absurde, elle a pensé qu'elle avait une chance. Regarde ce qui lui est arrivé.
Comme si elle se souciait une seconde du destin des Choisies. Je faillis rire devant l'absurdité de ses paroles, mais j'étais beaucoup trop en colère.
- Je ne suis pas la seule à blâmer pour ça, sifflai-je en retour, bien que ses mots aient frappé juste et que la culpabilité s’était installée en moi. C’est de votre faute aussi, ainsi que de celle de l’Alpha, et…
- Attention, ma fille, dit brusquement Mère Shade. Tu risques beaucoup à parler comme ça.
Elle avait raison.
Je me libérai de son emprise. Ses ongles me griffèrent alors que je m'éloignais, laissant des égratignures rouges.
- Ne m’adressez plus jamais la parole, dis-je. Vous n'avez plus aucun pouvoir sur moi maintenant.
- Tu devrais faire attention, dit-elle, comme si je n'avais pas parlé. Quelqu'un pourrait vouloir t’éliminer avant que tu ne causes encore plus de dégâts dans ce monde.
Je reculai, laissant la foule nous séparer.
Je tremblais.
Quelqu'un pourrait vouloir t’éliminer.
L'Alpha ?J'avais été stupide de parler si ouvertement. Je devais apprendre à maîtriser mes émotions avant de dire quoi que ce soit d'autre qui pourrait me causer des ennuis.
J'aperçus Vixor qui observait notre interaction de l'autre côté de la pièce, mais je détournai rapidement le visage.
Je ne pouvais pas supporter de le regarder et j'avais besoin de rester concentrée plutôt que de m'attarder sur ma fureur.
Je me retirai dans un coin de la pièce et pris quelques respirations en attendant que mon cœur ralentisse et que mon esprit se calme. Des femmes couvertes de voiles noirs et de marques sur les bras passaient, parlant et riant.
Comment pouvaient-elles rire après ce qu’il venait de se passer ?
Comment pouvaient-elles être si froides ?
Dans mon coin, j’observais la foule. Parfois, je posai les yeux sur une Choisie qui déambulait silencieusement, comme un fantôme parmi les vivants. Je regardai chaque visage masqué, mais tous se détournaient comme si elles ne me voyaient pas.
Mère Shade les avait probablement menacées de les punir si elles me parlaient ce soir.
Je ravalai le dégoût que je ressentais à ce sujet. J'avais un objectif. Je devais rester lucide, trouver le général et obtenir les informations.
Je repérai quelqu'un d'autre que je connaissais dans la foule.
Breanna.
Je me glissai vers elle et affichai une fausse joie.
- Breanna. C'est bon de te revoir.
- Meredith, répondit-elle en regardant ma tenue et en fronçant les sourcils comme si elle était déçue que je sois belle. Comme c'est agréable de tomber sur toi.
De toute évidence, aucune de nous ne pensait nos mots.
Il était temps d'activer mon charme.
- Lord Vixor et moi avons beaucoup discuté et il m’a dit que vous et votre mari aviez beaucoup de connaissances, commençai-je, glissant mon bras sous le sien.
- Lord Vixor parle de nous ? Mon mari sera ravi d'apprendre cela, déclara Breanna avec un véritable étonnement.
- Il a une très haute opinion de ton compagnon, dis-je, n’arrivant pas à me rappeler de son prénom.
- Callon Grim, ajouta-t-elle.
- C’est ça. J'ai entendu dire que le général Sethery Val était présent. Tu l'as vu ce soir ?
- Le Général Val ?
Breanna haussa les sourcils.
- Est-ce que tu peux me le présenter ? J'aimerais le rencontrer. J'ai entendu parler de lui par Lord Vixor.
Je retins mon souffle en attendant sa réponse. J'espérais que la vanité l'empêcherait de demander pourquoi je n'avais pas directement demandé à Lord Vixor de me présenter au général.
- Bien sûr, dit-elle avec un ton qui suggérait qu'elle ne connaissait pas bien le général. Viens avec moi et je te le présenterai.
Breanna me guida à travers la foule avec confiance. Alors que nous circulions dans l'immense salle, la foule se sépara et je vis une lueur argentée. Mon cœur fit un bond.
Ma main serra le bras de Breanna et elle poussa un bref cri de surprise.
- Est-ce que c'est lui ? demandai-je en désignant au hasard un Fidèle aux cheveux blancs.
- Non, c'est Lord Essome, dit Breanna, agacée. Il est à peu près ce qu'il y a de plus éloigné d'un général, ajouta-t-elle avec un reniflement. Toutes ces maisons luxueuses, toutes ces filles qui n'ont pas été Choisies.
Je me demandai ce qu'elle voulait dire mais je n’eus pas le temps de lui demander
- Le voilà, dit Breanna avant de m’entraîner dans la direction opposée.
Nous nous arrêtâmes devant un petit homme aux cheveux noirs et gris et à la barbe rase. Ses yeux étaient d’un bleu de glace et sa bouche était fine. Il nous regarda attentivement, prenant son temps pour m'examiner.
- Général Val, dit Breanna avec une révérence et un sourire charmeur, je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais nous nous sommes rencontrés l'automne dernier, mon mari est Cal...
- Je me souviens, dit-il en me regardant toujours. Qui est cette créature ?
- Voici Red, épouse de Vixor Rae, déclara Breanna, le souffle court et clairement énervée de s’être fait interrompre.
- Appelez-moi Meredith, dis-je en tendant la main au général.
Il prit ma main et la renifla, dans une sorte de baisemain atypique.
Des frissons parcoururent mon dos. Je voulais retirer ma main mais je me retins.
- Exquis, murmura le général en haussant un sourcil vers moi. Red, c'est ça ? Comme la couleur de vos lèvres. Pas étonnant que vous soyez celle qui a captivé notre Loup d’Argent.
Je réprimai un frisson à son regard moqueur.
- Nous nous sommes mariés récemment, dis-je d'un ton sage. J'ai beaucoup entendu parler de vous, général. Je voulais vous rencontrer et Breanna a gracieusement…
- J’espère que ce n’est pas votre nouveau mari qui vous a parlé de moi, déclara le général Val avec un air renfrogné.
- Je… euh…
Je jetai un coup d'œil à Breanna pour demander de l'aide. Elle ne fit rien.
- Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit, ma chère, dit Val avec un clin d'œil complice.
Il tenait toujours ma main.
- J'ai entendu dire que vous étiez un grand général, dis-je.
J'essayai de retirer ma main avec grâce. La poigne du général était semblable à un étau.
- Certains le pensent vraiment. D'autres aimeraient me voir prendre ma retraite. Ils n'aiment pas tous ma méthode de travail.
- J'aime juger par moi-même, dis-je en offrant mon plus beau sourire au général.
Ma grand-mère avait l'habitude de me dire que ce sourire était parfait pour flirter.
Cela sembla fonctionner sur le général Val qui finit par relâcher son emprise sur mes doigts. Je réussis à les retirer et je joignis mes mains derrière mon dos de peur qu'il ne les saisisse à nouveau.
- Parlez-moi de vous, général, l'exhortai-je. Je suis tellement curieuse de connaître l'homme derrière le mythe.
- Mythe, répéta-t-il, flatté.
- On m’a beaucoup parlé de vos exploits, poursuivis-je.
Le général Val me prit le bras.
- Venez avec moi, ma chère dit-il, j’ai plein d'histoires à raconter. Je vous préviens, Red, ça pourrait être ennuyeux pour vos jeunes oreilles.
- Je ne crois pas, affirmai-je en jetant un coup d'œil à Breanna qui fronçait les sourcils face à son renvoi évident. J'adore parler de stratégie.
Nous nous promenâmes à travers la pièce et le général Val, très bavard, me raconta des histoires de batailles qu'il avait supervisées contre les humains. Majoritairement contre l’Ordre Pourpre, parfois contre des bandits ou contre un village qui avait décidé de se rebeller. Mon estomac se retourna alors qu'il racontait joyeusement comment ils avaient trompé et tué leurs adversaires humains.
Avait-il oublié que j'étais humaine ? Ou pensait-il que je ne me souciais pas de mon espèce ?
- Vos histoires sont fascinantes, dis-je quand il s'arrêta pour reprendre son souffle. Vous allez rester longtemps en ville ? Peut-être pourriez-vous m'en dire plus à l'occasion.
- Hélas, dit-il en baissant la voix, je vais bientôt partir
- Partir ? Mais nous venons juste de nous rencontrer, dis-je, espérant que je n'exagérais pas trop au point de ne plus être crédible. Pourquoi devez-vous partir si vite ?
Le général s'égaya à mes paroles.
- Ce n'est pas de notoriété publique, ma chère, mais je pars dans deux jours à l'ouest pour une affaire urgente. Je crains que nous devions reporter toute autre discussion à mon retour.
- Comme c'est décevant, murmurai-je.
Mon cœur se remit à battre.
Cela n'avait pas été trop dur, si j’oubliais le fait que je me sentais sale d’avoir presque dû flirter avec ce monstre. Je voulais me laver pour me débarrasser de cette sensation.
Surtout mes mains.
Je regardai devant moi et mon cœur fit un bond.
Vixor.
Il me regardait.
- Excusez-moi, général Val, mais je semble manquer à mon mari, dis-je.
- Ah, dit le général, mécontent. Je suis désolé pour vous, ma chère. C'est un homme odieux. J'espère qu'il traitera le bijou que vous êtes comme vous le méritez.
Je m’éloignai du général et je marchai vers Vixor, droite et fière. Je n'avais aucune honte à avoir, à l’inverse de lui.
Pourquoi me regardait-il comme s’il me méprisait ?
Son visage était froid et dur comme son masque d'argent. Il tendit le bras, mais son geste de gentleman dégoulinait de dérision.
- Madame, dit-il faussement.
- Il est déjà l’heure de partir ? Si tôt ?
Je fis semblant d'ignorer son humeur vicieuse alors qu'il me conduisait dans le couloir et à l'extérieur jusqu'à la voiture qui attendait.
- Il est tard. Tu as dû perdre la notion du temps pendant que tu flirtais avec le général Val.
Son ton était piquant alors qu'il ouvrait la porte du carrosse. Le cocher s'éloigna, sentant la colère de Vixor et ne voulant rien avoir à faire avec ça.
J'ignorai sa main offerte et grimpai à l'intérieur. Je me laissai tomber sur le premier siège et le regardai s'installer en face de moi.
- Vous êtes jaloux, mon tendre époux ? C’est étonnant de la part de quelqu'un qui ne voit notre mariage que comme une façade et une nécessité.
- Je ne suis pas jaloux de Val, déclara-t-il. Ce crétin t'a probablement léché la main, n'est-ce pas ?
Je restai silencieuse, refusant de lui donner la satisfaction d'avoir à moitié raison.
- Cela me paraît étrange que tu te sois montrée aussi en colère contre moi pour ensuite céder à l’irrésistible envie de roucouler auprès du méprisable Sethery Val, qui tue des enfants et brûle des villages.
- Depuis quand tu te soucies de tuer des enfants et d'incendier des villages, Loup d’Argent ?
Je le regardai tourner la tête pour cacher sa grimace.
J'avais touché une corde sensible. Bien.
- Tu as terrorisé les humains partout à travers le pays. Tu t’es forgé une réputation de boucher sanglant, de créature redoutable. Et maintenant, tu me reproches de parler à un autre général et tu listes ses défauts alors qu'ils sont sûrement moins nombreux que les tiens ?
Vixor resta silencieux.
Sa gorge bougea tandis qu'il déglutissait. Je ne voyais que son profil, éclairé par le clair de lune traversant la vitre du carrosse, et une de ses mains, serrée en poing contre sa jambe.
Il ne dit rien parce qu'il n'avait rien à dire pour se défendre. Je l'avais battu à ce jeu et nous le savions tous les deux.
Il ne me faisait pas l’affront de mentir et de nier.
Une profonde lassitude m'envahit. Je pensais avoir su qui il était. Ou, du moins, qui il voulait être. J'avais pensé que tout ce que j'avais à faire était de trouver un moyen pour nous de nous échapper et qu'il voudrait venir avec moi. Qu'il m'aimerait ou du moins, qu'il se soucierait assez de moi, parce que nous avions partagé notre enfance, parce que nous avions compté l'un pour l'autre pendant toutes ces années, parce que nous avions tous les deux aimé et perdu des êtres chers. Je pensais qu’il partirait avec moi. Qu’il m’épouserait et qu’il construirait une nouvelle vie avec moi.
J'avais eu tort. Tout ce que je m’étais imaginé était insensé et faux. J’avais cru pouvoir le changer. De toute évidence, je ne le pouvais pas. Il ne voulait pas changer et j'avais été stupide de penser que j’aurais pu le forcer. Les larmes brûlaient aux coins de mes yeux et j’avais la gorge nouée. Je restai assise en silence, me retenant de pleurer. Je voulais lui montrer que j’étais solide. Je ne voulais pas qu’il voie qu’il m’avait blessée. Je ne voulais pas lui donner cette satisfaction.
Lorsque le carrosse arriva à la maison, je bondis de mon siège et j’ouvris la porte en premier. Je me rendis directement à l'intérieur, sans regarder personne, et je pris l'ascenseur. Tout ce que je voulais, c'était m’isoler pour laisser sortir le chagrin qui m'habitait et laisser couler les larmes qui me nouaient la gorge.
Je parvins à me retenir jusqu'au couloir de la suite. Là, mes larmes se mirent à couler sans que je puisse les arrêter.
Ma vision se flouta. Je pouvais à peine respirer. Je me pliai en deux et mis mon poing dans ma bouche pour étouffer les sanglots déchirants qui menaçaient de m’échapper.
J'étais de nouveau toute seule.
Mon père était mort. Ma mère m'avait rejetée pour protéger sa fille Fidèle. Kassian était devenu un monstre que je reconnaissais à peine. Un loup-garou au cœur froid et au masque d'argent qui ne se souciait pas des gens dont il détruisait la vie chaque jour. Qui restait immobile pendant que les Choisies souffraient.
J'étais toujours accroupie dans le couloir, pleurant sans retenue. Il fallait que je m’enferme dans la chambre.
J'essuyai mes larmes mais elles n'arrêtaient pas de couler. Je me relevai et cherchai la porte, un bras enroulé autour de ma taille pour retenir la terrible douleur de ce rejet final et total.
- Red? demanda une voix masculine quelque part derrière moi.
Je me retournai.
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