Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Vingt-Sept
Vixor me guida à travers la foule qui s'agitait jusqu'à une plateforme basse sur laquelle était disposée une chaise en bois sculpté d'arbres épineux. L'Alpha était assise dessus, le menton dans la main, regardant avec perplexité devant elle.
Le papier dans ma poche me brûlait le bout des doigts.
J’eus envie de le recouvrir entièrement avec ma main, comme si l’Alpha pouvait voir à travers le tissu.
Où dans ce champ ouvert pourrais-je lire en toute sécurité la note dans ma poche ?
Je résistai à tout mouvement suspect et j'arborai un visage neutre, espérant adopter un air curieux plutôt que paniqué.
- Vous voilà, dit l'Alpha lorsqu'elle nous aperçut. J'étais sur le point de m'inquiéter.
Son regard se dirigea vers moi.
- Ce sont tes premières Grâces, n'est-ce pas ?
- En effet, admis-je. Je ne sais même pas de quoi il s'agit.
- Viens t'asseoir, dit-elle en indiquant un banc plus bas sur la plateforme à côté d'elle. Le Loup d'Argent a besoin de temps pour se préparer, de toute façon.
Vixor me regarda mais ne dit rien. Il semblait troublé par quelque chose, mais je ne savais pas par quoi.
Je hochai la tête et montai sur la plateforme. Quand je regardai par-dessus mon épaule, Vixor avait disparu.
Je m'assis à côté de l'Alpha, toujours focalisée sur le mot dans ma poche.
- Les Grâces, dit l'Alpha, c’est le nom que nous donnons à la célébration des valeurs de base des Fidèles. Nos idéaux absolus. Tu les connais ?
Je fouillai dans mes souvenirs à la recherche de ce que Mère Shade nous avait appris.
- Force. Loyauté.
Je ne me souvenais plus des autres.
Les lèvres de l'Alpha esquissèrent un petit sourire.
- Force, oui. Loyauté, oui. Mais aussi Endurance, Courage. Détermination. Les Grâces, comme nous l'appelons, sont une célébration et une mise à l'épreuve de ces idéaux. Elles ont lieu une fois par an et je suis heureuse que Vixor puisse y assister cette fois. D’habitude, il est en mission.
Je regardai le terrain devant nous et les Fidèles torse nu.
- Est-ce un concours ?
- En quelque sorte, dit-elle. Parfois contre les autres, parfois contre soi-même. Regarde et tu comprendras.
Le mot.
- Y a-t-il un endroit, commençai-je, où je pourrais… ?
Je fis un geste avec mes mains.
- Me soulager ?
L'Alpha fit un signe de tête vers des arbres entre lesquels étaient suspendus des rideaux.
- Là-bas.
- Si vous voulez bien m'excuser, dis-je en me dépêchant de rejoindre l'endroit qu'elle m'avait indiqué.
Dès que je fus derrière l'intimité d'un rideau, j'arrachai le papier de ma poche et le dépliai d'une main tremblante.
Une tâche plus simple mais peut-être toujours difficile. Pendant que tu es
aux Grâces, collecte des informations auprès de l’un de nos informateurs et apporte-les à l'endroit habituel dès que possible. Il lui manque la moitié d'une oreille. Si tu lui dis que la journée est chaude, il te dira que la nuit sera froide. L'information sera enfermée dans une petite boîte.
Le mot était signé d’un trait rouge.
Je déchirai le papier en petits morceaux et les laissai tomber dans le trou
profond creusé pour les toilettes.
Un homme sans oreille.
Il fallait que je lui dise que la journée était chaude. Ce à quoi il devait me
répondre que la nuit serait froide. J'avais compris.
Je n'avais plus qu'à ramener clandestinement une petite boîte avec moi.
Mon pouls battait toujours la chamade alors que je retournais à la
plateforme où était assise l'Alpha.
- Où en étions-nous ? me demanda-t-elle quand je repris ma place.
- Vous me parliez des Grâces, dis-je.
Sur le terrain, de nombreux Fidèles s'étaient rassemblés en équipes de
quatre. Le reste s'était réparti sur les bords du champ, avec les épouses et les humains. Un hurlement retentit, lugubre et long et tout le monde se tourna vers l'Alpha.
Elle se mit debout, leva les mains et tout le champ lui accorda son
attention.
Bien que l'Alpha était petite, sa voix portait facilement dans l'air
immobile.
- Mes Fidèles, dit-elle. Puissiez-vous vous montrer dignes des grâces de
notre espèce. Soyez fort, soyez loyaux. Faites preuve de détermination, d'endurance et de courage.
Les Fidèles levèrent les poings et poussèrent un cri sans mot et l'Alpha
retourna à sa place alors qu'une douzaine de combats commençaient sur le terrain.
Je n'étais pas tout à fait sûre de ce que je voyais – une sorte de jeu de
lutte, deux contre deux. Les gagnants se battaient entre eux. L’épreuve de lutte fut rapidement remplacée par une sorte de course.
J’observai chaque personne qui passait à la recherche d'un homme à qui
il manquait une oreille.
Je n'en vis aucun.
- Puis-je aller regarder de plus près ? demandai-je à l'Alpha une fois les
courses terminées.
Elle hocha la tête.
- Va voir ton compagnon. Il participera à la compétition.
Je descendis de la plateforme et me faufilai dans la foule, scrutant les
visages à la recherche du moindre signe de l'informateur.
La foule se sépara et je vis Vixor torse-nu, debout au centre d'un cercle de
spectateurs, un autre Fidèle lui faisant face.
Vixor avait l'air calme, presque ennuyé.
Je ralentis, mon regard fixé sur la scène devant moi. Un coup retentit et
ils se jetèrent l'un sur l'autre.
Ce n'était pas un combat comme j'avais l'habitude de les voir. Les
mouvements étaient fluides, presque comme une danse. Vixor s'éloigna du Fidèle avant d'être saisi et de retomber accroupi. Ils se faisaient face, et alors que l’adversaire de Vixor proférait des insultes amicales, ce dernier restait silencieux, concentré.
Mon cœur battait vite alors qu'ils bondissaient à nouveau l'un vers l'autre
et que Vixor se tourna vers la droite sans effort pour éviter la prise de l'autre Fidèle.
Encore et encore, il échappait à son adversaire.
Les insultes de l'autre Fidèles s'estompèrent progressivement au fur et à
mesure qu'il se fatiguait, et bientôt, il n'y eut plus aucun son à part un grognement occasionnel alors qu'ils tournaient l'un autour de l'autre.
Finalement, quelqu'un cria pour mettre fin au combat et la main de Vixor
fut brandie en l’air par l’arbitre alors qu'il était déclaré vainqueur. Son adversaire rit et secoua la tête.
- Je n’en espérais pas moins en affrontant le Loup d'Argent, plaisanta-t-il.
Vixor tourna la tête et me vit le regarder. Une vague de douleur me
traversa lorsque nos yeux se croisèrent.
Je m’éclipsai, le visage rouge, et je marchai pendant quelques minutes
jusqu'à ce que mon rythme cardiaque soit à nouveau sous contrôle. Je m’arrêtai et pris quelques respirations profondes. Je me rappelai que je devais le détester.
Une main se referma sur mon poignet et me retourna.
- Tiens tiens, ne serait-ce pas le petit oiseau qui a essayé de s'envoler,
murmura une voix.
Kryf.
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