Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Treize
Le baiser me laissa pantoise, étourdie. Une chaleur me parcourut. Mes lèvres brûlaient. Je voulais les toucher mais mes mains étaient toujours prises dans celles de Kassian.
Nous nous regardâmes pendant un moment et je fis abstraction de tout ce qui nous entourait.
Kassian finit par me relâcher et se recula. Son visage ne laissait rien transparaître mais sa mâchoire était serrée. Il récupéra son masque et le remit avant de s'éloigner dans la foule, me laissant seule.
Je le suivis du regard, sans comprendre. Je ne savais pas ce qu’il voulait.
Je tenais toujours les chèvrefeuilles dans la paume de ma main, complètement écrasés.
Avant que je ne puisse décider si je devais le suivre et lui demander une explication, je fus entourée par un bruissement de jupes et de voiles noirs.
Les épouses.
Elles ressemblaient à des fossoyeurs, à des veuves en deuil. Comme si nous étions à une fête costumée et qu'elles s'étaient toutes habillées pour représenter la mort.
Considérant notre condition, il était sûrement approprié de porter cette couleur.
Les épouses me fixèrent, certaines avec des lèvres serrées en signe de mécontentement, d'autres avec des sourires hésitants qui laissaient entrevoir une certaine chaleur. Certaines levèrent le menton avec dédain, comme si elles estimaient que je n'étais pas digne d'être parmi elles. Je me demandai si elles avaient toutes entendu parler de ce que j'avais fait, de comment j'avais vaincu Kryf et demandé le Loup d'Argent en mariage. Je réalisai qu’elles avaient probablement été témoins de la scène.
Une des épouses croisa mon regard et me salua. Elle semblait trop timide pour être la première à parler. Elle était petite, mince, avec d'épais cheveux bouclés et des yeux d’une couleur hypnotisante, un mélange de gris et de brun. Mon regard s’attarda sur sa marque, qui s'enroulait autour de son épaule et descendait le long de son bras comme les branches d'un arbre. Elle était d'un noir intense sur sa peau marron clair.
Je me demandai si elle la détestait. Si elle pouvait supporter de regarder cette chose. Se sentait-elle aussi piégée que moi ?
Souhaitait-elle être loin de cette ville misérable ?
Quoi qu'il en soit, je pensais avoir repéré une amie potentielle.
J'avais besoin d'une amie.
- Je suis Red, lui dis-je, ignorant les autres, ce qui provoqua une certaine agitation.
S’attendaient-elles à ce que je les supplie pour qu’elles m'acceptent dans leur clique ?
Je me fichais de ce qu'elles pensaient, tant qu'elles n'avaient pas de soupçons me concernant. Si elles me pensaient déjà audacieuse et téméraire, je pouvais très bien jouer ce rôle.
J’ignorai toutes celles qui me jetèrent un regard sinistre ou hautain et je me délectai de la surprise et du mécontentement qui traversa ces beaux visages parfaitement soignés.
Apparemment, il y avait une certaine hiérarchie parmi les épouses, hiérarchie que je ne respectais pas.
- Je suis Aza, répondit la femme aux cheveux bouclés et aux yeux bruns en souriant.
Son sourire laissait entrevoir des secrets qu'elle voulait partager, des choses qu'elle pourrait me dire lorsque nous serions seules. Sans aucun doute, elle pourrait m’en dire plus sur les réactions des autres épouses en ce moment.
- Tu dois être épuisée, dit une autre épouse avant qu'Aza ou moi puissions dire autre chose.
Elle avait l'air ennuyée d’avoir été ignorée. Sa voix sonnait comme un gémissement hautain et nasillard.
- Beaucoup de filles le sont, avec tous les changements et la planification. Ne t'inquiète pas, ma chère, personne ne te reprochera d'avoir l'air un peu... morne.
Elle s'éventa avec un éventail qui cachait un sourire en coin.
Je supposai que c'était censé être une pique. Je me fichais de ce qu'elle pensait, mais je ressentis une pointe de rage en pensant à toutes les pauvres filles Choisies qui étaient forcées de subir des cérémonies terrifiantes, douloureuses et humiliantes devant un public. J'espérais au moins qu'elles avaient eu droit à un accueil moins glacial que le mien. Je m’étais déjà fait des ennemies en épousant un loup de l’élite.
La femme me souriait toujours, comme si elle m'avait remise à ma place.
- Oh, répondis-je innocemment. Tu es gentille. Quel bel éventail, il cache si bien ton visage. Quelle bénédiction pour toi !
L’épouse concernée haussa les sourcils. Quelques-unes des autres femmes sourirent avant de se forcer à paraître indignées.
La femme hésita et je pouvais presque la voir réfléchir pour savoir si elle devait reconnaître et répondre à l'insulte ou prétendre que ma phrase était due à la maladresse d’une débutante.
Elle choisit la seconde solution.
- Ma chère, dit-elle avec une fausse gentillesse, tu n'as pas dû être formée aux bonnes manières là d'où tu viens, mais une remarque comme celle-là pourrait être prise pour une insulte.
Je serais heureuse de te prendre sous mon aile et de t’aider à apprendre à être une épouse civilisée. En tant qu'épouse du Loup d'Argent, tu dois utiliser tes mots avec précision.
J'avais désespérément envie de répliquer par une autre insulte mais me faire des ennemis serait stupide.
- Tu es gentille, dis-je, quel est ton nom ?
Son visage forma une sorte de sourire qui ne trompait personne.
- Breanna, épouse de Callon Grim.
Elle fit un signe de tête en direction d'un Fidèle plus grand que les autres.
- C'est l'un des berserkers de l'Alpha. C'est un homme puissant. Peut-être pourrait-il en apprendre davantage à votre mari sur le combat avec ses mains.
Les berserkers. J'avais entendu des rumeurs à leur sujet - les plus forts des Fidèles, capables de déchirer des hommes en deux à la pleine lune.
- Merci, répondis-je avec sérieux.
Je fis un pas vers le bord du cercle étroit qu’elles formaient autour de moi. Je pris Aza par le bras et nous nous éloignâmes avant que je ne sois tentée de dire autre chose.
- Breanna est méchante, dit Aza quand nous fûmes suffisamment éloignées. Ne fais pas attention à elle si tu peux.
Elle est très jalouse que tu aies épousé le Loup d'Argent. Toutes les Choisies de la ville le voulaient comme compagnon.
Ses yeux bruns-gris avaient un regard hésitant, comme si elle était perpétuellement inquiète mais faisait semblant de ne pas l'être.
- J'ai déjà rencontré des femmes méchantes, dis-je. Elle ne me fait pas peur. Ce ne sont que des paroles.
- Après ma cérémonie de marquage, raconta Aza, elle m'a dit qu'elle était heureuse de voir que mon mari avait fini par baisser ses attentes.
- Aïe, dis-je, compatissante.
Aza hocha la tête.
- Toutes les épouses sont-elles aussi méchantes ? demandai-je.
Aza soupira.
- Non, mais l'élite des Fidèles a tendance à épouser la crème de la crème des Choisies et ces filles.... eh bien, je suis sûre que tu vois ce que je veux dire. Elles sont déterminées à être les meilleures, peu importe ce qui se trouve sur leur chemin.
- Oui, acquiesçai-je sinistrement, en pensant à Charis, qui avait empoisonné d'autres filles pour avoir l'avantage.
- Tu étais à la maison de Mère Shade ? demanda Aza.
Je hochai la tête.
- Je suis désolée. J'ai entendu...
Aza s'arrêta en mettant une main sur sa bouche.
- Je veux dire, j'ai entendu dire qu'elle était stricte mais juste.
Sa réaction me rassura. Aza était sur le point de dire quelque chose de désobligeant sur Mère Shade, j'en étais sûre.
Elle s’était retenue, probablement parce qu’elle ne savait pas encore si elle pouvait me faire confiance et parce que nous étions entourées de Fidèles.
Se pourrait-il qu’elle soit mécontente de sa situation ? Pourrait-elle être une alliée potentielle ?
J'avais désespérément envie de demander mais je devais faire attention. Ce n'était ni le moment ni l'endroit.
- Tu aimes ta marque ? demanda Aza.
Elle avait parlé d’un ton prudent maintenant, comme si elle retenait son souffle dans l'attente de ma réponse.
Je n'étais pas sûre de ce que je devais dire. Était-ce un test ? Se demandait-elle si je pouvais être une alliée, moi aussi ?
- Je…, commençai-je en réfléchissant à la bonne réponse.
- La mienne est magnifique, dit-elle avec ferveur.
Mon estomac se tordit. Ce n’était pas quelque chose qu'une personne désireuse de changer de situation dirait.
- Belle parce qu'elle me permet d'aller où je veux dans la ville, ajouta-t-elle avec un clin d'œil.
Je me détendis. Elle pourrait sûrement être une alliée.
- Excusez-moi, dit une autre des épouses en s’approchant de nous. Tu ne peux pas monopoliser la nouvelle épouse pour toi toute seule, Aza. Elle veut probablement avoir une vraie conversation.
- La nouvelle épouse c’est Red, dis-je. Et j’apprécie la conversation qu’on était en train de mener, merci.
- Tu es Red, femme de Vixor Rae, me corrigea l’épouse. C'est la façon correcte de se présenter. N'oublie jamais à qui tu appartiens, car sans lui, tu n'es rien.
- Je pense que c'est plutôt l'inverse, rétorquai-je. Sans nous, les Fidèles n'ont rien. Pas d'enfants, pas de futurs soldats, pas d'héritage.
La femme hausse les sourcils.
- Tu es audacieuse toi, n'est-ce pas ? Attention. Les audacieuses ont tendance à se faire critiquer et ce n'est pas toujours une bonne chose, dit-elle. Je suis Iola, épouse de Sher Valus, mère de Carthus et Brellus.
Elle était grande, avec une bouche large et méprisante et un visage banal mais qui inspirait tout de même une certaine admiration pour la disposition de ses traits. Elle me regarda de haut en bas sans prendre la peine de le cacher. Quelque chose me fit penser qu'elle était la vraie femme à surveiller, celle que Breanna n'aspirait qu'à être.
Je sentis que je devais être prudente avec elle. Qu'elle n'hésiterait pas à me ruiner si elle pensait pouvoir le faire.
- Ta robe est jolie, ajouta impérieusement Iola, mais elle n'a pas été faite par un tailleur réputé. Je connais leur travail.
- Tout a été organisé si vite, elle manquait surement de temps, proposa Aza pour me défendre. Puisque l’union était…
Elle fit une pause, comme si elle réfléchissait à la manière de le dire délicatement.
Indésirable ? Un vol de Vixor Rae ? Je ris presque à l'idée de dire ces choses à ces femmes.
- Inattendue, acquiesçai-je.
Je souriais faiblement, comme si je racontais une blague que nous pouvions toutes apprécier. Comme si nous étions amies. Aza sourit en retour, partageant mon humour avec une lueur dans ses yeux.
Iola émit un léger son d'agacement.
Quelques-unes des autres épouses avaient suivi Iola et attendaient derrière elle, attendant l'occasion de se lancer dans la conversation. Elles semblaient respecter Iola, presque craintives et désespérées d'obtenir son approbation.
Iola était définitivement celle dont il fallait se méfier.
- Tu as surpris tout le monde avec ton coup d'éclat de l'autre jour, dit une femme aux cheveux d’un blond polaire et à la mine renfrognée par-dessus l'épaule de Iola. Tout le monde ne fait que parler de ça. Tu as piqué la curiosité de toute la ville.
- C'est Brigette, femme d'Adamus, mère de Pern, murmura Aza.
- Que Dieu nous aide si l'une de ces femmes a sept enfants, murmurai-je en retour.
- Elles t'appellent la Femme d'Argent, me coupa une autre femme, l'air un peu jaloux. Je ne pense pas que ce soit approprié, cependant.
Je me demandais si elles souhaitaient toutes être le centre d’attention de la ville entière ou si certaines étaient comme moi et voulaient seulement disparaître.
Je croisai les yeux gris-brun d'Aza et j'étais sûre qu'elle pensait comme moi.
Je me demandais si elle ne pourrait pas être une alliée lors d'événements comme ceux-ci. Quelqu'un avec qui je pourrais rester pendant ces soirées, quelqu'un qui m'aiderait à me distraire de mon envie de crier que des filles Choisies étaient mortes, que nous ne devrions pas nous sentir honorées et reconnaissantes d’avoir été arrachées à nos vies.
Je pressai mes doigts sur ma bouche. Je clignai des yeux deux fois.
Je devais me rappeler pourquoi j'étais ici.
Aza me fit un petit signe de tête, comme si elle comprenait les pensées qui m'habitaient.
- Que sommes-nous censées faire maintenant ? demandai-je.
- Oh, on mange, on parle, dit Brigette avec un geste de la main. Certains Fidèles se battent s’ils en ont envie, pour le sport, et si l'Alpha le permet. C'est une fête, après tout.
- S'ils sont assez ivres, c’est ça ? demandai-je et les épouses mirent leurs mains sur leurs bouches.
- Non, la tempérance est l'une de nos plus grandes vertus, m’assura Iola d'un ton hautain. Aucun Fidèle ne s'adonnerait à l'alcool lors d'une fête organisée par l’Alpha.
Un mal de tête commençait à poindre. Je me demandais s'il n'était pas trop tôt pour fuir ma propre cérémonie.
Aza posa sa main sur mon bras.
- Viens, me dit-elle. Allons trouver de la nourriture et un coin tranquille où nous asseoir.
Je la laissai me conduire à une table remplie de nourriture et de boissons, principalement de la viande, avec quelques légumes verts et du pain. Les Fidèles aimaient la nourriture simple et copieuse.
- Ces oies ne vont pas nous manquer, dis-je en jetant un regard sur les épouses que nous avions laissées derrière nous.
Aza ricana.
- Tu veux dire ces vautours. C'est ta cérémonie de marquage. Tu manges quand tu veux.
Elle me tendit une assiette en étain lourd.
Nous remplîmes nos assiettes et nous retirâmes à l'autre bout de la pièce. Je cherchai Kassian mais je ne vis aucun signe de son masque d'argent ou de sa posture imposante.
- La nourriture est ce que je préfère dans le fait d'être un Choisie, dit Aza pendant que nous mangions. Dans mon village, on n'avait jamais assez à manger.
Je l'étudiais en prenant une bouchée de pain.
- Je ne pensais pas que les épouses parlaient de leur ancienne vie.
Aza a haussé les épaules.
- La plupart ne le font pas. C'est considéré comme grossier, je suppose. Mais je ne suis pas du genre à vouloir grimper dans l'échelle sociale, alors pourquoi devrais-je m'en soucier ?
- Et pourtant, dis-je reprenant une bouchée, tu me parles à moi, le sujet de conversation de toute la ville. C'est le mouvement ultime parmi les arrivistes.
J’arquai un sourcil vers elle et je souris pour lui montrer que je plaisantais.
Elle rit.
- Elles pourraient penser ça, en effet. J'imagine que la moitié des autres complotent contre moi vu que tu as choisi de t'asseoir avec moi. En vérité, c'est parce que j’ai vu une âme sœur quand je t'ai regardée.
- C'est un terme de Fidèle que je ne connais pas ? demandai-je.
- Oh, euh, non. Ça vient de... d'un livre que j'ai lu il y a plusieurs années, répondit-elle en rougissant et en se frottant le nez. Bien avant que je sois une Choisie. Ça veut dire, tu sais, que j’ai vu en toi quelqu'un comme moi.
Qui était-elle, exactement ? Était-elle dégoûtée qu'on nous arrache à nos familles, à nos villages, et qu'on nous force à épouser ces loups-garous pour leur donner des enfants ?
Avait-elle l'intention de s'enfuir ?
- Tu sembles être quelqu'un qui n'est pas particulièrement intéressé par l'apparat, reprit Aza. À moins que je ne t'ai mal comprise ? Es-tu ravie de te pavaner comme l’une de ces oies ?
Sa bouche était souriante mais ses yeux étaient remplis d’une sorte de lumière désespérée et curieuse.
Elle attendait ma réponse.
- Nous sommes définitivement des âmes sœurs à cet égard, lui assurai-je.
Elle sembla se détendre légèrement.
- Que faisons-nous maintenant ? À quoi ressemble la vie d'une femme Choisie ?
Je pris une autre bouchée. Manger me permettait de me concentrer sur quelque chose d’autre que les regards furtifs dans ma direction.
- Dormir. Manger. Se promener. Donner naissance à des enfants, dit-elle en grimaçant. Pour certains, c'est la vie de rêve, je suppose.
Je pris note de cette grimace avec une lueur d'espoir. Était-elle horrifiée à l'idée que ses futurs enfants soient élevés pour servir l'Alpha ? Pour tuer des humains comme ses parents, pour arracher des filles comme elle à leurs familles ? Peut-être que, comme moi, elle ferait tout pour éviter de donner un enfant à un tel avenir ?
C'est alors que je remarquai le gonflement de son ventre sous sa robe noire.
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