Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Quinze
Le lendemain, je me réveillai seule dans le grand lit de soie de Kassian. Je ne savais pas où ce dernier dormait désormais, mais ce n'était pas ici. Il passait le moins de temps possible près de moi.
Je me demandais si les domestiques en parlaient entre eux. Ils étaient au courant de tous ses déplacements puisqu'ils gardaient la maison propre et le linge lavé.
Ils devaient sûrement penser que Kassian me détestait pour l'avoir forcé à devenir mon compagnon. Qu'il avait l'intention de se débarrasser de moi le plus vite possible.
Avaient-ils raison ?
Je me roulai sur le dos dans un enchevêtrement de draps et de couvertures et pensai à notre baiser d'hier soir lors de la cérémonie. Et aux chèvrefeuilles. Son magnifique cadeau pour moi.
Des larmes jaillirent de mes yeux. Je les essuyai rapidement d’un coup de main et expirai bruyamment.
Un coup sec sur la porte détourna mon attention de ma tristesse. Je me levai, m'attendant à voir Ollan.
C'était Elisa. Elle se glissa à l'intérieur, un plateau avec le petit-déjeuner dans les mains. Dog bondit après elle et sauta sur le lit à côté de moi.
- Bonjour, Madame, dit Elisa.
Elle posa le plateau sur le bureau et souleva le couvercle pour révéler un petit-déjeuner composé d'œufs, de plusieurs sortes de viande et d'un fruit que je n'avais jamais vu auparavant.
- Vous avez une journée chargée aujourd'hui, alors je vous ai apporté un petit déjeuner copieux.
- Une journée chargée ? demandai-je en frottant le cou de Dog tandis qu'elle remuait la queue et haletait joyeusement.
- Il est de coutume que les épouses reçoivent des visiteurs après leur cérémonie de marquage. Vous resterez assise dans le salon toute la journée, à les recevoir elles et leurs cadeaux.
L’idée seule me semblait être de la pure torture. J'aurais préféré être enfermée dans le placard de Mère Shade.
- Je…
- En tant que femme de chambre, je vous accompagnerai, continua Elisa. Et je vous aiderai pour tout ce dont vous n'êtes pas sûre.
Pour les petites attentions, je supposai.
- Je peux amener Dog ?
Elle jeta un coup d'œil à l’animal heureux qui se prélassait sur le lit.
- Si vous voulez.
Dog viendrait avec moi.
- Mangez, dit Elisa. Certaines des créations de la tailleuse sont arrivées. Je vais vous aider à vous habiller, et nous descendrons.
Je soupirai lourdement et elle rigola.
- Je ne pense pas que ce sera aussi horrible que vous le pensez, madame.
~
C'était horrible.
J'étais assise sur un canapé, engoncée dans une robe noire comme du
charbon avec des épaulettes en plumes et un corset qui m’étouffait. Le corset ressemblait à une araignée, remarque qui avait fait beaucoup rire Elisa, même si elle avait quand même insisté pour que je le porte.
Au moins, j'avais Dog à mes pieds et Elisa à mes côtés. Nous étions
assises, attendant sagement que les femmes de la veille viennent me parler poliment. Je n’avais aucune idée de quoi nous pourrions discuter.
- Vous vous agitez, remarqua Elisa. Arrêtez.
- Tu es ma femme de chambre ou ma gouvernante ? demandai-je en me
tournant vers elle avec exaspération.
Elisa sourit, absolument pas intimidée par ma remarque.
- Eh bien, les deux, peut-être. J'ai beaucoup à vous apprendre et vous
avez besoin de moi. Nous sommes dans une sorte de relation symbiotique.
J'avais besoin d'elle, surtout dans des moments comme ceux-là. Elle avait
raison.
- On m'a dit que j'aurais une préparatrice physique, dis-je. Parce que les
compagnes de Fidèles doivent être fortes pour…, je fis une pause, … avoir des enfants.
- C'est exact, confirma Elisa avec un hochement de tête. Lord Vixor s'est
arrangé pour que vous ayez une préparatrice de qualité. Elle s’appelle Mara, j'ai entendu le cuisinier en parler ce matin.
- Je préférerais être en train de faire ça en ce moment, marmonnai-je.
- Patience, petite araignée noire, dit Elisa. Vous aurez bientôt l'occasion
de donner des coups de pied et d’épée.
- Elles sont pour la plupart cruelles et vindicatives, à en juger par les
présentations de ma cérémonie de marquage.
Pourquoi voudraient-elles me rendre visite ? demandai-je.
- Les épouses de Fidèles, surtout celles qui se trouvent dans la classe
supérieure de la société, ne s'entendent souvent pas entre elles. Bien qu'elles ne soient pas vos ennemies, vous devrez prouver que vous avez votre place parmi elles si vous voulez être respectée, expliqua Elisa.
- Tu en sais beaucoup sur ce sujet. Tu as déjà été la femme de chambre
d'une épouse ? demandai-je.
- J’ai déjà été femme de chambre oui, mais pas d’une épouse.
- Mais il n'y a pas d'autres dames dans la maison de Vixor Rae, n'est-ce
pas ? Il n'a pas de sœurs. Et son père adoptif n'était pas marié, si ?
Le regard d’Elisa se fixa soudainement sur ses ongles.
Quelque chose la gênait, je le sentais.
- De qui étais-tu la femme de chambre ? Ce n’était pas ici. Alors où ?
Chez qui ?
- J'ai servi la famille Green, avoua-t-elle. Ce n’est pas une famille de
Fidèles, mais c’est quand même une famille importante, et les leçons à apprendre étaient les mêmes, puisque les jeunes femmes de la maison allaient toutes devenir des épouses.
La famille Green.
Annalise Green.
Elisa remarqua ma soudaine raideur. Elle resta silencieuse, attendant que
je parle, se demandant probablement ce que je savais.
- Qui a décidé de te faire changer pour que tu viennes me servir à la place
? demandai-je.
Elisa répondit sans hésitation.
- Lord Vixor.
Je me levai d’un coup et commençai à faire les cent pas. Ma robe
bruissait dans le silence de la pièce.
- Madame, commença Elisa.
Je secouai la tête. Je voulais réfléchir.
Pourquoi Kassian avait-il demandé à une femme de chambre qui avait
servi sa prétendue dame d'amour de venir me servir à sa place ?
Cela n'avait pas de sens.
Elisa fixait le sol.
- Madame, essaya-t-elle de nouveau.
- Est-ce que tu m'apprécies, comme on dirait que c’est le cas, demandai-
je, ou est-ce que ton but est de me nuire ?
- Vous nuire ? Non, madame.
Les yeux d'Elisa étaient grands ouverts. Soit elle était une excellente
actrice, soit elle disait la vérité.
Malheureusement, je ne pouvais pas savoir ce qui était vrai.
Annalise Green avait-elle pu convaincre Kassian de laisser Elisa venir
me servir en tant que femme de chambre pour qu'elle puisse causer des interférences et mettre fin à notre mariage ? C'était un complot sordide et une supposition paranoïaque, mais... quelle autre explication pouvait-il y avoir ?
Ou étais-je simplement nerveuse à cause du rôle que je devais jouer et de
l'évasion que je devais échafauder, ce qui m’amenait à voir le mal et les menaces partout ?
C'est à ce moment-là que la première des épouses vêtues de noir arriva
pour me rendre visite.
C’était Iola.
- Épouse de Sher Valus, mère de Carthus et Brellus, annonça-t-elle, me
rappelant ainsi ce que j’avais oublié.
Elle me regarda d'un œil méprisant.
- J'ai donné deux fils à mon compagnon. Quand vas-tu faire de même
pour le favori de notre Alpha ?
Elle cherchait manifestement à me déstabiliser, à la fois par sa question
sur les enfants et par sa pique sur la relation de Kassian avec l'Alpha.
Je levai mon menton.
- Qui peut dire que je ne porte pas déjà son héritier ? Lord Vixor a intérêt
à surveiller sa place de favori, car j'ai l'intention de la lui voler. Dois-je te rappeler que l'Alpha a souri quand je l'ai choisi ?
Iola pressa ses lèvres, temporairement déconcertée par mes mensonges
audacieux.
Bien sûr, je n'avais aucune intention de m'attirer les faveurs de l'Alpha
mais c'était agréable de la faire taire l’espace d’un moment.
- Tu as quitté ta cérémonie assez tôt hier soir, ajouta-t-elle. Tout le monde
a trouvé ça étrange. C’est inhabituel.
Elle voulait me faire réagir. Je refusai de mordre à l'hameçon.
- Tant mieux, répondis-je. Je cherche à être inhabituelle.
Les lèvres de Iola se pressèrent encore plus, si c’était possible.
- Je ne sais pas comment vous faites les choses dans ton village paumé,
mais chez les Fidèles, les hôtes partent en dernier, après que leurs invités se soient lassés.
- Le Loup d'Argent n'est pas un Fidèle ordinaire, répliquai-je doucement.
Et nous devions penser à cet héritier, n'est-ce pas ?
- Eh bien, dit Iola. Tu ne mâches pas ses mots, n'est-ce pas ?
Elle s'assit sur le banc en face de moi avec un bruit sourd et me regarda
fixement.
- Alors, tu attends un enfant ?
- Ce n’est pas à toi que je vais l’annoncer en premier, répondis-je.
- Ce serait bien que ce soit le cas, poursuivit Iola. On dit que tout cet
argent a rendu Lord Vixor stérile. Je suis sûre que ce serait un grand soulagement pour l'Alpha de découvrir que ce n'est pas vrai.
- Ah, regardez, dit Elisa avec une gaieté forcée. Une autre visiteuse.
Aza entra et je ressentis une bouffée de soulagement.
Quelqu'un qui m'aimait bien.
Du moins, j'espérais qu'elle m'appréciait encore après la façon dont les
choses s’étaient terminées hier soir.
En la regardant, je me demandais comment j'avais pu rater son ventre de
femme enceinte. À la lumière du jour, c'était évident.
- En parlant d'enfants, dit Iola en se tournant vers la nouvelle arrivée.
Quand dois-tu accoucher, Aza ?
- Dans deux mois, murmura la concernée avec une expression étonnée,
comme si elle ne pouvait pas croire que Iola faisait la conversation avec elle.
Elle frotta une main sur son ventre et évita mon regard, bien qu'elle m’ait
saluée avec une profonde révérence et un « Lady Rae » murmuré.
J'étais sincèrement désolée d'avoir perdu le lien que nous avions
commencé à construire la nuit dernière.
- Voici Elisa, dis-je en présentant la fille silencieuse assise à côté de moi.
Ma femme de chambre.
- Bonjour, murmura Elisa.
La tension dans la pièce était palpable. Dog dressa les oreilles et me
regarda en gémissant. Je lui tapotai la tête.
- Et si je te donnais mon cadeau ? demanda Aza.
Elle fouilla dans un panier qu'elle avait apporté avec elle et en sortit une
petite boîte.
- Oh, oui, je vais faire de même, dit Iola.
Elle fouilla dans les poches de sa robe jusqu'à ce qu'elle trouve un paquet
enveloppé dans du papier brun et me le tendit.
J'acceptai celui d'Aza en premier, car j'étais probablement censée prendre
celui d'Iola d’abord. J'ouvris la boîte nerveusement.
À l'intérieur, s’y trouvait une broche en argent en forme d'oiseau, et une
lettre en dessous, mon initiale. Le mot à l'intérieur était bref - des excuses pour ses manières brusques lors de ma cérémonie, écrites d'une écriture petite mais soignée.
Viens me rendre visite chez moi dès que tu peux, disait-elle. Ma maison
est celle qui est couverte de vignes fleuries roses.
J'aimerais beaucoup te compter parmi mes amies.
J'étais touchée et soulagée qu'elle ne veuille pas complètement couper les
liens avec moi.
- Merci, dis-je avec la sincérité la plus totale.
Aza croisa enfin mon regard. Ses joues étaient rouges et elle baissa la tête
en signe de reconnaissance.
Le cadeau de Iola était une broche en bois poli, de couleur marron foncé,
sertie de petites pierres précieuses. Elle était horrible. Elle avait probablement choisi la chose la plus laide qu'elle avait pu trouver.
Je la remerciai également, comme si c'était la plus belle chose que j'avais
jamais vue et Iola sembla vexée que je ne sois pas offensée. Cela m’amusait de lui faire croire que j'aimais ce cadeau horrible et j'insistai pour l'épingler à ma robe immédiatement.
D'autres épouses vinrent me rendre visite, m’offrant des cadeaux et me
regardant comme si j'étais un animal en cage. Iola finit par partir et Aza resta en retrait, dans un coin où les autres ne pouvaient pas voir ses expressions, me remontant le moral avec ses yeux révulsés et ses sourires en coin face aux propos des autres épouses.
Finalement, le flux de visiteurs s'arrêta et Elisa annonça que nous
pouvions retourner à l'étage. Aza me prit dans ses bras pour me dire au revoir.
Nous prîmes l'ascenseur et restâmes silencieuses pendant le trajet.
Quand nous fûmes devant la porte des appartements de Kassian, Elisa
hésita.
- Je veux que vous sachiez que je vous sers, et que je suis loyale envers
ceux que je sers...
- Elisa, l'interrompis-je. Es-tu ici pour m’espionner pour le compte de ton
ancienne maîtresse ?
Ses yeux se fixèrent sur un point derrière moi.
- Non, dit-elle. Je vous le jure, madame. Elle ne me l’a pas demandé, ce
n’est pas son genre… non.
Je ne la croyais pas. Une sensation lourde s'installa dans mon estomac.
- Es-tu en train de me mentir ? demandai-je.
- Non, souffla-t-elle.
- Alors jure-le. Tout de suite. Jure-moi que tu me diras toujours la vérité.
Elle le jura, mais ses lèvres tremblèrent en prononçant les mots.
Je ne la croyais toujours pas.
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