Voile Noir (La série Red Rider t. 3) (French Edition)
Chapitre Dix-Sept
Une fois de plus, à la faveur de l'obscurité, je me faufilai dans les rues. Cette fois, aucun Fidèle ne m'encercla.
Je n’aperçus personne.
J'atteignis la maison et y rentrai par l'entrée des domestiques avec la clé que j'avais piquée plus tôt. Les couloirs étaient vides et silencieux. Je retirai mes bottes et marchai pieds nus. Je tentai de maintenir ma respiration la plus silencieuse possible tandis que je retirais la cape que j’avais empruntée et la suspendais à un clou près de la porte.
J'avais presque atteint mes appartements quand je tombai sur Kassian au détour d’un couloir.
Il se raidit immédiatement.
- Red.
- Je n'arrivais pas à dormir, mentis-je.
Il regarda mes pieds nus et mes vêtements de domestique. Je me remerciai intérieurement d’avoir déjà enlevé ma cape et mes bottes.
- Tu es habillée comme une servante, remarqua-t-il.
- Je peux me déplacer librement dans la maison vêtue comme ça, rétorquai-je.
Kassian jeta un coup d'œil derrière moi. Ses sourcils se rapprochèrent.
- Depuis combien de temps n'arrives-tu pas à dormir ?
- Toutes les nuits, murmurai-je. Je suis épuisée. Si tu veux bien m'excuser...
Sa main se leva et se referma sur mon poignet.
Nos regards se fixèrent tous les deux sur l'endroit où il me touchait. Une chaleur parcourut mon bras à la sensation de ses doigts, même s'ils étaient gantés.
- Attends, dit-il. Puisque tu es réveillée, j'ai besoin de te parler.
Je hochai la tête. Je n'avais pas assez confiance en ma voix pour parler.
Que savait-il ?
- Dans mon bureau, dit Kassian.
Sa voix était formelle, froide, sa voix de Loup d’Argent. Son visage était pâle et la peau sous ses yeux était marquée et cernée. Une barbe de quelques jours bordait sa mâchoire. On aurait dit qu'il n'avait pas dormi non plus.
Quand nous eûmes atteint son bureau, Kassian ferma et verrouilla la porte.
Mon cœur rata un battement au son de la serrure qui tournait.
Je repensai au baiser que nous avions échangé lors de la cérémonie de marquage. Nous n’en avions pas parlé depuis.
Cette fois, Kassian ne franchit pas l'espace qui nous séparait. Il s'appuya contre la porte et laissa sa tête tomber sur sa poitrine.
- J'ai reçu des nouvelles, commença-t-il, de l'Alpha.
- Une autre mission ? demandai-je, consternée.
- Non.
Kassian poussa un soupir las. Il se frotta le visage avec une main.
- Non, pas une autre mission.
Il me regarda et quelque chose dans son regard me tordit l'estomac.
- Une exécution, dit-il.
~
Nous partîmes à l'aube pour l'exécution. Je n'avais pas dormi depuis que
Kassian m'avait dit que tous les Fidèles de haut rang et leurs épouses devaient y assister. J’étais allée dans ma chambre et avais essayé de me reposer, ne serait-ce que pour ne pas tomber de fatigue, mais mon esprit avait refusé de me laisser me détendre.
Je lui avais demandé qui allait être exécuté et les muscles de sa mâchoire
s’étaient tellement contractés que j'avais craint que ses os ne se brisent.
- Des traîtres, avait-il répondu.
C'était tout ce qu'il avait dit.
Je ne voulais pas y aller mais je savais que mon absence aurait eu l'air
suspecte. J'étais déjà le sujet de conversation de la ville, et je n'avais pas besoin d'une raison de plus pour qu'on me regarde d'un mauvais œil.
Tout le monde le remarquerait si je n'étais pas aux côtés de
Kassian.
Il était le plus connu des Fidèles et j'étais la femme dont tout le monde
parlait. Celle qui avait enfreint les règles.
L'impudente Choisie qui avait choisi son propre compagnon. Qui avait
bafoué les règles et gagné.
Lorsque le jour commença à se lever, je me levai et m’habillai
mécaniquement avec ma robe noire et mon voile. Ils semblaient plus appropriés que jamais pour l'occasion.
On frappa à la porte et je répondis.
Kassian.
Il était vêtu de son armure, son masque sous son bras. Son visage était
pâle, ses lèvres exsangues. Ses yeux brûlaient d’un feu noir.
Nous nous regardâmes l'un l'autre. Les souvenirs du baiser lors de la
cérémonie de marquage m'envahirent, puis ceux du danger de la nuit dernière, du souffle chaud des Fidèles sur ma joue, du picotement sur ma peau face à leurs regards accusateurs.
Que ferait-il s'il savait que j'avais été en ville, prenant autant de risques
inconscients ?
- C'est l'heure, dit Kassian.
Il tendit une main gantée que je saisis avec appréhension.
~
L'exécution avait lieu à la périphérie de la ville. Quand notre carrosse
arriva, une lumière pâle flottait sur les murs. La matinée était brumeuse et le soleil filtrait à travers le brouillard, formant des stries dorées semblant provenir d'un autre monde.
Une foule de Fidèles se tenait silencieuse en demi-cercle devant une
plateforme avec une haute poutre en bois. A côté de la plateforme se tenait un humain avec une corde dans les mains. Il attendait.
Mon estomac se serra.
Une pendaison.
Je me souvins d'un autre matin, avec la lumière du soleil qui pointait à
peine à l'horizon. Un autre bourreau, celui-ci fumant une cigarette, jeune et endurci face aux choses qu'il faisait subir à ses semblables. Je me rappelai de l'indifférence sur son visage et de la terreur dans ma poitrine alors que nous attendions en silence que le chariot de la prison arrive avec les condamnés.
Cette fois, nous n'allions pas attendre longtemps.
- Viens, dit Kassian, sa main sur mon coude.
Il me dirigea vers l'avant.
- Ils voudront nous voir près de l'Alpha.
Mes yeux la trouvèrent. Elle était habillée de soie noire et se tenait droite
face à la plateforme. Une ligne marquait la peau entre ses sourcils et la tension était visible sur ses épaules.
- Vixor, dit-elle quand nous la rejoignîmes. Red. Je suis désolé que votre
bonheur de jeunes mariés soit interrompu pour cette occasion très perturbante.
- Nous sommes vos loyaux serviteurs, Alpha, répondit
Kassian en s'inclinant.
Le regard qu'il lui lança était rempli de pure dévotion.
J'avalai de travers et m’inclinai également.
- Je ne sais pas si tu as déjà assisté à une exécution, ma chère, me dit
l'Alpha. Elles ne sont pas agréables, mais parfois, elles sont nécessaires.
- J'ai failli y assister, répondis-je. Mais le bourreau a été arrêté au dernier
moment.
Je sentis le regard de Kassian sur moi pendant que je parlais.
Pensait-il au fouet qu'il avait interrompu ? Ou à l'interrogatoire qu'il
m'avait fait subir ensuite ?
Savait-il que je m'étais rendue sur la plateforme de pendaison, que j'avais
eu la corde au cou avant que ma marque ne soit découverte, pour sauver Neil ?
Je frissonnai, bien que la matinée fusse exceptionnellement chaude. L'air
était humide et des mèches de cheveux étaient collées à mon front. Sous mon manteau, ma marque de compagne me démangeait. Je pouvais la sentir sur ma peau comme une malédiction.
Soudain, le bruit des roues des chariots se fit entendre et la foule se
retourna et se sépara en deux pour le laisser passer.
Les accusés étaient là.
Le chariot s'arrêta et des soldats Fidèles aidèrent deux personnes vêtues
de vêtements gris en lambeaux à descendre du chariot. Leurs mains étaient liées et elles se déplaçaient maladroitement, comme si elles avaient été récemment battues au point d’avoir du mal à marcher.
Je tentai en vain de distinguer leurs traits alors qu'elles se dirigeaient vers
la plateforme, poussées par les gardes.
Étaient-elles des membres de l’Ordre Pourpre ?
Une peur soudaine me saisit.
Snow avait-elle été interceptée après notre rencontre ? Était-elle l’une de
ces deux condamnées sur le point de monter les marches vers la corde du bourreau ?
Les silhouettes montèrent les marches de la plateforme et se tournèrent
vers nous. Je lâchai un souffle de soulagement.
Ce n’était pas Snow.
Deux femmes se tenaient côte à côte, leur visage hagard, les bras attachés
ensemble, les cordes pendant jusqu'à leurs pieds nus.
L'une était humaine et l'autre était une Fidèle.
Une femme Fidèle.
- Elles ont été attrapées ensemble, elles essayaient de s'échapper, dit
l'Alpha à Kassian d’une voix sans émotion. L'humaine avait retiré sa puce, aidée par la Fidèle. Elles ont tué deux gardes Fidèles pendant leur fuite.
Sur la plateforme, les deux femmes se prirent les mains alors que le
bourreau approchait.
Mon pouls s'accéléra, masquant tout ce que l'Alpha aurait pu dire d'autre.
Mes jambes tremblaient.
Les gardes attrapèrent la femme Fidèle en premier, l'arrachant à
l'humaine. Elles tentèrent de maintenir un contact entre elles en se touchant du bout des doigts, leurs bouches bougeant frénétiquement alors qu'elles se parlaient.
Puis, la femme Fidèle fut éloignée, traînée au milieu de la plateforme et
la corde fut placée autour de son cou.
Je fermai les yeux alors que la nausée m'envahissait.
Je ne pouvais pas supporter de regarder cette scène d’horreur.
Le bruit de la trappe qui s'ouvre rompit le silence.
La femme humaine cria d’horreur et de désespoir.
- Deena !
Je gardai les yeux fermés. Je ne voulais pas les voir l’attraper, elle aussi.
Je ne voulais pas les voir la traîner à l'endroit où celle dont elle venait de hurler le nom pendait, morte.
La suite se passa rapidement. Les Fidèles étaient efficaces.
Un autre claquement, mais pas de cri cette fois.
Il n'y avait plus personne pour l'appeler. Personne ne prononcerait son
nom pendant sa mort.
Je peinais à déglutir à cause de la douleur dans ma gorge.
Je pouvais à peine respirer.
La foule autour de nous murmurait et s’agitait. J'ouvris les yeux, évitant
de regarder la plateforme.
Kassian me regardait.
- Viens, dit-il d’une voix douce. Tu dois te reposer. Tu n'as pas bien
dormi la nuit dernière.
Je le laissai me conduire jusqu’au carrosse. Quand nous fûmes montés à
l'intérieur, il prit ma main et posa un doigt ganté sur mon menton.
- Red, tu trembles.
- Je viens de voir deux femmes mourir parce qu'elles ne voulaient plus
vivre ici.
- La Fidèle est morte parce qu'elle a renoncé à son serment.
L'humaine est morte parce qu'elle a tué deux gardes pendant sa fuite.
Ma peau s'hérissa comme si j'étais tombée dans un lac gelé.
- Tu es d’accord avec tout ça, bien sûr.
Ses yeux sombres retinrent les miens captifs.
- Je sers l'Alpha, dit-il.
Il n’avait pas tout à fait répondu à ce que j’avais dit. Une lueur d'espoir
apparut au milieu de l'engourdissement à l'intérieur de moi.
- Tu as l'air épuisée, dit-il ensuite.
Il avait raison. J'étais épuisée. Épuisée de vivre dans un cauchemar. Je
venais de voir deux femmes mourir.
Un sanglot monta ma gorge et m’empêcha de parler. Sans réfléchir,
j'enfouis mon visage dans son épaule.
Je le sentis se raidir et je m'attendais à ce qu'il s'éloigne mais au lieu de
cela, après quelques secondes, ses bras vinrent m’entourer avec une légère prudence.
Je pleurai à chaudes larmes dans ses bras pendant un moment. Je finis par
m’endormir entourée du poids chaud de ses bras contre moi.
~
Je me réveillai en pleine journée. Ma bouche était sèche et j'avais
tellement faim que j'avais du mal à penser correctement.
Un plateau de nourriture et de boisson était posé à côté du lit. J'engloutis
le pain et les pommes et bu le thé à petites gorgées.
Puis, je me souvins de la pendaison et le reste de mon appétit s'envola.
Des bribes de souvenirs de la nuit précédente me revinrent en mémoire.
Les Fidèles. Aza. Ma rencontre avec Cressida et les autres membres de l’Ordre Pourpre.
Ils m'avaient donné une tâche. Il fallait que je prouve que j'étais prête à
travailler avec eux. Les Pourpres voulaient que je découvre où et quand la prochaine attaque contre eux allait avoir lieu.
Je n'avais pas la moindre idée de comment j’allais pouvoir obtenir de
telles informations et je leur avais dit, ce à quoi Cressida avait répondu « Tu es intelligente. Tu trouveras bien quelque chose. Tu veux notre aide, n'est-ce pas ? Mérite-la. »
Elle avait raison.
Je repensai aux deux femmes exécutées, les mains jointes en signe de
solidarité.
Elles avaient été prises en train de s'échapper. Elles avaient tué des gardes
pour le faire.
Je devais m'assurer que lorsque Kassian et moi nous échapperions, nous
le ferions rapidement et proprement. Pas d'erreurs. Pas de meurtres. Rien qui puisse nous incriminer ou nous faire attraper.
Nous aurions besoin de leur aide.
Je devais obtenir l'information.
Et vite.
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