Angel Ice (French Edition)

Céline Chaudey · Chapitre 13 sur 46

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Angel Ice (French Edition)

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Angela

 

Oh, bon sang, je suis à la bourre !

À cause d’un imprévu au Delice Coffee, j’ai dû faire un peu de rab.

Depuis, je m’active dans tous les sens afin de rattraper mon retard. Je me douche et revêts mon tailleur pantalon à la vitesse de la lumière. Malgré cela, le temps continue de me filer entre les doigts, et moi, je suis toujours à Brooklyn alors que je devrais déjà me trouver dans un taxi de l’autre côté du pont.

— Désolée, Blair, mais je n’ai pas le choix, il s’agit d’un cas de force

majeur, m’exclamé-je à haute voix comme si mon amie pouvait m’entendre.

Ni une ni deux, je m’empare de mon casque, fonce au sous-sol,

enfourche ma bécane et mets les gaz.

Comme à chaque fois que je grimpe dessus, je ne peux m’empêcher de

penser à mon père. Cette moto lui appartenait. Il la chérissait tant que j’avais l’impression qu’elle incarnait le cinquième membre de notre famille. Je le revois la bichonner, la dorloter. Il pouvait passer des heures à la laver, la lustrer jusqu’à ce qu’elle brille de mille feux. Selon moi, c’est elle qui représente le plus l’homme qui m’a élevée. Il s’agit d’ailleurs de la raison pour laquelle j’ai décidé de l’amener avec moi quand je suis venu étudier à New York, dans le but de conserver un petit bout de lui.

En me rappelant avoir songé à la vendre pour me sortir de mes

problèmes financiers, mon ventre se serre et de la bile envahit ma bouche. Comment ai-je pu envisager une telle chose ? Jamais je ne pourrai m’en séparer. Ce serait comme si l’on me retirait mon père, une deuxième fois. Et ça, je ne le supporterais pas.

Le côté sentimental mis à part, je dois avouer que circuler en deux roues à New York, une ville constamment obstruée par les bouchons, s’avère des plus fonctionnel. Je peux me faufiler aisément dans des ruelles étroites, zigzaguer entre les autres véhicules, accélérer plus rapidement aux carrefours. Tout bénef’, quoi !

Grâce à cela, j’arrive aux abords de Wall Street en un temps record. Je tourne un peu en rond afin de dénicher l’immeuble de vingt étages où se trouvent les bureaux de Winthrope Investissement, l’entreprise dans laquelle j’ai postulé pour un stage.

Je me gare à côté de l’immense porte-tambour. Sans perdre une seconde, je m’attelle à me rendre de nouveau présentable. J’échange mes bottes contre une élégante paire d’escarpins noirs que j’ai dénichée dans la Caverne aux Merveilles de ma coloc’, alias son dressing XXL. Puis, sous les yeux médusés des passants, je tente d’arranger ma tignasse ébouriffée. Je penche la tête en avant et la redresse brusquement afin de relever mes cheveux. Je les entortille, puis les maintiens en chignon à l’aide de pinces. Ensuite, je jette un dernier coup d’œil à mon apparence générale dans mon rétroviseur et juge le résultat acceptable compte tenu de mes moyens. Même Blair serait ravie !

Enfin apprêtée, je pénètre dans le bâtiment. Je m’arrête au service de sécurité afin d’obtenir un badge visiteur, puis me dirige vers les ascenseurs. Le hall ressemble à une véritable fourmilière, des gens naviguent continuellement d’un bout à l’autre de l’espace. Des téléphones sonnent sans arrêt. Il y règne une vraie cacophonie. Durant une seconde, je plains les personnes travaillant dans tout ce bruit et cette agitation. Mais, très vite, l’effervescence me gagne. Mon corps se met à vibrer et mes jambes à frémir d’impatience à l’idée que, peut-être, bientôt, je ferai partie de ce monde. Cette pensée suffit à me stimuler et, d’un coup, j’avise différemment ce remue-ménage. Je le vois comme un possible avenir, qui, loin de m’effrayer, me galvanise.

— Bonjour, bienvenue à Winthrope Investissement, me salue l’hôtesse d’accueil. Que puis-je faire pour vous ?

— Bonjour, je m’appelle Angela Wilkins et j’ai rendez-vous pour passer un entretien pour un stage.

— Oui, bien sûr, suivez-moi, je vous prie.

Je lui emboîte le pas. Elle me guide jusqu’à une petite salle d’attente

où patientent déjà deux autres personnes.

— Veuillez attendre ici, on vous appellera quand ce sera votre tour,

m’informe-t-elle avant de retourner à la réception.

— Merci.

En m’asseyant sur l’une des chaises en plastique, j’observe ceux que

je pense être mes concurrents. Un homme et une femme, d’approximativement mon âge. Je ne les ai encore jamais croisés, ils doivent probablement étudier dans une autre université. Plus je les examine, plus je leur trouve une certaine ressemblance. Ils arborent la même posture, droite et altière, la même mine concentrée. De plus, ils portent un costume quasiment identique : bleu marine et chemise, ou chemisier pour elle, blanc. Les seules différences notables sont leur physique. Lui a les cheveux bruns, les yeux noirs et la peau aussi laiteuse que moi. Alors qu’elle est blonde, possède des prunelles vert olive et un teint hâlé. Sont-ils frère et sœur ? S’ils appartiennent à la même fratrie, je plains l’ambiance à table ce soir si l’un des deux décroche le job, et l’autre, non.

— Vous êtes ici pour le stage ? leur demandé-je afin de lancer la

conversation.

— Évidemment ! me répond froidement la jeune fille. De quelle

université venez-vous ?

— NYU et vous ? Je ne crois pas vous avoir déjà croisés. — Rien d’anormal à cela. Nous étudions tous les deux à Harvard, me

répond le garçon d’un ton aussi condescendant que sa voisine.

— Harvard, très impressionnant, marmonné-je en baissant le nez pour

me concentrer sur le bout de mes escarpins.

Comment puis-je rivaliser avec des étudiants provenant d’une des plus

grandes et meilleures facs du pays ?

— J’ai entendu dire que cette année, c’est le PDG lui-même qui fait

passer les entretiens, lance l’homme à son amie, ou sœur, en se comportant comme si je n’existais pas.

— Ça peut parfaitement se comprendre après ce qu’il s’est produit

l’année dernière.

Je les laisse discuter entre eux, sans les écouter. De toute façon, pour

les entendre papoter sur ce que tout le monde sait déjà, à quoi cela me servirait-il ?

Il y a un an, Winthrope Investissement s’est retrouvé au cœur d’un énorme scandale financier à cause d’un stagiaire peu scrupuleux, qui s’est rendu coupable de délit d’initié. Il avait volé des données boursières, puis les avait vendues au plus offrant. Tous les journaux ont relaté l’affaire. Je me souviens, qu’à l’époque, je ne pouvais pas me rendre en cours sans en entendre parler, que ce soit par les étudiants ou bien les profs. Durant des semaines, nous avons reçu des leçons sur la gravité du délit d’initié, sur la déontologie et l’éthique.

À cause de cela, la bourse avait décliné de plusieurs points. Winthrope Investissement a perdu énormément d’argent, car beaucoup d’actionnaires se sont retirés. Un vrai cauchemar ! Mais grâce au travail acharné du PDG, la société a remonté la pente et retrouvé sa grandeur d’avant cette histoire. Sachant tout cela, on peut aisément saisir pourquoi le PDG ne prend plus le moindre risque.

Une porte s’ouvrant, d’où en sort un jeune homme, m’extirpe de mes pensées. Une femme d’âge mûr apparaît dans l’embrasure et appelle la fille, assise face à moi. Après son départ, mon voisin se concentre sur son dossier de présentation, aussi dense que mon bouquin d’économie, plutôt que de poursuivre la discussion avec moi.

Je n’en prends pas ombrage. Je pose ma fine pochette, contenant mon propre dossier – soit mon mince CV, mes résultats scolaires ainsi qu’une lettre de motivation – sur la chaise à côté de moi. Je sors mon smartphone de mon sac à main et commence une partie de Candy Crush.

J’en conviens, ça manque de professionnalisme, mais je ne connais rien de mieux pour déstresser et m’éviter de cogiter. Associer les bonbons pour les faire écraser me permet également de ne pas voir le temps défiler. Je me trouve tellement impliquée dans mon jeu que je ne remarque même pas le changement de candidat et sursaute quand on m’appelle.

— Mademoiselle Wilkins ?

— Oui ?! m’écrié-je. J’arrive tout de suite.

J’éteins mon portable et récupère mes affaires avec tellement d’empressement et de maladresse que j’en perds mon blouson en cuir. Tandis que je me penche pour le ramasser, j’entends la femme pousser un profond soupir d’exaspération. Je pourrais presque la voir lever ses yeux au ciel. Ça commence bien !

Au moment où je me redresse – avec tout mon fourbi, cette fois-ci –,

je plaque mon sourire le plus engageant sur mes lèvres et la suis avec ma posture la plus distinguée possible. Elle m’invite à m’asseoir sur une chaise devant un bureau, derrière lequel se trouvent deux autres sièges. Elle s’installe sur l’un d’eux et attend que la personne manquante prenne place, en m’examinant de la tête aux pieds pour me jauger.

— Nous attendons monsieur Winthrope, qui ne devrait plus tarder.

Une urgence à régler. Pour ne pas perdre de temps, je vais me présenter, je suis madame Walch, la DRH de Winthrope Investissement.

Elle me parle ensuite de la société, de son fondement à son rendement,

sans s’interrompre une seule seconde. Je l’écoute attentivement, enregistrant chaque information que je découvre comme s’il s’agissait d’un élément crucial, à retenir impérativement.

Madame Walch termine ses explications à l’instant où j’entends la

porte derrière moi s’ouvrir.

— Ah, excellent, je vois que vous avez commencé. Oh, mon Dieu ! Cette voix… je la reconnais ! Impossible. Comment

une telle chose peut-elle se réaliser ? Comment dans une ville telle que New York, pendant que je passe un entretien d’embauche, je tombe pile sur la personne que j’aurais le moins aimé rencontrer dans cette situation ? Ce n’est pas que je ne voulais pas le revoir. Juste, pas comme ça. Pas ici.

Je rentre la tête dans les épaules, espérant qu’il ne me reconnaisse pas.

Malheureusement, quand il fait le tour du bureau pour s’installer sur la dernière place vacante, ses yeux s’écarquillent de stupeur. Il se fige, les genoux fléchis, les fesses à quelques centimètres au-dessus de la chaise. Dans une autre circonstance, j’éclaterais sûrement de rire face à sa position. Mais là, je n’ai pas le cœur à me marrer. J’ai plutôt envie que la Terre s’ouvre sous mes pieds et m’engloutisse.

— Angela, murmure-t-il en clignant des paupières, comme s’il ne

parvenait pas à y croire.

— Monsieur Winthrope, je vous présente mademoiselle Wilkins, la

dernière candidate en lice pour le stage, déclare la DRH qui semble n’avoir rien entendu.

Nathaniel profite de cette intervention pour se ressaisir et retrouver

une certaine contenance, en ouvrant les boutons de sa veste. Tout en s’asseyant, il continue de me dévisager. Il me contemple, me scrute de bas en haut, comme pour s’assurer ne pas être en train de rêver et que je me trouve bien là, devant lui, en chair et en os.

Pendant ce temps, je peine toujours à me rendre compte que tout ceci s’avère réel. Comment est-ce possible ? Même dans un film, je considérerais ce rebondissement un peu gros. Pourtant, je le vis en direct live.

Nathaniel, l’homme avec qui je me suis envoyée en l’air samedi soir, se trouve être Nathaniel Winthrope, PDG de Winthrope Investissement.

Cette découverte me sidère. Tout comme elle me mortifie aussi. Je prends conscience que je ne pourrai pas travailler ici. Je refuse de bosser avec, et encore moins pour... un ancien amant. Si je le faisais, ça irait à l’encontre de mon éthique professionnelle. Je ne reviendrai jamais sur mes principes pour un job, même si celui-ci me permettrait de résoudre mes problèmes financiers.

Bon Dieu, je me suis fourrée dans un sacré bourbier ! Par quel moyen m’en dépêtrer ? Pour cela, je ne vois qu’une seule solution : renoncer à ce stage. Et ce, malgré le tremplin qu’il aurait pu représenter.

Toutefois, avant que je ne puisse annoncer ma décision, je me retrouve bombardée de questions par la DRH. Cette dernière semble n’avoir rien perçu du malaise ambiant entre son patron et moi. Sans en comprendre la raison, je me plie à son interrogatoire.

— Monsieur Winthrope et moi-même avons étudié votre dossier. Je dois vous dire que vous avez des résultats remarquables. Cependant, nous avons relevé quelques zones d’ombres, que j’aimerais éclaircir. Elles concernent votre parcours étudiant. J’ai remarqué que vous auriez pu bénéficier d’une bourse à la faculté de Seattle, or vous avez choisi NYU où aucune aide financière ne vous a été attribuée. Comment expliquez-vous une telle décision ?

— Je voulais... devais venir à New York, lui réponds-je en bafouillant.

— Vous êtes originaire d’Alaska, je ne me trompe pas ? Pourquoi partir si loin de chez vous pour étudier, dans ces conditions qui plus est ? Ça paraît plutôt impulsif et irréfléchi, ne pensez-vous pas ?

— Non, au contraire. Ce choix a été extrêmement réfléchi et n’avait rien d’impulsif, me défends-je, agacée par ce qu’elle sous-entend. J’ai agi en toute connaissance de cause. Je savais ce qui m’attendait en débarquant ici et je trouve que je ne m’en suis pas trop mal sortie jusqu’à présent.

— Mais, pourquoi New York ?

— Pourquoi pas ? Il s’agit d’une ville magnifique, culte. J’ai toujours

été fascinée par la Big Apple et je souhaitais la découvrir. C’était l’occasion !

Je déteste mentir, cependant je n’ai pas d’autre choix. Je dois bien lui

fournir une explication crédible, car je refuse de lui parler à elle, encore moins à Nathaniel, des véritables raisons m’ayant poussée à choisir NYU et non Seattle. Personne – hormis mon grand-père, bien évidemment – n’est au fait de la cause de mon emménagement à New York. Pas même Blair, qui après mon aïeul et Nick, représente la personne qui me connaît le mieux. Il s’agit de mon secret le mieux gardé.

— Hmm, répond-elle, visiblement sceptique, avant d’enchaîner avec

un autre point. Dans votre Curriculum Vitae, il y a un blanc d’un an entre la fin de votre terminale et votre entrée à l’université, pourquoi ?

— Vous êtes bien curieuse, madame Walch ! répliqué-je, extrêmement

décontenancée.

Je lui parle un peu sèchement. Néanmoins, je m’en moque. Je me

fiche de lui faire bonne impression. Je sais déjà que cette entrevue n’aboutira à rien. De plus, je trouve qu’elle pousse le bouchon vraiment très loin. Je me croirais en pleine Inquisition espagnole. Honnêtement, je ne pensais pas qu’à un entretien professionnel, les questions pouvaient prendre une tournure aussi personnelle. Je ne m’attendais réellement pas à ce qu’elle m’interroge sur ma période sabbatique. Après tout, combien de futurs étudiants prennent une pause avant d’intégrer une université ? Des tas, non ?

— C’est pour apprendre à mieux vous connaître, et vous cibler afin de

savoir si, oui ou non, nous voulons vous intégrer à Winthrope Investissement, se justifie-t-elle d’une voix douce. Je ne vais pas vous le cacher, vous avez un dossier parfait, hormis ces deux détails. Je suis juste intriguée et j’ai besoin de comprendre pourquoi une jeune femme aussi brillante que vous peut avoir un comportement aussi irrationnel.

— J’ai eu un grave accident de voiture quinze jours avant mon entrée

en fac. J’ai été obligée de la repousser d’une année, le temps de me remettre.

Je suis surprise d’avoir évoqué mon accident devant Nathaniel.

Quand, samedi, il m’a demandé d’où provenait ma cicatrice à la hanche, je suis restée très succincte et j’ai vite éludé. Je déteste aborder ce sujet et l’évite autant que possible. Aujourd’hui, ça m’est venu de manière spontanée, naturelle. Comme si je parlais tous les jours de cet évènement qui n’a pas seulement mis un frein à mes études, mais bouleversé mon existence tout entière. Pourquoi ce changement ? Je n’en ai pas la moindre idée. Néanmoins, je sais une chose, à cet instant précis : j’ai l’impression d’avoir remporté une immense victoire sur moi-même.

Hélas, je n’ai guère l’occasion de savourer mon triomphe, madame Walsh reprend aussitôt :

— Vous devriez le spécifier dans votre CV pour plus tard, me conseille-t-elle, insensible.

Puis, elle enchaîne avec d’autres questions. Pendant tout ce temps, Nathaniel garde le silence, le regard rivé sur moi. Mon malaise s’accentue au fil de l’entretien. Je ne tiens plus en place, gigotant de plus en plus sur ma chaise. J’ai besoin de partir, de prendre de la distance avec tout cela. D’ailleurs, qu’est-ce que je fabrique encore ici ? D’autant plus qu’il ne s’agit que d’une immense perte de temps pour tout le monde. Je pourrais prendre mes jambes à mon cou et fuir. Pourtant, je demeure sur ma chaise comme si une force invisible m’y clouait.

Même après le départ de madame Walch, qui se déclare satisfaite de l’entretien, je ne bouge pas, patientant de voir ce qu’il va se produire à présent. Seule à seul avec Nathaniel, nous nous affrontons dans un duel de regards durant ce qu’il me paraît durer une éternité. Puis, d’un seul coup, il lance :

— Il s’agissait donc d’un accident de voiture ?

Je reste déconcertée, la bouche grande ouverte pendant plusieurs secondes. Je m’attendais à tout, du style : « Pourquoi es-tu partie ? » Mais vraiment pas à cette question-là.

— Oui.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit quand je t’ai interrogée ?

— Est-ce que ça aurait changé quelque chose si je t’avais expliqué comment je me suis fracturé le fémur ? La situation n’était pas des plus appropriées pour ce genre de conversation et, de plus, je n’aime pas parler de cela.

— Pourquoi ?

— Et toi, pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais : Nathaniel Winthrope, PDG et fondateur de Winthrope Investissement ?

J’ai conscience que m’en prendre à lui de la sorte est voué à l’échec. Néanmoins, j’ai absolument besoin de changer de conversation, car je n’aime pas du tout la direction qu’elle est en train de prendre.

— Tu ne me l’as pas demandé, réplique-t-il, pas le moins du monde

atteint par mon attaque. Mais si tu m’avais questionné, je t’aurais répondu. Maintenant, j’aimerais que tu me dises pourquoi tu es partie comme tu l’as fait ?

— Ben… euh… je pensais que tu serais soulagé de ne pas me voir à

ton réveil. En plus, il fallait que j’aille travailler.

— Pourquoi ?

— Toi et tes pourquoi ? m’exclamé-je, excédée. Tu n’as que ce mot à

la bouche.

— Angela, réponds-moi ! insiste-t-il sans se laisser démonter par mes

humeurs.

— Très bien, je vais te répondre. Ça a été une nuit merveilleuse pour

moi et j’avais peur que tu regrettes ce qu’il s’est passé entre nous. Alors, j’ai préféré partir pour ne pas t’affliger davantage.

— T’ai-je donné une seule raison de croire que j’allais regretter ? — La première fois que l’on couche avec quelqu’un après une rupture,

c’est pour se venger de l’autre. Ne te méprends pas, j’ai adoré ce que nous avons vécu tous les deux. Mais généralement, après, on éprouve des remords. Dans le feu de l’action, on dit et on fait des choses qui se révèlent être différentes après quelques heures de sommeil. Je ne voulais pas risquer de…

— Pas risquer de quoi ? s’acharne-t-il après que j’ai marqué une

pause.

— Que tu me pousses à culpabiliser parce que je savais ce que cette

nuit allait représenter pour toi et je ne voulais pas, non plus, ternir ce souvenir. Tu es content ? Je peux m’en aller maintenant et ne plus jamais remettre les pieds ici ?

— Pourquoi ? me demande-t-il, en se redressant subitement sur sa

chaise.

Pour la première fois depuis le début de notre conversation, il semble

décontenancé. Toutefois, la colère, que j’éprouve contre lui et ses maudites questions, m’aveugle trop pour le remarquer.

— Raaah !!! rugis-je. Tu m’agaces. Pourquoi quoi ? — Pourquoi ne voudrais-tu plus revenir ici ? Tu pourrais facilement

obtenir le stage…

— Arrête. Même si j’obtenais ce stage, je ne l’accepterais pas.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai baisé avec le patron. Voilà pourquoi. Je refuse de travailler ici, car je ne saurai jamais si j’ai été retenue pour mes capacités ou bien mes prouesses sexuelles. J’ai un minimum d’orgueil.

— Je pourrais peut-être essayer de te convaincre de changer d’avis ! réplique-t-il en esquissant un sourire enjôleur.

— Ne te fatigue pas pour rien, le rembarré-je aussi sec. Je prends peut-être des décisions impulsives, irréfléchies et irrationnelles par moments, cependant, quand je décide quelque chose, je m’y tiens. Maintenant, si tu le veux bien, Nathaniel, je vais m’en aller. Et fais-moi plaisir, raye mon nom de votre liste. Je ne suis plus candidate pour le poste.

— D’accord, à une seule condition.

— Laquelle ?

Avec lui, je ne sais vraiment pas sur quel pied danser et me tiens sur mes gardes en attendant de connaître ses exigences.

— Tu dînes avec moi demain soir ! annonce-t-il d’un seul coup.

— Tu veux m’inviter à dîner le 24 décembre ?

— Merde, j’avais oublié que c’était Noël. Je ne sais pas quand, mais promets-moi un dîner où il n’y aura que toi et moi.

Je prends le temps de réfléchir. Ne trouvant rien me permettant de refuser, j’accepte sa proposition.

— Marché conclu !

J’enfile mon manteau, récupère mon sac et mes papiers, puis sors enfin du bureau. Tandis que je monte dans l’ascenseur, je l’entends me rappeler.

— Ton numéro ?

— Tu le trouveras dans mon dossier, lui réponds-je tandis que les portes coulissent entre nous.

En enfourchant ma moto, la tristesse me submerge. Je suis déçue d’avoir loupé ce poste, même si je savais que, de toute façon, j’avais peu de chances de l’obtenir. Je me sens peinée, car mon rêve d’intégrer une grande agence en investissement vient de me passer sous le nez à cause d’une histoire de sexe.

Malgré tout, je n’ai pas tout perdu. Ça m’a permis de retrouver Nathaniel. Même si je n’espérais pas le recroiser un jour, je suis heureuse que le hasard l’ait remis sur ma route. Surtout que s’il tient parole, nous devrions nous revoir très prochainement. Rien qu’à cette idée, mon cœur bondit dans ma poitrine. Il me tarde tant d’y être !

 

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