Angel Ice (French Edition)
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Angela
La journée se poursuit à l’instar de la façon dont elle a commencé, comme sur un petit nuage. Rien ne m’atteint. Ni la machine à espresso qui fait des siennes ni les clients qui, d’habitude, me tapent sur les nerfs avec leurs exigences loufoques et leurs mécontentements sur les délais d’attente. Ni même ma collègue maladroite qui m’a renversé un cappuccino dessus ni l’enfant malade dont il a fallu nettoyer le vomi. Non, vraiment, rien ne semble vouloir entacher ma bonne humeur.
Cette dernière se maintient longtemps après que je suis rentrée chez moi et repartie pour mon deuxième travail, un extra de serveuse. En parallèle du Delice Coffee, je bosse également pour un traiteur Pippa’s food, très renommé à Manhattan depuis plusieurs années. Ce soir, nous avons été engagés pour une réception caritative en l’honneur des orphelins new-yorkais. J’adore participer à ce genre de soirée. De toutes celles où je me rends, c’est celle qui me tient le plus à cœur. Elle a lieu tous les ans, la veille de Noël. Toutes les personnalités mondaines de la ville s’y rendent. L’argent ainsi récolté est redistribué à tous les orphelinats de la ville afin de leur permettre de célébrer Noël à l’instar des autres enfants. De plus, il servira également à rénover des logements ainsi qu’à acheter de nouveaux équipements.
— Bon, vous avez tous bien compris ? nous demande Pippa, la cheffe, à la fin de son briefing. Je ne veux pas de plateaux à moitié vides qui se promènent dans la salle. Tout le monde a bien tout mémorisé ?
— OUI.
L’ensemble des serveurs répond d’une même voix claire et franche,
sachant que si l’un d’entre nous montre le moindre signe de doute ou d’hésitation, elle nous énumérera, pour la quatrième fois, tous les petits fours par le détail ainsi que le menu dans sa globalité. Sans façon ! Trois fois, ça suffit. Si je dois entendre encore parler d’huîtres et d’escargots, je rends le sandwich au beurre de cacahuètes que j’ai mangé avant de venir.
Franchement, qui veut mettre des mollusques dans sa bouche ? J’y ai
déjà goûté une fois et franchement… beurk ! J’ai trouvé cela dégoûtant. Personnellement, rien que d’imaginer en approcher une ou un de mes lèvres, mon cœur se soulève. Il va falloir que je regarde les invités en manger sans dégobiller sur les smokings et les robes haute couture. Sacré challenge en perspective !
Pour plus de sécurité, je m’empare d’un plateau contenant des flûtes
de Champagne. Même si je n’en bois pas, ça ne risque pas de me rendre malade. Je m’installe au milieu de la rangée de serveurs, tous vêtus d’un pantalon noir, chemise blanche et cravate grise pour les hommes, prêts à s’élancer.
— Alors, go ! lance Pippa.
La première serveuse franchit la porte de la cuisine et débute
officiellement le ballet.
En théorie, mon travail n’a rien de très compliqué. Je circule avec mon
plateau. Si les gens se révèlent intéressés, ils se servent ou s’ils préfèrent autre chose, je leur indique l’emplacement du bar. Lorsqu’il s’agit de nourriture, la plupart des convives nous interpellent pour savoir ce qu’est tel ou tel canapé, s’il y a du gluten, une épice particulière, la marque du caviar, d’où proviennent les crustacés… et je leur réponds.
En pratique, mon boulot, en plus d’être éreintant à force de piétiner
toute la soirée, ne se révèle pas si simple. Il y a beaucoup d’impondérables à gérer comme le stress du chef cuisinier qui met en jeu sa réputation, les organisateurs scrutant le moindre de nos faits et gestes ou encore les invités eux-mêmes. Ces derniers se distinguent en deux catégories : ceux pour qui je suis insignifiante, limite transparente à leurs yeux. Et ceux qui me remarquent, mais me regardent de haut comme si je n’étais rien par rapport à eux.
Cependant, ma tâche devient vraiment très hasardeuse lorsque
l’homme, avec qui je m’envoyais en l’air, pas plus tard que ce matin, se trouve dans le premier groupe, et mon ex, dans le second.
Je me situe à quelques pas à peine de Nathaniel, avec mon plateau rempli de coupes de Champagne au moment où il tend le bras pour s’en emparer d’une. Il ne daigne même pas jeter un coup d’œil à ce qu’il fait ni à la personne lui proposant à boire pour la remercier. Rien. Il continue à converser avec un couple bien plus âgé que lui.
En m’éloignant de lui, je me sens très mal. Au moment où je l’ai aperçu dans la foule, j’étais folle de joie. Je ne m’attendais vraiment pas à le voir ici, dans une réception mondaine. Et puis, son indifférence, pour ne pas parler d’impolitesse, m’a refroidie aussi sec. D’un seul coup, je me rends compte que nous n’appartenons pas au même monde.
Jusqu’à présent, je n’y avais pas porté beaucoup d’attention. J’ai appris, hier, qu’il était le fondateur et le PDG d’une société d’investissement réputée et influente de Wall Street. Néanmoins, j’ignore pourquoi, sur le moment, et après la soirée que nous avons passée ensemble, ce détail ne m’avait pas marquée. Or, maintenant, que je l’admire dans son superbe smoking noir, taillé sur mesure, ses cheveux bien coiffés, sa barbe fraîchement taillée et son aisance, ça me frappe avec la puissance d’un char d’assaut. Nous ne gravitons pas dans le même milieu social.
Je me trouve idiote de ne pas y avoir pensé plus tôt. À quoi m’attendais-je ? À un garçon ayant cumulé deux emplois pour payer ses frais de scolarité et qui est logé grâce à la générosité des parents de son meilleur ami ? On n’atteint pas son sommet en partant du ras-du-sol. Si, un jour, je trouve un travail en tant que trader dans une banque, je devrais m’estimer heureuse. Alors, créer une entreprise aussi importante que Winthrope Investissement représenterait une utopie.
En effectuant ce constat affligeant, je remarque Chris Archibald IIIe, fendant la foule, pour venir vers moi.
— Angie ! me salue mon ex en arrivant à mon niveau. Il y a une éternité que je ne t’ai pas croisée.
— Oui, depuis la veille de ton départ dans les Hamptons en juin, quand tu m’as quittée, ne puis-je m’empêcher de balancer, amère. Tu ne faisais peut-être pas attention à ma petite personne, en revanche, moi, je t’ai aperçu plusieurs fois avec une fille différente à ton bras. D’ailleurs, avec laquelle de tes conquêtes es-tu venu ce soir ?
Je suis incapable de maîtriser ma hargne. Malgré les mois écoulés, la
douleur causée par sa rupture ainsi que son comportement volage par la suite demeure présente. Je lui en veux toujours et je ne compte pas mâcher mes mots afin qu’il le comprenne. Après tout, qu’ai-je à perdre à lui dire le fond de ma pensée et qu’il saisisse à quel point j’ai souffert par sa faute ?
— Je suis venu avec mes parents, m’informe-t-il comme s’il n’avait
rien perçu de mon agressivité à son égard. Ma mère appartient au comité d’organisation de la collecte de fonds.
— C’est sûr que ça l’aurait mise mal que tu te pointes à sa soirée avec
une nouvelle roturière à ton bras. Est-ce qu’elle sait que maintenant que tu m’as jetée, tu couches avec toutes les filles croisées, sans te soucier de leur fortune ni de leur niveau social ?
— Tu es très sexy et excitante quand tu es jalouse, susurre-t-il, en se
penchant sur moi, un sourire enjôleur aux lèvres. Tes joues rouges et tes yeux flamboyants de rage me font bander comme un malade.
— Tu dis vraiment n’importe quoi !
Je préfère tourner les talons et reprendre ma ronde plutôt que de rester
une seconde de plus près de lui. Autrement, je ne répondrai plus de rien.
Toutefois, ses propos m’interpellent. Est-ce que je suis vraiment
jalouse de le voir avec d’autres femmes ? La première fois, à la rentrée, j’ai cru mourir sur place tellement j’ai eu mal. Avec le recul, je plains la pauvre fille qui croit à son cinéma de beau parleur et tombe directement dans ses bras. Donc, non, je ne pense pas être jalouse. En revanche, je suis encore folle de rage pour ce qu’il m’a infligé. Il ne m’a pas seulement plaquée, il m’a démolie en me faisant croire que je ne valais rien et n’étais qu’une moins que rien.
J’ai à peine effectué un pas, qu’il me retient par le bras et me souffle à
l’oreille :
— Ne pars pas comme ça. Si ça te tente, je peux nous trouver un coin
tranquille où tu pourrais décharger ta colère contre moi de manière plus intime et plus physique. Si tu vois, ce que je veux dire, ajoute-t-il en s’écartant avec un clin d’œil.
Sans réfléchir, je me rapproche de lui, soulève ma main portant mon
plateau, plein aux trois quarts de coupes de Champagne, puis le renverse au-dessus de sa tête.
Le bruit des verres en cristal se fracassant en mille morceaux et du plateau tombant sur le sol en marbre produit un vacarme de tous les diables. Les conversations se stoppent net. L’attention générale se focalise sur nous. Tout le monde nous dévisage. Ils me passent en revue, ma main vide, retournée au-dessus de la tête dégoulinante de mon ex. Ils détaillent ce dernier, me tenant toujours le bras, surpris par mon geste. Des murmures ne tardent pas à s’élever jusqu’à ce qu’ils se taisent de nouveau. Puis, la foule se fend en deux, telle la mer Rouge devant Moïse, laissant place à madame Archibald, la mère de Chris.
— Qu’est-ce que… débute-t-elle avant de s’interrompre pour examiner la scène, figée.
Elle s’approche lentement de moi, tel un fauve de sa proie. Tout en me gardant à l’œil, elle adresse à son fils un signe de la main. En réponse, celui-ci me lâche le bras et décampe comme s’il avait le feu aux fesses. Dès qu’il a disparu, elle se penche sur moi. Ses yeux luisent d’une joie malsaine, qui me fait froid dans le dos et ne me dit rien qui vaille. Elle semble avoir attendu ce moment depuis une éternité et, visiblement, elle s’en délecte.
— Je savais que vous ne seriez qu’une source d’embarras et de complications pour mon fils. J’ai très bien agi en le poussant à rompre avec vous. Maintenant, vous allez partir d’ici, sans esclandre supplémentaire. Je vais aller voir votre cheffe, mais je peux d’ores et déjà vous annoncer que vous êtes virée. Je ne veux plus jamais croiser votre route. Je veillerai personnellement à ce que vous ne retrouviez plus un seul emploi dans tout New York. Vous êtes finie, ici. Vous feriez mieux de rentrer chez vous, en Alaska, d’où vous n’auriez jamais dû partir.
Elle s’éloigne, me laissant sans voix, puis reprend son sourire de façade et annonce à tout le monde :
— Ce n’est rien, mes amis, juste une querelle d’amoureux. Allez, que la soirée continue.
Sans demander mon reste, je déguerpis à mon tour. Je connais suffisamment madame Archibald pour savoir que je dois prendre ses menaces au sérieux. J’esquive les questions fusant de toute part et retourne en cuisine.
À peine les portes franchies, je tombe sur Pippa, les bras croisés sur sa poitrine, une mine déçue sur le visage. Elle ne m’accorde pas l’occasion de m’expliquer, avant de confirmer les propos de madame Archibald, à savoir que je suis renvoyée.
J’en ai gros sur le cœur au moment où je récupère mes affaires,
déterminée à rentrer chez moi sans plus tarder. Je cherche mes clés dans mon sac à dos au moment où je percute un mur de muscles. Je lève la tête pour m’excuser. Quelle n’est pas ma surprise de me retrouver face aux yeux gris de l’homme dont j’avais oublié la présence à la réception et qui se révèle être la dernière personne que je souhaitais croiser dans ces circonstances : Nathaniel.
— Angela, commence-t-il.
Mais je ne le laisse pas continuer, je poursuis ma route en direction de
la sortie.
— Que s’est-il passé ? me demande-t-il en me rattrapant. — Rien, lui réponds-je en courant presque pour arriver le plus
rapidement possible dehors.
— Est-ce que tu vas bien ?
Je fonce tête baissée, sans faire attention aux flashs des photographes,
venus couvrir la soirée. Heureusement pour moi, lorsqu’ils s’aperçoivent que je ne suis personne, ils me fichent la paix. En revanche, je ne peux pas en dire autant pour Nathaniel. Dès qu’il pointe son nez, il se retrouve entouré d’une horde de journalistes, avides d’obtenir quelques détails sur le déroulement de la réception.
Je profite de cette aubaine pour le regarder une dernière fois avant
d’accélérer le pas. Il s’agit d’un très bel homme, toutefois, après ce soir, je ne dois pas me donner de faux espoirs. Il n’est pas pour moi. J’aurai beau rêver ainsi qu’extrapoler toutes les configurations possibles entre lui et moi, nous serons toujours trop différents l’un de l’autre. Ça me brise le cœur, néanmoins je dois admettre que nous appartenons à deux mondes foncièrement différents, qui ne peuvent se mélanger.
Je ferme mon manteau de moto en cuir rembourré, arrange mes
cheveux quand il apparaît au bout de la rue. Au moment où il me voit, il se met à courir. J’agis comme s’il n’existait pas, un peu à son instar, tout à l’heure, et continue de me préparer pour retourner à Brooklyn.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? s’enquiert-il en parvenant à mon
niveau.
— Ça se voit, je rentre chez moi, l’informé-je en enfilant mes gants.
— Sur ce truc ? Angela, s’il te plaît, laisse-moi t’appeler un taxi, ou mieux, viens chez moi. J’habite à deux pas d’ici. Je ne veux pas que tu conduises cet engin de malheur. C’est trop dangereux, surtout par ce froid.
— Une moto n’a rien de dangereux quand on sait la conduire. Et, crois-moi, je sais la conduire. J’ai appris du meilleur, lui lancé-je en enjambant ma bécane.
— Mon ange… s’il te plaît. Ne pars pas comme ça, me supplie-t-il avec une toute petite voix.
— Pourquoi ? Qu’attends-tu de moi, Nathaniel ?
— Euh…
Je le vois se creuser les méninges afin de trouver une réponse. Toutefois, après plusieurs secondes de mutisme, je lui viens en aide :
— Laisse tomber, veux-tu. Tu as ta vie, j’ai la mienne. Nous sommes trop différents l’un de l’autre. Ça ne collera jamais entre nous. J’ai déjà commis cette erreur une fois et je ne recommencerai pas.
— De quoi tu parles ? me demande-t-il, visiblement perdu.
— J’ai tenu ma part du marché. Tu as eu ta troisième rencontre, je n’ai plus d’obligation envers toi. Retourne à ton existence. La mienne et la tienne ne sont pas faites pour vivre ensemble. Au revoir, Nathaniel.
Sur ce, j’enfile mon casque, démarre ma moto, puis prends la route sans un regard en arrière. J’en ai terminé avec lui et avec ce monde qui ne sera jamais le mien.
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