Angel Ice (French Edition)
ch019
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Angela
Je me trouve en plein cauchemar et ai rêvé ces douze dernières heures,
non ? Tout cela ne peut être réel, si ? Je n’ai pas pu passer de la fille avec une possible carrière devant elle, à une étudiante complètement fauchée, au chômage et sans avenir, en moins d’une journée ?
Oh, bordel, je me suis fourrée dans une sacrée galère. Par quel moyen
vais-je me sortir de ce pétrin ? À moins d’un miracle, je n’en ai pas la moindre idée.
Je n’ose imaginer ce qui pourrait arriver de pire. Que le doyen me
contacte pour m’annoncer que lui aussi me vire de l’université ? Au point où j’en suis, ça m’enlèverait une grosse épine du pied. Car qui dit plus de fac dit fin des frais de scolarité à payer.
Au même instant, mon téléphone se manifeste de nouveau. Effrayée à
l’idée qu’il s’agisse effectivement du doyen, je ne décroche pas et le laisse sonner.
Après un petit moment, il cesse de carillonner, mais retentit quelques
secondes après pour me prévenir qu’il y a un nouveau message sur ma boîte vocale. M’annoncerait-on mon renvoi via mon répondeur ? Je ne pense pas, non.
Légèrement rassérénée, j’écoute le message. Blair.
« Salut, ma belle. Tu dois déjà être au travail, je ne te dérange donc
pas plus longtemps. C’était juste pour te souhaiter un joyeux Noël. Tu me manques. Si seulement tu te trouvais, ici, avec moi. Appelle-moi quand tu le pourras ! Bye ! »
Je la rappelle immédiatement. Après tout, je n’ai rien de mieux à faire. Et m’épancher un peu sur l’épaule de ma meilleure amie ne pourra pas me causer davantage de mal. Si ça se trouve, elle aura peut-être une solution à me soumettre pour m’extirper de mon merdier.
— Joyeux Noël, ma belle, me répond-elle dès la deuxième sonnerie.
— Joyeux Noël à toi aussi. Alors, c’est comment la Floride ?
— Génial. Il fait super beau, environ vingt degrés. Je me promène sans ma doudoune. Le Paradis ! Hier, je suis allée me balader sur la plage en bikini. En revanche, je ne me suis pas baignée, l’eau était trop froide. Et toi, New York ?
— Au ressenti, je dirais que les températures sont également de vingt degrés… en dessous de zéro. Honnêtement, ça caille. Sinon, moi aussi, je suis allée me promener sur la plage. Contrairement à toi, je portais un anorak, des gants et une écharpe. J’ai assisté au lever de soleil, magnifique.
— De quelle plage tu parles ? me demande-t-elle, intriguée. Et je reconnais ce ton faussement enjoué, que me caches-tu ?
— Je me suis octroyé une petite virée à Montauk.
— Montauk ? Mais c’est genre à plus de deux-cents kilomètres de New York ! Qu’es-tu allée fabriquer là-bas ?
— Il s’agit d’une longue histoire. Pour résumer : j’avais besoin de m’échapper, alors j’ai roulé et j’ai atterri dans l’East Hampton, sans m’en rendre compte.
— Pourquoi avais-tu besoin de t’échapper ? Angie, dis-moi ce qu’il se passe. Je m’inquiète.
Effectivement, je l’entends dans sa voix. Donc, je lui raconte tout ce qu’il s’est produit ces douze dernières heures dans ma vie.
— C’est de l’abus de pouvoir ! s’enflamme-t-elle aussitôt dès que j’ai terminé de tout lui relater. Elle n’a pas le droit !
— Et pourtant…
— Mais… Que vas-tu faire ? me demande-t-elle, affolée.
— Je n’en ai pas la moindre idée, lui avoué-je dans un soupir de dépit. Je vais essayer de me trouver un autre boulot. Malheureusement, je crains que personne ne veuille m’embaucher. Il faudrait être inconscient pour se mettre à dos la femme du gouverneur. Du coup, on va me renvoyer de la fac, car je ne pourrai jamais payer mes frais de scolarité et vais devoir rentrer en Alaska.
— Non, impossible. Il doit bien y avoir un autre moyen… — S’il y en a un, je ne vois pas lequel.
— J’en parlerai avec Papa. Il pourra certainement te conseiller, à
défaut de t’aider, car j’imagine que tu refuses toujours notre proposition de prêt.
— C’est inconcevable.
Nous marquons une pause. Pendant ce temps, j’entends presque les
rouages de son cerveau se mettre en branle.
— Et ton entretien, ça a donné quoi ? me demande-t-elle subitement. — J’ai dû le refuser, lui avoué-je.
— Pourquoi ?
Ça m’embête de lui révéler également cette déconfiture-là. Mais quitte
à me confier, autant vider mon sac en entier, non ?
— J’ai couché avec le PDG. Tu sais le mec de samedi soir, en boîte…
Eh bien, je te le donne en mille, c’était lui. Je ne le savais pas. Je l’ai découvert lundi en plein milieu de l’entretien quand il s’est pointé pour y assister.
— Oh, merde ! s’exclame-t-elle.
— Exactement. Tu as parfaitement résumé la situation. Ne t’inquiète
pas pour moi, je ne baisse pas les bras. Je me sortirai de cette panade.
Je positive autant pour elle que pour moi. Il nous faut garder espoir.
Autrement, que nous reste-t-il ?
— S’il te plaît, Angie, jure-moi de ne pas quitter la ville. J’avance
mon vol et rentre plus tôt. Je t’aiderai…
— Ce n’est pas nécessaire. Reste auprès de ta famille… — Non, toi aussi, tu représentes ma famille, m’interrompt-elle dans
ma tentative pour qu’elle renonce à ses projets. Mes parents comprendront. À très vite, et ne prends aucune décision sans m’avoir consultée avant.
— Je te le promets.
Je raccroche, rassurée à l’idée que Blair revienne bientôt à la maison.
En même temps, je culpabilise qu’elle raccourcisse son séjour en Floride à cause de moi. Je suis bien placée pour savoir combien chaque moment passé avec ses proches se révèle précieux.
Après ma conversation avec ma meilleure amie, et n’ayant rien d’autre à fabriquer, je m’octroie une petite sieste. Je dors d’un sommeil de plomb durant plusieurs heures. À mon réveil, je me sens ragaillardie, mais j’ai à peine ouvert les yeux que la réalité de ma situation s’impose à mon esprit et je me mets à paniquer quant à mon avenir. Que vais-je devenir ? Je n’ai pas envie de rentrer en Alaska ; en tout cas, pas maintenant. Pas avant que je n’aie achevé la mission que je me suis fixée en débarquant dans la Grosse Pomme. Alors, que dois-je faire pour continuer à habiter ici ?
Au lieu de demeurer claquemurée dans mon appart’ à ressasser encore et encore mes craintes, au risque de devenir folle, je décide de sortir m’aérer l’esprit. Après un crochet par le Delice Coffee pour récupérer mon chèque ainsi que mes affaires qui traînaient là-bas, je descends dans la première bouche de métro et me rends dans Manhattan. Je me balade dans les rues, espérant voir surgir un miracle de Noël.
Je traverse la Cinquième Avenue jusqu’au Rockefeller Center où je marque une petite pause. Je m’installe sur un banc, près du gigantesque sapin et observe les gens patiner en contre-bas. Je contemple les amoureux tournoyer autour de la piste, main dans la main. Je rigole des personnes qui essayent des acrobaties, les ratent et tombent. Je m’attendris en admirant des parents tentant d’apprendre à leurs enfants à tenir debout sur la glace. Face à ce spectacle, une bouffée de nostalgie s’empare de moi. Je n’ai pas approché une patinoire depuis plusieurs années, et me retrouver assise, là, se révèle aussi douloureux que si l’on m’enfonçait un couteau dans le ventre. Néanmoins, je ne parviens pas à en détacher mon regard.
Tu deviens maso’, ma pauvre fille, me dis-je en mon for intérieur, tout en cherchant en moi la volonté de me lever et de déguerpir lorsqu’un mouchoir blanc apparaît devant mon champ de vision.
Je sursaute et me tourne vers l’individu qui s’est discrètement installé à côté de moi.
— Merci, néanmoins, ce n’est pas nécessaire !
— Personne ne devrait pleurer le jour de Noël, me répond l’homme âgé d’une bonne cinquantaine d’années, d’une voix compatissante.
— Je ne pleu..
— Tst… si, vous pleurez. Vos larmes en sont témoin.
En passant mes doigts froids sur mes pommettes, je les découvre, en effet, humides. Je les essuie, rageuse de m’être laissé aller en public, et scrute mon inconnu. Il a des cheveux poivre et sel, coiffés vers l’arrière, des yeux bleus ainsi qu’un visage avenant qui me paraît tout de suite sympathique.
— Que fait une jeune fille, comme vous, toute seule sur un banc à
regarder les gens s’amuser un jour de Noël ?
— Je pourrais vous poser la même question.
— Je me sens trop vieux pour le patinage.
— Vous n’êtes pas si âgé…
— Pourtant, mes jeunes années sont loin derrière moi. Et vous,
pourquoi n’allez-vous pas patiner ?
— Ce n’est plus mon truc. Avant, dans une autre vie, oui… mais plus
maintenant, lui avoué-je dans un souffle.
— Alors, pourquoi restez-vous assise, là, toute seule, à regarder vos
amis s’amuser sans vous ?
— Non, je suis vraiment toute seule.
— Pas de famille ni d’amis ?
— Je n’ai plus que mon grand-père et il vit loin d’ici. Quant à mes
amis… disons qu’ils passent les fêtes avec leurs proches.
— Ils ne vous ont pas conviée à les suivre ? s’enquiert-il, étonné. — Si, évidemment. Malheureusement, je devais travailler. — Devais ?
— Hier encore, j’avais deux boulots, me confié-je presque
naturellement. J’ai perdu le premier à cause de la mère de mon ex qui me déteste, et le deuxième, en guise de représailles, ce matin.
De plus en plus étonnée de me laisser si facilement aller à la
confidence, je marque une pause, avant de finalement poursuivre :
— Pardon, Monsieur, je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela. — Ne vous excusez pas, je vous ai interrogée. Ma solitude, je la dois
au décès de ma femme, il y a trois ans. Je n’ai pas de famille, m’explique-t-il comme un juste retour des choses. Avec mon épouse, nous adorions venir ici, le jour de Noël. Malgré son départ, je continue notre tradition en mémoire à ces moments passés ensemble.
— Je suis désolée pour vous…
— C’est la vie, balaye-t-il mes condoléances d’un geste de la main.
Au fait, je m’appelle Robert, et vous ?
— Angela, lui réponds-je en lui serrant la main.
— Vous disiez tout à l’heure que, dans une ancienne vie, vous avez été patineuse. Vous étiez douée ?
— Oui, plutôt. Pourquoi ? lui demandé-je, intriguée de savoir où il veut en venir.
— Assez pour aider un homme de mon âge à remonter sur des patins sans se casser un membre ?
— Je ne sais pas, avoué-je dans un soupir. Ça date d’il y a vraiment longtemps…
— J’ai bien envie de tenter le Diable, aujourd’hui. Et vous ? Vous me suivez ?
Il me lance un défi. En voyant les autres tournoyer sur la piste, je me sens irrémédiablement attirée par eux malgré l’instinct de rejet qui m’a tenaillé les tripes, juste un peu plus tôt. J’ai envie de les rejoindre, de les imiter. Ça me surprend, car je pensais cette période de mon existence révolue. Pourtant, je dois me rendre à l’évidence, la glisse me manque terriblement. Aussi bizarre que ça puisse paraître, je sens la compétitrice renaître brièvement de ses cendres.
— D’accord, j’accepte.
Sans perdre une seconde, au risque de me défiler, je me lève d’un bond et entraîne Robert jusqu’au comptoir où nous réglons nos entrées. Nous y récupérons également des patins, qui, contrairement à ce que j’aurais pu craindre, s’avèrent de très bonne qualité, pour une location.
Je les échange contre mes baskets et les chausse. La sensation qui s’empare de moi, à cet instant précis, me fait frissonner. Je tremble à la fois de terreur – je n’en ai pas enfilé depuis un bail et je doute de savoir encore m’y prendre –, et d’excitation. L’adrénaline coule à flots dans mes veines à la perspective de ce qu’il m’attend. J’ai l’impression d’avoir espéré ce moment depuis une éternité.
— On y va ? me demande Robert juste avant de poser le premier pied sur la glace.
J’inspire profondément, puis hoche la tête en signe d’acquiescement. Il me tend la main, m’aide à franchir la petite marche avant de m’emboîter le pas. Alors que je m’élance sur la piste, je reste bouche bée par ce que je découvre et m’arrête sur le bord.
— Je croyais que vous n’en aviez pas fait depuis longtemps, commencé-je en constatant que Robert n’a rien d’un novice.
— Je n’ai jamais insinué cela. J’ai juste dit que je me sentais trop
vieux pour le patinage, réplique-t-il en effectuant un demi-tour pour freiner et se positionner juste à côté de moi.
— Donc, vous m’avez menti.
— Juste un peu, je l’admets. Veuillez me pardonner, je n’ai pas aimé
vous voir seule sur ce banc, si malheureuse.
— En clair, vous vouliez m’aider.
— Exact. Allez, venez, Angela. Montrez-moi ce dont vous êtes
capable, me défie-t-il de nouveau.
OK, il m’a bernée une fois. Maintenant, il va voir ce qu’il va voir. Je commence à patiner lentement, le temps pour moi d’assimiler ces
sensations oubliées. Tout en glissant, j’ai l’impression de revivre, comme si mon corps se trouvait en sommeil depuis toutes ces années et se réveillait brusquement de sa longue léthargie. Sans m’en rendre compte, j’accélère. Robert tente de me suivre, or j’avance tellement vite et zigzague avec une telle aisance entre les autres patineurs que, très rapidement, il abandonne et poursuit à son rythme. Je ne tarde pas à le rattraper après avoir achevé mon tour.
— Vous êtes vraiment doué, Robert, lancé-je en me postant à son
niveau et en me calquant sur sa vitesse.
— Je vous retourne le compliment, Angela. Pourquoi avez-vous
arrêté ? me demande-t-il en pointant du menton mes pieds.
— C’est une longue histoire et je n’aime pas en parler, avoué-je en
chassant de ma tête toutes les images que sa question entraîne dans son sillage.
— Alors, je ne vous embêterai pas avec cela. Avez-vous participé à
des compétitions ?
— Oh que oui ! m’exclamé-je en souriant aux souvenirs de tous les
trophées que j’ai amoncelés au fil des années. Pendant un temps, je ne vivais que pour cela.
— Jusqu’où êtes-vous allée ? s’enquiert-il, curieux. — Avant que je mette fin à ma carrière, j’étais en passe d’être
sélectionnée pour participer aux Jeux olympiques, admets-je en éprouvant une grande fierté. Mais… ma vie a été bouleversée et j’ai tout stoppé.
— Très impressionnant, siffle-t-il, admiratif. J’aimerais bien voir
comment patine une championne !
D’un geste de la main, il m’invite à lui montrer de quoi je suis capable. Il désigne le milieu de la piste quasiment désert. La plupart des personnes restent sur les bords, près des rambardes de sécurité et le centre se révèle peu fréquenté. Actuellement, il n’y a que deux garçons, de quinze ou seize ans, qui font les marioles avec leurs patins de hockey.
— Je ne suis pas sûre, Robert, hésité-je. Je n’ai pas les bons patins pour cela.
— Essayez, ça ne coûte rien, insiste-t-il en s’arrêtant. Si vous tombez, je vous promets de ne pas rire. Si vous vous blessez, je vous amènerai moi-même à l’hôpital et paierai vos soins. Vous voyez, vous n’avez rien à perdre.
En même temps qu’il m’encourage, les deux jeunes hommes délaissent leurs pirouettes, prennent place auprès de Robert et crient :
— Ouais, vas-y !
— Allez, Angela, renvoyez ces freluquets à leur place en leur dévoilant ce qu’est une vraie championne !
Voyant ma réticence, les deux adolescents se mettent à me huer et à me traiter de « poule mouillée ». Leur chahut ne passe pas inaperçu et commence à attirer l’attention sur nous. Au bout de deux minutes, plusieurs dizaines de personnes se trouvent rassemblées autour de nous, à tenter de comprendre la cause d’une telle agitation.
Maintenant que la foule s’y est mise, je ne peux plus me défiler. Je n’ai pas d’autre choix que celui de me lancer. Sans trop réfléchir, j’effectue un tour de piste en prenant de plus en plus de vitesse. Puis, je laisse mon corps agir instinctivement. Étrangement, je lui fais davantage confiance qu’à mon cerveau qui, lui, ne cesse de m’envoyer des signaux d’alerte : « Gare à toi, mauvaise idée, tu vas te blesser… »
Je commence en exécutant quelques petits sauts de valse afin de m’habituer à la réception, quelques arabesques dans le but de tester ma souplesse et une petite pirouette simple pour jauger de mon centre de gravité.
À chaque figure, j’entends les exclamations des gens m’entourant. Ils scandent mon prénom et applaudissent. Je suis galvanisée par tant d’acclamations et j’éprouve le désir de leur en mettre plein la vue. Je ne le devrais pas. Pour une première, après plusieurs années, c’est déjà pas mal. Pourtant, plus je patine, plus je gagne en assurance, et plus j’ai envie de me surpasser.
Je réalise une Biellmann1, puis j’enchaîne avec une combinaison de
sauts avant de me lancer à pleine vitesse dans une pirouette combinée. Je me sens pousser des ailes et prête à tout. En dépit de lames non adaptées à ce genre de pratique, je m’aventure malgré tout dans des acrobaties plus
compliquées : Salchow2 3 , Flip…
Hélas, au beau milieu d’un Axel4, mon intrépidité me perd. J’ignore
ce qu’il m’arrive. D’un seul coup, alors que je tourbillonne dans les airs, des flashs violents d’images et de cris surgissent devant mes yeux. Ces quatre dernières années, je me suis pourtant efforcée de les oublier. Aujourd’hui, ils rejaillissent avec force : la route, les tonneaux de la voiture, les hurlements, les faibles gémissements de mon petit frère, puis le silence. Ce silence de mort.
Perdue dans ces réminiscences, je me déconcentre. Je loupe
royalement ma réception. Mes pieds touchent la glace, puis mes fesses, mon dos, une épaule et ma tête. Cette dernière la heurte violemment. Quoiqu’un peu sonnée, je demeure consciente et perçois une certaine agitation autour de moi. Mais je reste paralysée à revivre ce jour maudit où mon existence s’est effondrée devant mes yeux.
Une main gantée de cuir, se posant sur ma joue, me sort du maelström
de souvenirs dans lequel je suis plongée. Le visage de Robert apparaît dans mon champ de vision. Il se penche sur moi, un pli d’inquiétude barrant son front. À cet instant précis, je reprends corps avec la réalité, allongée sur la glace, gelée et contusionnée de partout.
— Angela, vous allez bien ? me demande-t-il, alarmé. — Oui, ça ira. J’en ai vu d’autres, le rassuré-je en me redressant. Je
vous avais prévenu, je suis rouillée.
Il dissimule mal son rire de soulagement et m’aide à me remettre
debout.
— Non, vous étiez spectaculaire. Pour la peine, je vous offre un
chocolat chaud, m’invite-t-il.
En retournant vers la sortie, je masse mon postérieur ainsi que mon
épaule endolorie. Pendant tout le temps où nous buvons notre cacao, il ne cesse de me complimenter sur mes exploits. Je l’écoute, mais je ne parviens pas à m’en enorgueillir. En fait, je me trouve nulle.
Lorsque nous nous apprêtons à nous dire au revoir, un employé de la
patinoire surgit près de nous.
— Excusez-moi de vous déranger, Mademoiselle. Voilà, je m’appelle Drew, je suis le manager de la patinoire et j’ai assisté à votre show. Vous étiez sensationnelle…
— Surtout ma chute, maugréé-je, amère.
— J’imagine que vous avez déjà un boulot, continue-t-il comme si je n’avais rien dit. Mais si ça vous intéresse, nous recherchons quelqu’un pour donner des leçons de patinage…
— Oui, ça m’intéresse ! m’écrié-je subitement, en le coupant au milieu de sa phrase. Quand pourrai-je débuter ?
— Dès demain. Ça vous convient ?
— Parfait. Alors, à demain Drew. Au fait, je me prénomme Angela.
— Oui, je sais. Tout le monde le sait.
Je le regarde partir et constate que mon petit numéro n’est vraiment pas passé inaperçu. Je ne l’avais pas encore remarqué, mais, en effet, toutes les personnes présentes me dévisagent. Elles semblent parler de moi. Je me sens subitement gênée d’être aussi populaire.
Ne supportant plus leurs regards, je remercie chaleureusement Robert pour ce moment en sa compagnie, puis fuis dans la première bouche de métro venue afin de rentrer chez moi.
Une fois au loft, je file dans ma chambre pour m’examiner de pied en cap devant le miroir. Un vilain hématome me barre l’épaule et une belle bosse gonfle sur l’arrière de mon crâne. En dehors de cela, pas de gros bobos à l’horizon. J’ai vraiment eu de la chance.
Je n’en reviens pas d’avoir déniché un job avant même d’avoir commencé à chercher. Tout à l’heure, je me trouvais au trente-sixième dessous, incertaine quant à mon avenir. Maintenant, j’ai envie de sauter de joie, car une nouvelle porte vient de s’ouvrir devant moi. Et pas n’importe laquelle ! Partager ma passion ! Finalement, les miracles de Noël existent !
La seule ombre au tableau est cette nouvelle notoriété. Demain, les gens continueront-ils à parler de moi ? Personnellement, je n’en ai pas très envie. Ma prestation m’a permis d’obtenir un emploi et je n’en demande pas plus. L’idéal serait que, dorénavant, je passe inaperçue. Que personne ne me reconnaisse. Mais avec mes cheveux noirs et roses, je demeure facilement identifiable. Il faut donc que je change cela.
Je me rends dans ma salle de bains, ouvre un placard et en sors une boîte de coloration. Depuis plusieurs années, j’ai pris l’habitude de changer de couleur de cheveux dès que quelque chose d’important survenait dans mon existence. Par exemple, auparavant, j’arborais un auburn afin de souligner mon entrée à la fac. Ou plus récemment, suite à ma rupture avec Chris, j’ai opté pour le tie and dye quand j’ai accepté notre séparation, en m’apercevant que je n’éprouvais plus rien pour lui. À ce moment-là, je me sentais prête à tourner la page et à avancer.
Aujourd’hui, j’ai également la sensation d’être sur le point de débuter
un nouveau chapitre de mon histoire. Et pour marquer cet instant important, ce sera… Je jette un coup d’œil au carton que je tiens dans mes mains et y lis : noisette.
Pourquoi pas ? Je n’ai jamais testé cette teinture sur moi, alors quoi de
mieux que la nouveauté pour marquer mon nouveau boulot et ma nouvelle vie ?!
1. Inventée par la patineuse Suisse, Denise Biellmann. Pirouette où
le patineur attrape à deux mains l’une de ses jambes et la maintient
en extension au-dessus de la tête.↩
2. Saut de carre dont l’appel s’effectue sur la jambe gauche et la
réception sur la droite en effectuant une rotation en l’air (deux pour
un double).↩
3. Saut en piqué dont l’appel s’effectue en carre arrière intérieure du
patin porteur. Ensuite le patineur pique son patin libre dans la glace avant de se propulser en l’air pour une rotation. La réception se fait
sur la carre extérieur du patin piqueur.↩
4. Saut de carre dont l’appel s’effectue en avant sur la jambe gauche
et la réception sur la droite en arrière en effectuant un tour et demi en
l’air.↩
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