Angel Ice (French Edition)

Céline Chaudey · Chapitre 34 sur 46

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Angel Ice (French Edition)

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Angela

 

Beaucoup plus tard, j’erre dans l’appartement à l’instar d’une âme en peine. Nathaniel a dû m’abandonner pour travailler un peu. New York a peut-être pris quelques congés, ce n’est pas le cas de tout le monde, notamment du PDG de Winthrope Investissement. Voici des heures qu’il est enfermé dans son bureau pendant que, moi, je l’avoue, je tourne en rond, complètement désœuvrée.

D’habitude, les rares fois où je bénéficie d’un jour off, j’ai du travail sur la planche : ménage, lessives, courses, révisions… J’ai déjà rangé et nettoyé la cuisine, lavé, puis mis à sécher mes vêtements de la veille. J’ai également appelé Blair pour savoir comment elle va aujourd’hui, avec toute cette neige qu’elle exècre au plus haut point. Toutefois, étant donné qu’elle se trouve chez Silas, la conversation a tourné court. Même si elle ne me l’a pas dit textuellement, j’entendais, dans sa voix, combien elle n’aspirait qu’à le rejoindre au plus vite afin de profiter pleinement de cette journée offerte par mère Nature.

Comme je la comprends… Moi aussi, j’aimerais faire de même avec Nathaniel, mais une urgence au boulot l’accapare. Wall Street a peut-être gardé ses portes closes aujourd’hui, le monde continue de tourner malgré tout.

En passant la tête par la porte entrouverte de son bureau pour voir où il en est, je le découvre en pleine conversation, le téléphone greffé à l’oreille, le regard rivé à son écran d’ordinateur. Du coup, je rebrousse chemin et retourne dans le salon où je tente désespérément de me dénicher une occupation en attendant qu’il termine.

Au passage, j’effectue un crochet par la cuisine. Je me prépare un thé,

puis m’assois sur le canapé, à côté de la baie vitrée, face au feu de cheminée. J’allume la télévision, effectue un zapping fou, cependant aucun programme ne retient mon attention. Excédée, j’éteins le poste et vais jeter un œil à la bibliothèque qui tapisse tout un pan de mur. J’y découvre de nombreux ouvrages en lien avec le monde financier, l’économie ainsi que de nombreux classiques de la littérature tels qu’Hemingway, Steinbeck, Poe…

Je m’empare d’un livre traitant de l’art du trading et retourne sur le

sofa. J’en lis plusieurs pages. Même si l’auteur semble parfaitement maîtriser son sujet, je surprends, très vite, mes pensées s’égarer et s’envoler vers l’Alaska.

J’ignore pourquoi. Peut-être à cause de toute cette neige. Elle me

rappelle tellement ma région natale. Il me suffit de regarder dehors, de voir les flocons tomber en abondance, les rues recouvertes d’un épais manteau blanc, les employés de la voirie tenter de déblayer la Cinquième Avenue, les arbres de Central Park ployer sous le poids de la poudreuse accumulée sur leurs branches pour avoir l’impression d’être de retour à la maison. Cependant, songer à ma région natale me rend nostalgique et me fait prendre conscience combien elle me manque, plus particulièrement mon grand-père. Je ne cesse de penser à lui et de me demander comment il se porte en ce moment, ce qu’il a chassé dernièrement, s’il mange correctement et en quantité suffisante pour supporter le froid…

Ces inquiétudes tournent en boucle dans mon esprit à l’instar d’un

vieux disque rayé. Finalement, au bout d’un moment à les ruminer, je ne tiens plus. Je dois entendre sa grosse voix bourrue, mais si tendre à mon oreille… autrement, je risque de devenir folle. Ni une ni deux, je récupère mon téléphone que j’avais posé sur la table basse, et l’appelle.

Les sonneries s’égrènent les unes après les autres sans que personne

ne décroche. Après plusieurs minutes, je raccroche et recompose son numéro illico. Idem. Je recommence ainsi trois fois de suite avant de déclarer forfait, forcée d’admettre qu’il n’est pas chez lui.

Terriblement déçue, et mon angoisse à son summum, je tente de me

rassurer en me disant qu’il a dû partir en forêt relever ses pièges, ou bien carrément aller en montagne pour chasser l’orignal…. À cette idée, je l’imagine, avec sa longue barbe jaunâtre recouverte de glace, son vieux bonnet rouge que ma grand-mère lui avait tricoté peu de temps avant sa mort, entouré de ses chiens, son fusil sur l’épaule crapahutant des heures entières en quête d’une proie à abattre.

Je repose mon portable sur la table, remonte mes jambes devant moi et bois mon thé en contemplant l’extérieur. Depuis que j’habite ici, New York ne m’a jamais paru aussi tranquille et silencieuse. Les vrombissements des moteurs perpétuels, les coups de klaxons pourtant omniprésents, ont disparu. De temps en temps, je perçois les sirènes des véhicules d’urgences qui sillonnent la Grosse Pomme. Hormis cela, c’est le calme plat. Ça arrive si rarement que j’en ai la chair de poule. On se croyait dans une ville fantôme ou bien dans un film catastrophe du genre « Le jour d’après ».

— Pardonne-moi, mon ange, s’excuse Nathaniel en débarquant dans la pièce. Il fallait absolument que je règle ce problème…

Je me trouvais tellement plongée dans mes élucubrations que je ne l’ai pas entendu arriver.

— Ça ne fait rien, balayé-je ses excuses dans un sourire.

— Tu veux boire quelque chose ? Un thé ? me propose-t-il en se dirigeant vers la cuisine.

— Non, merci. Si j’en bois une tasse de plus, je vais me transformer en madame Samovar.

— En qui ? Je ne connais pas cette madame Savomar…

— Madame Samovar, le reprends-je. Il s’agit de la théière dans « La Belle et la Bête ».

— Ah, d’accord, jamais vu. Est-ce que tu as pu joindre Blair ? me demande-t-il pendant qu’il se prépare un café.

— Oui, lui réponds-je. Elle est chez Silas, et ils vont bien, même très bien. Ils semblaient très heureux d’être bloqués ensemble.

— Moi aussi, je suis content d’être bloqué avec toi, réplique-t-il en me rejoignant, son mug à la main.

Il s’assoit sur le canapé, à côté de moi. Aussitôt, son bras s’enroule autour de mes épaules et m’attire à lui. Blottie contre son torse, je retrouve avec délice la chaleur de son corps et, pour la première fois depuis des heures, je ne me sens plus seule.

— Pareillement, je souffle, heureuse, en m’enfonçant davantage dans son étreinte.

— Dans ce cas, qu’y a-t-il ? Quand je suis entré, tu paraissais à mille

lieues d’ici. Est-ce que tout va bien ? s’enquiert-il soudainement.

Il me dévisage, un pli d’inquiétude barrant l’espace entre ses sourcils. — Oui, bien sûr, tenté-je de le rassurer, ne voulant pas l’accabler avec

mes humeurs.

— Tu sais que tu peux tout me dire, rétorque-t-il, pas dupe pour deux

sous.

Il n’a pas besoin d’être télépathe pour savoir que quelque chose me

turlupine. Il lit en moi comme dans un livre ouvert, alors autant jouer la carte de l’honnêteté, et tout lui balancer.

— C’est rien, je t’assure. Je n’ai juste pas l’habitude de n’avoir rien à

faire, ça me perturbe un peu. En temps normal, je suis toujours très occupée. Par les cours, le boulot ou, tout simplement, les révisions…

— Tu n’as jamais eu cinq minutes à toi depuis ton entrée à la fac,

constate-t-il.

— Pas vraiment, non, confirmé-je. Je le savais d’avance et l’ai accepté

au moment où j’ai décidé d’étudier ici plutôt qu’à Seattle.

— Pourquoi es-tu venue à New York ?

— Ça s’avère un peu compliqué, débuté-je en baissant le nez et en

jouant machinalement avec mon bracelet.

— Nous avons tout notre temps, hasarde-t-il dans un murmure, dans

l’espoir que cela m’incite à me confier. Est-ce en lien avec ton bracelet ? J’ai remarqué que tu le portais continuellement, même sous la douche et quand tu dors. Pas une seule fois, je ne t’ai vue l’enlever.

— Il appartenait à ma mère, avoué-je d’une voix si faible que je doute

qu’il m’ait entendue, néanmoins je poursuis. Il s’agit de la seule chose que j’ai emportée d’elle.

Je marque une pause afin de déterminer ce que je veux lui dire ou non.

Me sens-je capable de tout lui raconter ? Suis-je prête à ce que quelqu’un connaisse la vérité sur moi, ma vie ? Et si je me jette à l’eau, comment le prendra-t-il ? Me regardera-t-il différemment ? Deviendrai-je quelqu’un d’autre à ses yeux ?

Il me suffit de l’observer, notamment ses prunelles grises, brillantes de

bienveillance, de tendresse et d’autre chose que je peine à définir, pour savoir que peu importe ce que je m’apprête à lui confier, je ne changerai pas à ses yeux. Cette certitude me pousse à m’ouvrir à lui, à exposer mon cœur et à lui montrer la blessure suintante le parcourant. Pour une fois, depuis plus de quatre ans, j’éprouve même le désir de partager le fardeau que je porte et de me soulager d’un peu de son poids.

Cependant, avant toute chose, j’ai besoin de m’assurer d’une chose :

— Ce que je vais te dire, personne n’est au courant, ni Blair et même pas Nick.

— Tu peux me faire confiance, mon ange. Jamais je ne dévoilerai ton secret à quiconque, m’assure-t-il comme si cette idée se révélait tout bonnement inconcevable.

— Très bien.

Maintenant, je ne peux plus reculer, je dois avancer et aller au bout. Je m’octroie quelques secondes dans le but de mettre mes esprits en ordre, puis je prends une profonde inspiration et me lance :

— Quand je me suis retrouvée seule, après que ma famille…

Je me sens obligée d’ajouter pour le resituer dans la période, toutefois un signe de tête m’apprend qu’il comprend parfaitement ce que j’insinue, alors je reprends :

— Quand je me suis retrouvée seule, j’ai eu beaucoup de choses à gérer, au niveau de la paperasse et plein d’autres trucs. Au milieu des papiers de mes parents, j’ai découvert mon certificat de naissance et également un certificat d’adoption à mon nom.

— Tu as été adoptée ? intervient Nathaniel, son intérêt piqué au vif.

— Ce n’est pas aussi simple que cela. Sur le premier, donc mon certificat de naissance, il n’y a qu’un nom d’inscrit : celui de ma mère.

— Et ton père ?

— Officiellement, je suis née de père inconnu, lui apprends-je en déglutissant pour avaler la boule nouant ma gorge.

— Et le certificat d’adoption ?

— Mon père, Jack, m’a adoptée quand j’avais un an. Je savais que mes parents s’étaient mariés après ma naissance. Alors, au début, j’ai supposé qu’il y avait eu un problème et que Papa n’avait pas pu me reconnaître. Toutefois, cette durée d’un an me gênait. Pourquoi aurait-il attendu aussi longtemps ? Et surtout, pourquoi une adoption et non une reconnaissance standard s’il était effectivement mon géniteur ? Bref, ça me turlupinait énormément et je ne pensais plus qu’à ça. Ça m’obsédait au point d’en perdre le sommeil et l’appétit. À cette époque, je vivais avec mon grand-père, le père de ma mère, Papa étant orphelin. Je l’ai supplié de m’expliquer, de répondre à toutes les questions que je me posais, et surtout, de mettre fin à toutes mes incertitudes. Il a rechigné pendant un moment, soi-disant pour mon bien. Il faut dire que je ne me trouvais pas au mieux de ma forme physique et psychologique. Mais quand il a vu dans quel état me plongeait ce mystère, il a fini par craquer et tout m’avouer.

— Et donc ?

— Ma mère dansait merveilleusement bien. À dix-huit ans, après

avoir obtenu son diplôme, elle a voulu tenter de faire de sa passion son métier. Mon grand-père n’était pas trop d’accord avec sa décision, néanmoins il l’a laissé partir en mémoire pour son épouse, qui aimait plus que tout voir sa fille danser. Du coup, ma mère a quitté l’Alaska pour New York. Elle a intégré une école où elle excellait. Elle se trouvait à rien de devenir danseuse étoile. En attendant, elle appartenait à une compagnie qui interprétait Le Lac des Cygnes, son ballet préféré, dans une petite salle de Broadway. Elle a incarné le cygne blanc durant un an. Pendant ce temps, elle aurait rencontré un homme. Je ne connais absolument rien de lui, ni son nom ni son prénom. Je n’ai aucune description. Un moment, après cette rencontre, ma mère est revenue en Alaska enceinte avec pour seul bagage, ce bracelet. Je ne sais rien de ce qu’il s’est passé entre eux ni même s’il connaît mon existence. Ma mère n’en a jamais rien dit, à quiconque.

— Et qu’a-t-elle fait ensuite ?

— Elle m’a portée, mise au monde et a oublié sa vie new-yorkaise au

point que même moi, sa fille, n’ai, pas un seul instant, eu vent de son séjour d’une année dans la Grosse Pomme. Puis, après ma naissance, elle a rencontré mon père, celui qui m’a élevée et aimée comme si je représentais la chair de sa chair. Ils se sont mariés et il m’a adoptée afin que nous portions tous les trois le même nom.

— Pourtant, ça a dû se savoir ! s’exclame-t-il subitement. Tu n’as pas

reçu de réflexion ? Par personne ? Quand tu étais enfant ?

— Non, pas une fois, lui réponds-je en secouant la tête de droite à

gauche. Ou, en tout cas, ça ne m’a pas marquée. J’imagine que les gens ont dû jaser au début, et que le scandale s’est vite essoufflé. De toute façon, connaissant mon père, personne n’aurait osé dire quoi ce soit à mon encontre.

— Il était policier, c’est bien cela ?

Je confirme d’un hochement de tête.

— Il était apprécié et respecté de tous. Cependant, tout le monde savait qu’il pouvait se transformer en véritable pitbull quand il s’agissait de ses enfants. Je l’ai vu une fois faire pleurer un gamin en lui fichant la peur de sa vie, car il embêtait mon frère. Selon moi, il n’existe pas meilleur père que lui. Je l’aimais tant. Il me manque tellement, à chaque instant, terminé-je d’une voix noyée par les larmes que je tente désespérément de contenir.

Néanmoins, ça ressemble à vouloir empêcher un tsunami avec une simple digue. Totalement illusoire. Et avant que je m’en rende compte, je me retrouve la tête nichée dans le creux de l’épaule de mon amant, à sangloter. Pendant ce temps, Nathaniel me berce dans ses bras en murmurant inlassablement : « Je sais, mon ange, tu n’es plus seule, je suis là maintenant… », jusqu’à ce que je parvienne à me calmer.

— Donc, tu es venue à New York dans l’espoir de trouver ton véritable père, c’est bien cela ? me demande-t-il tandis que j’essuie mes joues inondées avec les manches de mon sweat.

Je hoche de la tête pour seule réponse.

Cependant, retrouver mon géniteur représente bien plus qu’un simple espoir. Au moment où j’ai découvert son existence, ma vie s’avérait sens dessus dessous, après avoir été tragiquement chamboulée. Je ne comprenais pas pourquoi je continuais à respirer alors que mon frère ainsi que mes parents avaient, quant à eux, cessé de vivre. De plus, tous mes rêves venaient de m’être arrachés. J’avais tout perdu, ma famille, ma maison, ma carrière. Je n’avais plus rien, plus d’objectif, plus d’avenir. J’étais une coquille vide qui ne savait plus quoi faire de son existence.

Jusqu’au jour où j’ai découvert la vérité sur mes origines. Au début, ça a été un vrai cataclysme. Toutes mes certitudes avaient volé en éclats. Puis, au bout d’un moment, j’ai eu comme un déclic. J’avais un nouveau but à ma vie : retrouver cet homme.

Encore aujourd’hui, j’ignore si j’y parviendrai, néanmoins je sais une chose, je n’abandonnerai jamais.

Mais comment expliquer tout ceci à Nathaniel ? Comprendrait-il mes motivations ? Ne me considérait-il pas comme une folle d’avoir plongé dans une telle entreprise au péril de mon avenir ?

— Comment comptes-tu t’y prendre si tu ne connais rien de lui et n’as pour seul indice que ton bracelet ? me demande-t-il alors que je suis encore en train de réfléchir.

— Je n’ai pas uniquement cela, avoué-je en reniflant. Pour la première fois depuis le jour où je l’ai ceint, je détache l’anneau

en platine, orné de diamants, et tourne la main afin de montrer la marque rouge sur mon poignet gauche.

— J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’une banale tache de naissance

comme celle de tant d’autres personnes, lui expliqué-je.

Il s’empare de ma main et l’approche pour l’examiner de plus près. — On dirait… débute-t-il en la redessinant de l’index. — Un ange ? Oui. Mon prénom vient d’elle, d’ailleurs. Quand ma

mère l’a vue, juste après ma naissance, elle a décidé de me baptiser par rapport à elle. Tu peux le dire, elle n’a pas cherché bien loin, ajouté-je en riant avant de reprendre, plus sérieuse : après avoir appris pour mes origines, j’ai effectué quelques recherches. J’ai découvert qu’il ne s’agissait pas d’une tâche ordinaire. Elle s’avère héréditaire. Personne de mon côté maternel n’arbore la même, donc…

— Ton père ou ta famille paternelle devrait l’avoir. — Exactement.

Soudainement, je me sens plus légère, comme si un poids énorme

venait d’être retiré de mes épaules. Je peine encore à me rendre compte que je lui ai tout déballé. Jusqu’à présent, je n’ai jamais réussi à le faire. Ni avec Blair ni avec Nick. Pourtant, ils représentent les personnes dont je suis le plus proche au monde, en dehors de mon grand-père bien évidemment. Que cela signifie-t-il ?

Je tourne et retourne cette interrogation dans ma tête jusqu’à ce qu’un

déclic survienne dans mon cerveau.

Malgré mes incertitudes concernant notre avenir ou la durabilité de

notre couple, je prends conscience d’une chose : je suis tombée irrémédiablement et totalement amoureuse de lui…

 

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