Angel Ice (French Edition)

Céline Chaudey · Chapitre 45 sur 46 · partie 1/3

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Angel Ice (French Edition)

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

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Angela

 

Depuis que je vis à New York, j’ai assisté à je ne sais combien de

soirées mondaines. Cependant, pas une seule fois, je n’y suis entrée par la grande porte. Ce changement me paraît extrêmement bizarre. Au moment où je franchis le seuil du Plaza Hotel en compagnie de Nathaniel, Silas et Blair, j’ai l’impression de m’être trompée d’endroit, que ma place n’est pas ici, mais dans le quartier des employés.

— Tout va bien se passer ! murmure mon amant à mon oreille en

resserrant sa prise autour de ma main comme pour me prouver sa présence.

Ça doit bien faire la dixième fois qu’il me répète ces mêmes mots au

cours des dernières minutes. Plus exactement, depuis que la limousine, que Nathaniel a réservée pour la soirée, a démarré. Dès qu’elle a commencé à rouler, toutes mes angoisses ont rejailli. Depuis, je ne cesse de songer à tout ce qui pourrait mal se passer ce soir : et si, en mangeant, je me tâchais ou pire mon voisin ? Et si quelqu’un cherche à me parler, sans que je sache quoi lui répondre ? Et si madame Archibald était également présente, me reconnaissait et me fichait dehors ? Et si je commettais une bourbe, collais la honte à Nathaniel ? Et si… Et si…

Mon cerveau carbure à mille tours minute, ne me laissant aucun répit

au point que je remarque à peine le cadre mythique d’un des hôtels les plus célèbres de Manhattan. Je ne vois rien, ni le hall tout en marbre ni l’immense sapin de Noël près de la réception. À la place, je me concentre sur mes respirations. Je compte mes inspirations ainsi que mes expirations et garde le regard rivé sur ma meilleure amie qui marche devant moi avec Silas.

Vus de derrière, ils forment un très beau couple, tous les deux. Ils sont aussi élégants l’un que l’autre. Pour l’occasion, Blair a revêtu une robe courte beige, qui moule son corps comme une seconde peau, mettant ainsi en valeur ses courbes voluptueuses et sa taille fine. Elle a ramené ses cheveux en updo. Je sais qu’elle s’est maquillée façon smoky eyes et arbore la parure en rubis que ses parents lui ont offert à noël, assortie à ses stilettos.

Silas, à l’instar de Nathaniel, a enfilé un smoking noir, accompagné d’une chemise blanche. La seule différence vestimentaire chez les deux frères se situe au niveau de leur cou : un nœud papillon beige satiné pour le premier ; une cravate rose pour le second afin de coordonner leur tenue à nos robes.

— Je suis là, continue Nathaniel, tout en tentant de me rassurer, je ne te quitte pas d’une semelle.

J’ignore par quel miracle je parviens à détacher mon regard du couple devant nous et à lui sourire.

— Souviens-toi que je t’aime. Peu importe ce qu’il arrive ce soir, jamais ça ne changera, d’accord ?

— D’accord, opiné-je en tâchant de contrôler mes nerfs.

Comme s’il avait perçu que, enfin, je commençais à me détendre, il m’embrasse sur le front afin de ne pas risquer d’abîmer mon maquillage.

— Prête ? s’enquiert-il juste avant de pénétrer dans l’arène. 

Je hoche de la tête même si je doute l’être. Mais le serais-je vraiment un jour ? Je n’oublie pas la raison pour laquelle nous sommes ici, un soir de Nouvel An, et non ailleurs : la possibilité de dénicher une piste menant vers mon père biologique. Je ne dois pas perdre cet objectif de ma ligne de mire et rester focalisé dessus.

Juste avant d’entrer dans la fosse aux lions, je revérifie mon bracelet, bien décidée à le mettre en avant dans l’espoir de croiser quelqu’un qui le reconnaîtrait, puis avance d’un pas.

— Allons-y !

Même si je continue à surveiller le moindre de mes faits et gestes, la soirée se déroule comme dans un rêve. Comme promis, Nathaniel ne me lâche pas et demeure constamment à mes côtés. Il me présente à l’ensemble de ses connaissances comme sa petite amie, officialisant, ainsi, notre couple, à tout le gratin de New York. Je serre des dizaines, si ce ne sont pas des centaines, de mains au point d’avoir affreusement mal au niveau des métacarpes. Peut-on se briser les os à force d’avoir les doigts broyés par ceux des autres ?

Après quelques mondanités, le début du repas est annoncé. Au début,

je suis circonspecte devant mon assiette. Je ne me rappelle que trop bien ce qui peut s’y trouver et pense au nombre de fois où j’ai failli vomir à la simple énonciation de certains plats. Toutefois, après y avoir goûté, je comprends maintenant pourquoi les personnes en raffolent. Certains, et ce malgré leur nom ainsi que leur contenu, sont réellement divins, telles que les huîtres en gelée et sa crème fouettée au piment d’Espelette. En revanche, je n’ai pas réussi à me faire à l’idée de manger des escargots. Mis à part le côté limace, je n’ai franchement pas aimé la texture sous les dents. C’est… Rien que d’y penser, j’en frissonne de dégoût. Finalement, à part cela, le dîner se révèle absolument exquis.

Pendant tout le temps où nous nous régalons, l’ambiance à notre table

s’avère survoltée. Je pense même que les organisateurs y verront à deux fois avant d’installer ensemble les deux frères Winthrope et leurs compagnes. Nous rions, plaisantons comme si nous nous trouvions ailleurs qu’à un gala mondain.

L’alcool coulant à flots, mes compères en profitent allègrement. Moi

aussi, je dois l’admettre. Je n’ai bu qu’une seule coupe de Champagne à l’apéritif ainsi qu’un fond de vin durant le repas. Néanmoins, j’en perçois les effets. L’avantage à mon ébriété, c’est que je me sens extrêmement détendue. Je parviens à vraiment profiter de ma soirée et à passer un excellent moment.

Lorsque minuit sonne, nous nous souhaitons tous une bonne année.

Puis, Nathaniel m’amène sur la piste de danse. Il glisse son bras autour de ma taille, s’empare de ma main et se met à bouger au son de Frank Sinatra. Agrippée à son épaule, je me laisse guider, emportée par la voix du crooner.

Au moment où arrive la fin de la chanson, je m’attends à ce que

Nathaniel me libère, cependant il n’en fait rien. Il me garde là, contre lui et continue à tournoyer encore et encore. Les musiques défilent. Des couples se forment, se séparent avant que de nouveaux reprennent la place sans que nous le remarquions. Plus rien n’existe en dehors de nous, de cet instant.

Je me sens tellement bien, ici, dans ses bras. Si je pouvais formuler un vœu à l’heure actuelle, il s’agirait de : que ce moment ne s’arrête jamais, qu’il dure éternellement.

— Et les tourtereaux, nous appelle brusquement Silas, qui danse avec Blair à côté de nous. Ça vous tente d’aller terminer la soirée ailleurs ? Il est encore tôt. On pourrait aller en boîte, qu’en dites-vous ?

— Pourquoi pas, lui répond Nathaniel après m’avoir consultée.

Juste avant de partir, je m’esquive deux minutes aux sanitaires afin de soulager ma vessie pleine à ras bord et retoucher ma coiffure ainsi que mon maquillage. Je suis en train de réajuster ma robe après avoir achevé ma petite commission lorsque la porte des toilettes s’ouvre. J’entends plusieurs femmes – au moins trois à en juger le nombre de talons que je perçois claquer contre le sol en marbre –, entrer dans la pièce.

Je m’apprête à sortir de ma cabine quand l’une d’elles commence à parler. J’ai conscience d’être indiscrète, et que la décence me dicte de me manifester. Toutefois, je demeure là, sans bouger, horrifiée par leur propos.

— Vous avez vu les frères Winthrope ? Toujours aussi sexy.

— Oui, mais vous avez remarqué leurs cavalières ? Pauvre Mercedes, être remplacée par une gamine à peine sevrée. Quelle humiliation, ça doit être pour elle.

— Je sais de source sûre qu’elle l’a plaqué, non le contraire. Il doit faire sa crise de la quarantaine avant l’heure, vous ne pensez pas ? intervient une troisième voix.

— Tu dois arrêter de lire tes magazines de psycho à deux balles, la rabroue la première, celle qui trouve Nathaniel et Silas sexy. N’empêche, j’ai déjà vu cette fille quelque part. Vous vous souvenez de la réception de la semaine dernière ?

— Celle où une serveuse a balancé son plateau à la tête du pauvre Chris Archibald ?

— Oui, confirme-t-elle. Eh bien, il me semble que c’est elle, la serveuse en question. Elle n’a plus la même tenue ni la même coupe de cheveux ignoble. Toutefois, je suis quasiment sûre qu’il s’agit d’elle. Je la reconnais à ses yeux. Vous avez remarqué ses iris ? Ils sont assez frappants…

— Si tu le dis, je n’ai pas vu la scène, réplique la deuxième femme. — Et moi, je n’y étais pas. En revanche, j’en ai énormément entendu

parler.

— Mais si tu as raison, enchaîne la précédente à la première, celle qui

m’a reconnue. Que fiche-t-elle ici ? Qui l’a invitée ? Et surtout comment a-t-elle procédé pour mettre le grappin sur le beau Nathaniel Winthrope ?

— Eh bien… reprend la première.

Elle baisse la voix comme si elle s’apprêtait à révéler un secret d’État.

Désireuse de savoir ce qu’elle a à dire sur mon compte, je tends l’oreille, ne voulant en louper la moindre miette.

— J’ai entendu dire qu’elle aurait fait des avances, d’ordre sexuel, au

jeune Archibald et qu’il l’aurait éconduite. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle lui aurait balancé son plateau à la figure. Par la suite, Madame Archibald m’a expliqué qu’il s’agit d’une intrigante, cherchant par tous les moyens à entrer dans les hautes sphères de la mondanité, allant même jusqu’à vendre son corps, si vous voyez ce que je veux dire…

— Une escort girl ?

— D’après madame Archibald, oui.

— N’importe quoi ! s’insurge la troisième. Pourquoi Nathaniel

Winthrope engagerait une prostituée pour l’accompagner à cette soirée ? Il est riche, célibataire, beau comme un dieu. Il appartient à l’une des grandes familles de Manhattan. Il peut donc avoir toutes les filles qu’il veut juste en claquant des doigts.

— Peut-être pour ne pas venir seul ? suggère la deuxième. — Son frère l’accompagne. D’habitude, ça ne le gêne pas. — Oui, mais là, Silas est avec quelqu’un. Si ça se trouve, il n’avait pas

envie de tenir la chandelle entre les deux. Donc, il a payé cette fille…

Écœurée, je me laisse tomber sur la cuvette des toilettes et essaye de

ne plus entendre la suite de leur conversation qui tourne maintenant autour de Blair.

Dès que je ne perçois plus aucun bruit, j’attends encore un peu afin de

m’assurer que plus personne ne se trouve dans les parages. Puis, j’ose enfin sortir de ma cabine. Au même moment, mon amie entre dans la pièce et remarque immédiatement ma mine défaite.

— Angie, que t’arrive-t-il ? Que s’est-il passé ? me demande-t-elle

alors que je me précipite vers elle.

— Oh, Blair, ai-je juste le temps de dire avant de fondre en larmes.

Elle enroule ses bras autour de moi, avant de me laisser pleurer contre son épaule. Je sanglote tout mon saoul. À l’instant où mes larmes se tarissent enfin, elle s’empare d’une serviette, essuie mes joues barbouillées de dégoulinures de mascara.

En rejoignant la salle, nous découvrons Silas et Nathaniel plongés en pleine discussion avec un autre homme. Blair me propose d’aller les attendre à notre table. Néanmoins, je ne me sens pas capable de rester ici. Je ne supporte plus ses gens dont je perçois le regard haineux et désapprobateur me suivre pas à pas. Je n’ai qu’une envie : fuir cet endroit le plus vite possible.

Ma coloc’, pressée de savoir ce qu’il s’est produit aux sanitaires, accepte de m’accompagner dehors en attendant que nos mecs terminent leur conversation. Elle adresse un geste à Silas afin de l’informer que nous sortons, puis nous allons récupérer nos manteaux au vestiaire.

Je traverse le lobby comme si j’avais le Diable à mes trousses et quitte le Plaza Hotel aussi rapidement que mes talons de dix centimètres me le permettent.

Une fois à l’extérieur, j’ai l’impression de respirer de nouveau. J’inspire l’air glacial de cette nouvelle année et l’expire dans un nuage jusqu’à ce que je ressente un semblant de calme m’envahir. Dehors, le sol semble constellé de diamants. Grâce au soleil de la journée, la neige a fondu. Mais avec le froid polaire de la nuit, l’humidité qui recouvrait les trottoirs et les rues a regelé, formant une épaisse couche de verglas.

— Angie, parle-moi, me supplie-t-elle au bout d’un moment à m’observer aller et venir sur le trottoir.

Je m’arrête de marcher, lève le nez au ciel dont je ne distingue absolument rien à cause de la luminosité urbaine. Puis, après avoir avalé une grande goulée d’oxygène, je me lance et lui relate dans les moindres détails la conversation que j’ai surprise aux toilettes.

Lorsque j’achève mon récit, je dois la retenir par le bras afin de l’empêcher de retourner à l’intérieur, chercher les trois femmes et leur remettre les pendules à l’heure.

— Bordel, la salope, s’emporte-t-elle du coup à l’encontre de madame Archibald. Je te le promets, Angie, dès demain, j’irai la voir et aurai une petite discussion avec cet enfoiré de Chris et son abominable génitrice. Ils sont allés beaucoup trop loin. On ne peut laisser passer cela.

— Blair, tenté-je de l’arrêter, calme-toi. Ça ne servira à rien hormis de

t’attirer ses foudres. Le mal est déjà fait. C’est trop tard…

— Non, Angie, m’interrompt-elle avec véhémence. Je sais ce que tu

voudrais, mais hors de question. Je refuse que tu restes là, sans réagir une fois de plus. Tu es beaucoup trop clémente envers ces gens. Ils ne le méritent pas. Non contents d’avoir œuvré pour que tu perdes tes deux boulots, ils viennent de t’insulter et de t’humilier devant l’ensemble de la bonne société new-yorkaise. Ce sera quoi la prochaine fois, hein ?

Elle marque une pause le temps de reprendre son souffle, puis

enchaîne plus posément :

— Écoute, ma chérie, je suis née dans ce monde, j’ai grandi dedans et

je sais comment cela se passe. Toutes ces machinations et autres coups tordus pullulent. Quand ils ont un os à ronger, ils s’en délectent. Je n’ai pas envie que tu deviennes un de leur jouet qu’ils aiment malmener et torturer à leur guise.

Son argumentaire me laisse songeuse. Blair paraît si sûre d’elle. Et

moi, je demeure persuadée que si j’interviens maintenant, ça signifierait justement que j’entre dans leur jeu. Je leur montrerais qu’ils m’ont touchée et m’exposerais à davantage de bassesse du genre de ce soir.

En revanche, ma meilleure amie marque un point : que me réserve

madame Archibald pour la suite ? Jusqu’où est-elle capable d’aller ? Que peut-il y avoir au-delà de me faire passer pour une prostituée auprès des proches de Nathaniel ?

À cet instant précis, je pense aux répercussions qu’une telle rumeur

peut causer à ce dernier, au niveau de sa réputation, de sa carrière professionnelle.

Toutefois, je n’ai pas le temps de m’appesantir sur la question. Un

flash jaune apparaît dans mon champ de vision. Je tourne la tête dans cette direction et avise aussitôt un taxi en train de déraper sur le verglas.

La voiture zigzague dans tous les sens. Le conducteur essaye tant bien

que mal de contrôler son véhicule fou, sans succès. Il grimpe sur le trottoir et fonce droit sur nous.

Mon premier réflexe est de pousser Blair de toutes mes forces. Je la

vois atterrir sur les fesses contre la façade de l’hôtel, le regard lourd d’incompréhension, de peur ainsi que de douleur. L’espace d’un court instant, je crains de l’avoir blessée. Cependant, je ne m’attarde pas davantage là-dessus et file me mettre, moi-même en sécurité.

Je m’apprête à la rejoindre, au moment où mon talon se prend dans l’ourlet de ma robe. J’essaye de le dégager. Mais trop tard la voiture arrive à toute vitesse sur moi. Sans réfléchir, je plonge sur le côté, avec l’espoir de ne pas me faire rouler dessus. Malheureusement, dans l’urgence, j’ai mal anticipé mon coup et ma réception.

Ma tête heurte violemment le sol. Un sinistre craquement résonne dans mon crâne, accompagné d’une violente douleur. Mes oreilles bourdonnent. Ma vue se trouble. J’entends brièvement un bruit de carrosserie, Blair crier mon nom.

J’ai envie de lui répondre, de la rassurer. Seulement avant que je ne puisse esquisser le moindre geste, ma conscience faiblit. Mon corps s’engourdit. Je ne ressens plus rien, ni la souffrance ni le froid.

Un voile noir m’enveloppe et je sombre dans le néant.

À suivre…

 

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À tous ces anges partis trop tôt;

À tous ces parents brisés, persuadés que jamais plus

ils ne trouveront la paix

et le réconfort après une perte aussi cruelle…

Vos enfants vous observent, ils sont toujours là avec vous.

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Prologue

 

Sky

 

Une tombe aurait tout aussi bien pu être édifiée à mon nom, car mes

parents m’ont tout bonnement assassinée.

Ci gît : Sky Sullivan.

Elle n’avait pas dix-huit ans. Du talent, semble-t-il, et la vie devant

elle.

Ils devaient très certainement la détester étant donné qu'ils ont préféré

la sacrifier, lui infliger le pire châtiment qui soit : ne pas être maîtresse de son avenir, de ses choix.

Oui, ceci aurait pu être gravé sur ma sépulture, mais je suis toujours

vivante. Ou, du moins, il y paraît. L'oxygène circule dans la moindre de mes cellules. Mes membres se meuvent et me permettent d'aller d'un point A à un point B. Ô cruelle illusion ! Mon corps est le tombeau d’un amour inconditionnel qui n’a pas eu l’occasion de s’épanouir, de voir le jour, de grandir et me montrer le bonheur que cela aurait pu être.

 

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Chapitre 1

 

Lysandre

 

La migraine ne me quitte pas, j’ai la sensation que jamais plus elle ne s’en ira, qu’elle fait partie de moi. Elle semble avoir élu domicile sous mon crâne depuis ce qui me semble d’interminables heures. On se demande bien pourquoi ? 

J’ai encore abusé, hier soir, et chaque fois, je me promets de ne plus recommencer, mais est-ce que je tiens parole ? Non, bien sûr. Jamais. Je fous toujours en l’air mes promesses, surtout celles envers moi-même. Je me traîne laborieusement du lit pour mettre la main sur mon jean lorsqu’une notification enclenche la sonnerie de mon téléphone. Un rictus désagréable ourle mes lèvres. Je jalonne le parquet jusqu’à mon bureau. Mon portable est sur une pile de bouquins. Je ne me rappelle même plus comment il a atterri ici, je m’en fiche royalement.

Un numéro que je ne connais pas m’interpelle en haut de mon écran. En fronçant légèrement les sourcils, je le déverrouille histoire de lire le texto que j’ai reçu.

#Meurtrier. N’as-tu pas honte de ce que tu as fait ?

Ma respiration s’arrête subitement comme si l’on venait de m’infliger un coup violent au plexus. La sensation de manquer d’air me submerge, ma nuque, devenue tendue, se recouvre d’une fine pellicule de sueur. C’est quoi ce bordel ? Ce n’est même pas drôle !

Une raideur s’empare de mes phalanges, je manque de lâcher mon

cellulaire sur le sol, dû au choc. Ces mots sont d’une brutalité sans équivoque qui me font froid dans le dos. J’ignore qui est l’expéditeur de ce message, mais celui-ci a un effet dévastateur sur mon état déjà d’ordinaire plus que douteux. Je suis un drogué ni plus ni moins, avec des vices que je tente de camoufler. Par-dessus le marché, le manque de stupéfiants commence à me guetter, les insultes de ce genre font partie de la liste des choses qui me bouffent au quotidien. L’envie de me fourrer de la poudre dans le nez me prend, alors qu’il n’est pas encore neuf heures du matin. Je résiste. De toutes mes forces.

J’ai des choses à faire, je ne peux pas me permettre de me mettre

minable. J’ai rendez-vous sur le campus avec mon oncle : Jeffrey Carmichael, le doyen de Saint-Andrews, et également le frère de mon paternel. J’ignore ce qu’il me veut, mais je sais que si je ne me bouge pas comme prévu, il se pointera telle une fleur. J’aimerais éviter.

Non pas que j’aie des choses à cacher.

À part la drogue, je veux dire…

J’apprécie seulement d’avoir mon intimité. Je n’ouvre les portes du

domaine que lors des occasions spéciales, et elles s’avèrent plutôt rares. Je sais, je suis étrange. On pourrait se demander si je planque des cadavres dans mes placards avec cette méfiance. Or, les seuls potentiels problèmes que je pourrais dissimuler sont les démons qui squattent ma tête. Et ça, personne ne parviendra jamais à y entrer, c’est un coffre-fort blindé, impossible à démolir, y compris avec de la dynamite.

En soupirant, après avoir enfilé un jean propre et m’être douché en

seulement cinq minutes, je réponds au mystérieux inconnu qui se croit malin avec sa réflexion de merde.

#T’es qui ? Ce n’est pas drôle, connard !

Je balance le téléphone sur le matelas avant de mettre la main sur mes

pipettes de sérum physiologique planquées dans la table de nuit. Il faut que j’hydrate mes yeux, j’en possède, par conséquent, tout un stock. Cela m’aide à avoir une meilleure allure. J’essaie de ne pas oublier de m’en appliquer après avoir passé ma phase de descente. Sauf hier soir, je me suis endormi comme une loque.

Si je ne fais pas plus gaffe, Jeffrey va me griller et me défoncer, me faire la morale sur les risques que j’encours en me fourrant de la poudre dans le nez. Je n’ai pas envie d’entendre ces conneries, je sais parfaitement où je mets les pieds, c’est ça le pire ! Je préfère cela que de continuer à être pollué par les sombres pensées qui me hantent.

Je m’enfile un litre d’eau avant de grimper à bord de ma Porsche Cayenne. La vitre grande ouverte de ma portière, je me grille une clope afin de me détendre comme je le peux. Une autre habitude qui énerverait mon vieux, mais je n’en ai rien à foutre puisqu’il n’est jamais là. S’il n’y avait que lui qui était absent… Arf, je ne vais pas penser à ma mère, elle me ferait directement plonger ! Je n’ai pas besoin de ces foutues déserteurs !

Au moment où je franchis la pelouse entretenue du campus, je me rappelle que Jeffrey hait que l’on se balade dessus, je regagne donc le chemin bétonné. Il m’a tellement gonflé pour venir ici qu’il a plutôt intérêt à ce que ce soit important, autrement, je ne jure pas cher pour ses oreilles qui vont siffler. Je déteste être emmerdé pour que dalle, il le sait pertinemment puisque la patience n’est pas l’une de mes plus grandes qualités, loin de là. À supposer que je puisse en avoir, d’ailleurs !

— Qu’est-ce que tu fous là de bon matin ? m’interrompt une voix familière.

Je me tourne rapidement pour faire face à Logan Baxter, l’un de mes meilleurs amis. Du moins, quand il n’essaie pas de me la mettre à l’envers. Il a l’air bien plus frais que moi, c’est certain. Il accroche ses lunettes de soleil Armani à son col de tee-shirt en affichant un sourire, mais je ne m’y trompe pas, je me méfie de lui.

— Mauvaise nuit ? raille-t-il, toujours avec ce petit rictus en coin de merdeux.

— Pourquoi t’es là ? dévié-je volontairement la conversation.

— Rencard avec une petite nana qui a déposé ses bagages en début de semaine sur le campus. J’ai dormi comme un bébé. Mais toi, qu’est-ce que tu trafiques ici ? m’interroge-t-il en me fixant avec perplexité.

— Jeff m’a appelé, soupiré-je. J’ai des choses à faire.

Sur ce, je fonce en direction de son bureau, je connais bien le chemin depuis le temps. J’arpente les couloirs de la vieille bâtisse où j’ai déjà commis tant de choses que je ne pourrais jamais nommer à voix haute, au risque d’avoir des ennuis. Ce serait dommage de me faire virer à une année de la fin de mes études. Ce n’était déjà pas gagné pour moi de passer en dernière année.

Arrivé devant la grosse porte en bois, j'en saisis la poignée en métal.

Celle-ci couine sous l’impulsion de ma paume. Une fois ouverte, je peux aussitôt constater la présence évidente de Jeffrey, dans un costume anthracite, qui est assis face à son immense bureau en chêne. Dès qu’il m’aperçoit, il retire ses pieds de celui-ci et écrase la cigarette qu’il a à la main. Redorant sur-le-champ son masque autoritaire. Ce n’est pourtant pas moi qui vais le balancer, parce qu’il a fumé dans l’enceinte de l’université.

— Ah, Lysandre. Comment vas-tu ?

— Comme un jour où je suis obligé de débarquer sur le campus, alors

que les cours n’ont pas commencé, ironisé-je. Pourquoi m’as-tu fait venir un samedi au juste ?

Il glisse nerveusement une main dans ses cheveux grisâtres, je

m’attends à tout de sa part. Cette conversation qu’il tenait à avoir avec moi, dans ce foutu bureau, n’augure rien de bon. Nous aurions, qui plus est, très bien pu nous entretenir au téléphone.

— Mets-toi à l’aise, débute-t-il.

Je soupire et obtempère malgré tout.

— Tant que nous ne sommes pas trop occupés chacun de notre côté, il

fallait que je te parle, à propos des bizutages, et aussi de tes notes. Je sais que ça va te gonfler, que tu aimerais que je sois juste l’oncle cool, mais c’est aussi mon rôle de veiller sur toi et de…

J’aurais dû me douter qu’il trouverait un stratagème pour me pourrir à

ce sujet.

— Lysandre, je te parle, fait-il mine de me réprimander. — Ouais, ouais, je sais.

Il fronce les sourcils, je lis à travers son regard l’inquiétude qui

l’habite. J’appréhende ce qu’il va me dire de plus après ce début de conversation que je ne souhaitais pas avoir.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive, Lys ? Tu as toujours été bon élève. Cette

année, tes notes ont dégringolé. Je dois être honnête, ça tient du miracle que tu aies réussi tes examens.

Un léger souffle de dépit m’échappe, j’ai conscience qu’il m’avertit

simplement, mon père lui ayant donné pour mission de veiller au grain. Ce qui est ironique quand on sait qu’on ne s’est pas vus depuis six mois ! Je suis censé vivre avec Jeff, ça aussi, le vieux ne s’en doute pas. Je n’ai pas besoin d’une babysitter, j’ai vingt-et-un ans, merde !

— Tu ne voulais pas parler des initiations à la base ? évité-je volontairement la conversation.

— Lysandre, soupire-t-il.

— Quoi ? répliqué-je innocemment.

— Il faut que tu te reprennes, OK ? J’ignore si c’est à cause de Natalia ou d’autre chose, mais tu dois penser à ton avenir.

Je lui adresse un regard noir, en guise d’avertissement. S’il me parle encore d’elle, je pourrais bien lui mettre mon poing dans la figure pour qu’il comprenne que je n’apprécie pas que l’on se mêle de mes affaires.

— OK, OK, tu ne souhaites pas en discuter. Très bien, abdique-t-il. Je t’ai à l'œil, sache-le. Si ton premier semestre est catastrophique, ton père va me tomber dessus, et tu risques de foutre en l’air tous les efforts que tu as faits jusqu’ici. Si tu n’as pas une moyenne de B-, tu perdras la direction des Nyx, et ce sera Baxter qui s’en occupera.

Un petit rire mauvais m’échappe tandis qu’il affiche soudain un rictus sarcastique. Il me provoque pour obtenir une réaction de ma part, pour que je me bouge et ne plombe pas mes études. 

Il cherche à me rendre fou, il n’y a pas d’autre explication à cela. Il sait que bien que Logan soit l’un de mes meilleurs amis, nous entretenons surtout des liens très complexes. Une sorte de compétition s’est établie entre nous. Même si elle n’est pas constamment frontale, c’est épuisant.

Logan n’a pas toujours été fourbe avec moi, toutefois, depuis des années, notre amitié a pris un tournant plutôt toxique dont il est difficile de se défaire. Je me méfie de lui, pourtant, je suis incapable de le tenir au loin, et je crois que c’est la même chose pour lui. On s’aime autant que l’on se déteste.

Il transpire la jalousie, sentiment qui peut rapidement se retourner contre moi. Comme un serpent, je le sais capable de tout. Si la beauté est pour beaucoup un privilège, elle s’avère être le pire des poisons. Et ce veinard est le plus laid de nous deux. J'aurais aimé avoir une tête différente que celle que je me coltine, j'aurais eu sûrement moins de problèmes. Logan m’a toujours pris pour un aimant à minettes qui lui serait plus que profitable. Du moins, il l’a cru pendant longtemps.

La compétition lui plaît. Le jeu : il a ça dans le sang. Et dès qu’il a posé le pied à la fac, il s’est évertué à le faire comprendre partout où il allait, notamment aux femmes. J’ai du mal à le cerner tant il est instable, davantage que moi. Tant il s’est transformé avec les années.

Depuis deux ans, c’est moi qui gère – les Nyx – dont mon oncle a lui-

même été membre par le passé. C’est un club plutôt élitiste qui a été fondé il y a plusieurs décennies par de riches étudiants de Saint-Andrews, qui sont désormais à la tête de la société Écossaise. À l’instar des fraternités américaines, nos critères de sélection sont bien plus sélectifs qu’une simple épreuve de courage ou de cases à cocher sur une liste de défis. Elles sont plutôt arbitraires. J’organise les initiations et des bizutages en tout genre. Alors, que mon oncle ose me mettre une sorte de carton rouge sous le nez me rend dingue. Il ne se rend pas compte du terrain sur lequel il va. Le club, c’est tout ce que j’ai, j’en suis le roi, c’est la seule putain de chose que je contrôle, bordel !

— Va te faire voir, Jeff ! 

Logan aime aussi ce que je convoite. Un petit jeu sordide, une amitié

malsaine nous poussant constamment dans le sillage de l’autre. Nous avons le même cercle d’amis, de fréquentations, nous sommes liés depuis toujours. Parfois, j’ai le sentiment qu’il pourrait me planter un couteau dans le dos uniquement pour me mettre à terre. J’ignore pourquoi cette sensation est tant ancrée en moi. Elle me fout les jetons à certains moments. Il est comme une ombre néfaste, mais quand il disparaît du paysage, je ne sais plus trop comment avancer malgré sa noirceur, sa toxicité.

— Bien, tout est clair, allègue-t-il en hochant la tête. — Tu te fous de ma gueule ? Tu m’as fait venir juste pour mes notes et

parler du bizutage ? demandé-je en haussant un sourcil, dépité.

Quel connard celui-là !

— Pas seulement, mais je te connais, tu m’aurais raccroché au nez, ou

tu m’aurais foutu à la porte si j’étais venu à la maison.

Il me connaît un peu, finalement…

Un sourire ironique déforme mes lèvres, impossible de le contredire.

Mon regard doit vouloir dire beaucoup. Jeffrey sourit finement, amusé par mon attitude de gros connard. En effet, je l’aurais envoyé bouler. Hélas, ce fumier me tient entre ses griffes, je n’ai aucun moyen de m’en dépêtrer. J'ai besoin de contrôle dans ma vie, ça m’est vital, sinon je sombre. Je ne dois pas perdre la direction des Nyx, c’est mon équilibre.

— Je ne sais pas si je te l’ai déjà dit, mais tu me fais encore plus chier que mon paternel, Jeff.

Il se gausse avant de se lever de sa chaise tandis que je le dévisage à moitié.

— Nous avons l’honneur cette année de compter parmi nos nouveaux étudiants, une musicienne de grand talent. J’aimerais qu’elle se sente bien accueillie, qu’elle s’intègre correctement. C’est dans tes cordes, n’est-ce pas ?

Il se fiche de moi, c’est ça ?

Mes pupilles le fusillent sans que je puisse le contrôler et il se met à resserrer la foutue cravate avec laquelle je désire l’étrangler. Babysitter pour première année ? Et puis quoi encore ? Ce n’est pas écrit gros pigeon sur mon front ! Je ne suis ni serviable ni sociable, et s’il me connaissait mieux, il ne proposerait pas une idée si grotesque.

Qu’est-ce qui te prend, Jeff ? T’as un pète au casque ?

— S’il te plaît, Lysandre. C’est important. Je veux que Sky Sullivan ne se sente pas rejetée. Je ne souhaite pas qu’elle quitte cet établissement avant d’être diplômée. Cette université est prestigieuse, notre réputation en sera d’autant plus notable si elle poursuit son cursus ici.

— Je ne le ferai pas.

Elle pourrait tout aussi bien être la reine d’Angleterre, je n’en ai rien à foutre !

— Oh que si tu le feras. Surtout si tu veux que je garde notre petit arrangement pour moi, que ton père ne sache pas. Tu souhaites toujours rester à la tête des Nyx, pas vrai ? rétorque-t-il avec un rictus malicieux.

Coup bas ! OK, on la joue déloyale, cette fois. Compris !

— Tu fais vraiment chier, grogné-je en serrant les poings.

— N’en fais pas tout un foin, ce n’est qu’un petit service de rien du tout. Et celle-ci, interdiction de la mettre dans ton lit, surtout si c’est pour la faire fuir ensuite.

Sa vanne ne m’amuse pas. Je m’abstiens d'ajouter de l’huile sur le feu au risque que ça dégénère. Je me lève et contourne ma chaise en vue de quitter la pièce, sur les nerfs à cause de son chantage merdique.

— Dois-je te donner des astuces pour être aimable avec les autres ? Il m’a semblé qu’à une époque, tu étais très doué pour ça, même avec les étrangers.

Je vais lui planter son coupe-papier entre les deux yeux à ce vieux

chnoque !

— Ce n’est pas sorcier ce que je te demande. Aiguille-la, si nécessaire.

Aide-la à se faire des amis. La solitude n’a rien de bon à vos âges.

— T’as cru que j’étais un refuge pour chiots perdus ou quoi ? Mes phalanges fourragent nerveusement les mèches noires de ma

tignasse désordonnée. Mis une fois de plus au pied du mur, je soupire lourdement. Je n’ai pas d’autre choix que de capituler, je sais qu’il mettra ses menaces à exécution.

— OK. Je ferai en sorte que ta précieuse petite recrue ne chouine pas

trop, mais je te signale que je passe le plus clair de mon temps avec des mecs. Elle ne risque pas d’apprécier l’ambiance. Trop de testostérone, tout ça, tout ça… brocardé-je.

— Je suis certain que tu parviendras à te faire entendre s’il y a des

excès, je ne me fais aucun souci à ce propos.

Clair comme de l’eau de roche. Il sourit tellement que j’ai encore

envie de l’étrangler avec sa foutue cravate.

— Pas d’initiation dans le bain glacé, par pitié, Lysandre, souffle-t-il,

blasé. Si un gosse finit encore aux urgences, je ne serai en rien responsable, tu m’as compris ?

— C’est Logan qui s’occupe de la sale besogne, cette année, soupiré-

je, agacé. Je ne jure pas du fait que ce sera moins risqué pour eux. Tu n’as qu’à le trouver, il doit encore être sur le campus. Il a passé la nuit avec une nouvelle, ajouté-je avec dédain.

— Lys ! me houspille-t-il.

— Ouais, ça va ! Je vais le surveiller, je ne suis pas fou. Tu flippes,

mais je te signale que tu me fais chanter en me disant qu’il prendra la relève si jamais je merde. Ne joue pas les offusqués avec moi, espèce de connard.

Il ricane à cause de l’insulte dont je l’ai gratifié. — Je veux un rapport régulier de sa part, concernant les initiations,

autrement, je t’obligerai à reprendre le déroulement des choses, Lysandre.

Il n’intervient jamais dans les affaires du club, il le fait uniquement

pour me montrer qu’il détient un pouvoir sur moi.

— T’as qu’à le convoquer et en parler avec lui. Si je lui donne des

ordres, il fera tout le contraire uniquement pour me prouver qu’il peut me défier.

— OK, je le ferai, se résigne-t-il. Et si mon neveu préféré venait prendre un café avec son vieil oncle ? propose-t-il.

— Je suis ton seul neveu, vieux chnoque, persiflé-je. Et j’ai d’autres choses prévues.

Je mens, évidemment. Un pli barre son front, il a l’habitude de m’entendre l’insulter, jurer ou grommeler entre mes dents.

— Il y a quand même ta sœur, Kate, notifie-t-il.

— Certes, mais elle n’a pas ce qu’il faut entre les jambes pour que tu l’appelles : “mon neveu”, ironisé-je.

Un ricanement sourd lui échappe. Il referme la veste de son costume.

 

☆☆☆

 

— Tu me ramènes ? me demande Logan assis dans le caniveau comme un pauvre malheureux.

J’arque un sourcil en le dévisageant avec scepticisme.

— Je suis venu avec la bagnole de la meuf. Ne fais pas ton salaud et reconduis-moi juste chez moi, mec. Allez !

— OK, mais ferme-la, j’ai mal à la tête.

Je suis sur les nerfs en sortant du campus. Je comprends pourquoi Jeff s’inquiète, j’ai beaucoup déconné, je m’en suis moi-même aperçu. Malheureusement, les choses ne sont pas aussi simples que de se convaincre d’arrêter les conneries.

Il a fallu qu’il mette Natalia sur le tapis subtilement, ce qui a suffi pour me rendre nerveux. Il n’a jamais su ce qui s’était produit entre nous, j’imagine facilement que les rumeurs lui sont parvenues aux oreilles. Je m’en fiche royalement de tout ça. Elle-même ne sait pas toute la vérité, refusant de l’entendre. J’ai joué, trop tiré sur la corde qui a craqué et elle a fini par ne plus vouloir entendre un traître mot sortant de ma bouche, je l’ai trop blessée.

Rien que d’y penser, un nœud se forme dans ma poitrine et le besoin d’un petit cacheton pour rayer tous les vices de ma mémoire se fait ressentir. Je déteste cette dépendance, cette nécessité de me vriller le cerveau pour gagner du répit. Pour pouvoir souffler, respirer. Je suis constamment oppressé, hanté.

Pas le bon deal ! Je pourrais me planter en bagnole avec ce con de

Logan, pire : tuer quelqu’un ! À cette idée, d’effroyables frissons parcourent ma colonne vertébrale. J’appuie sur l’autoradio pour laisser la musique se déchaîner au sein de l’habitacle. Elle hurle et les paroles de Didn't de One Republic m’éclatent les oreilles. Je me rue dessus, souhaitant baisser le volume de cette chanson. Je change et insère le premier album qui me tombe sous la main dans mon lecteur de CD.

Et il veut me foutre sa recrue entre les pattes ? Voué à l’échec, c’est

certain !

— Waouh, tu tires une de ces têtes ! C’est la reprise qui te fout le

bourdon ou quoi ?

— Nan, je m’en fiche, répliqué-je, blasé par ce qui m’attend. — O.K.… il n’est pas d’humeur, encore, marmonne-t-il dans sa barbe

de deux jours.

Le compteur de vitesse monte rapidement, sans doute même trop. Je

coupe finalement la musique qui ne parvient pas à enrayer mes obscures pensées. Et lorsque mes yeux se posent à nouveau sur la route, mon pied se rue machinalement sur la pédale de frein.

— Putain, freine ! clame en même temps Logan, un brin paniqué à

mes côtés.

Mon cœur tressaute comme un dingue dans ma poitrine tandis que je

serre les poings autour du volant, jurant, la peur au ventre. Un chien se trouve au milieu de la route, je ne peux pas dévier au risque de me retourner avec la voiture. Putain de merde ! Pourquoi est-il là, à renifler le macadam ?

Je prie tous les enfers pour qu’il se barre, que je réussisse à freiner au

bon moment et ne pas le tuer. J’ai l’impression que le temps s’arrête ou s’écoule au ralenti. Mes mâchoires se contractent si fort que j’en ai mal aux dents. Ne supportant pas cette vision, je clos les paupières. Les pneus crissent sur l’asphalte. La collision me glace le sang. Le véhicule s’immobilise, des tremblements me font relâcher le volant. Le surplus d’air bloqué dans mes poumons s’extrait de ma gorge en un souffle bruyant. Presque catatonique, je respire fortement.

Lorsqu'une masse, sur le côté de mon champ de vision, se met à

courir, j’oriente aussitôt le regard dans sa direction. Une rouquine, se tenant de dos, tombe à genoux sur le goudron devant mon pare-chocs. La nausée me tord le bide tant je balise.

Continuer : partie 2 sur 3