Angel Ice (French Edition)

Céline Chaudey · Chapitre 36 sur 46

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Angel Ice (French Edition)

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Angela

 

Pourquoi les bonnes choses doivent-elles forcément s’achever ? Pourquoi la neige n’a-t-elle pas continué à tomber ? Pourquoi faut-il que la ville, qui ne dort jamais, s’éveille après seulement une journée de repos ? N’aurait-elle pas pu s’octroyer davantage de vacances ?

Si j’avais mon mot à dire, je lui conseillerais de les prolonger encore un peu. Surtout si cela me permet de demeurer auprès de Nathaniel. Je me sens tellement bien avec lui, comme si je me trouvais à ma place.

Oui, mais voilà, Dame Nature en a décidé autrement et a décrété qu’aujourd’hui, la vie reprenait son cours habituel. N’ayant d’autre choix, et bien que nous soyons dimanche, je dois donc laisser mon merveilleux amant et filer au travail. Quelle barbe !

Pour la première fois depuis que j’ai accepté ce poste à la patinoire, je n’ai aucune envie de m’y rendre. Même la perspective de chausser les patins et de retrouver la glace ne m’emballe pas le moins du monde. À la place, j’aurais nettement préféré pouvoir rester avec Nathaniel. Il est devenu une drogue dont je suis accro. Je viens à l’instant de le quitter, pourtant je commence déjà à ressentir les effets du manque.

C’est grave, Docteur ?!

D’ailleurs, en franchissant le lobby de l’immeuble où il vit, je n’ai pour seule obsession : faire demi-tour, remonter chez lui et continuer ce que nous avions si bien débuté avant que mon réveil ne nous interrompe. Néanmoins, je me donne, mentalement, un bon coup de pied aux fesses et m’oblige à aller bosser.

En posant un pied dehors, je suis bluffée par le travail des agents de la

voirie. Les routes sont dégagées, les trottoirs déblayés et salés. Sans quelques tas de neige par-ci par-là, on ne croirait pas qu’hier, les rues étaient ensevelies sous pratiquement un mètre de poudreuse blanche. Impressionnant !

Tandis que je descends la Cinquième Avenue, en direction du

Rockefeller Center, j’assiste à la renaissance de la ville. Les commerçants lèvent leur grille et ouvrent leur porte. Les taxis jaunes déferlent de plus en plus nombreux, au fur et à mesure que j’avance. Ils remplissent le silence ouaté par leur cacophonie habituelle de ronflement de moteur ainsi que de coup de klaxon. Malgré l’heure matinale, les gens sortent de chez eux et affluent sur les trottoirs déblayés, comme si après une journée enfermés, ils avaient cruellement besoin de s’aérer.

Au point qu’au moment où j’arrive à la patinoire, je me fige, scotchée

de voir la foule déjà présente. Il y a tellement de monde, j’ai l’impression que toute l’île s’est donné rendez-vous ici.

J’ai à peine franchi l’accueil que Drew me saute dessus : — Ah, Angie, te voilà ! J’espère que tu te sens en forme. Il y a une

véritable cohue, débite-t-il à toute vitesse sans me laisser le temps d’en placer une. Central Park n’a pas encore rouvert au public, alors tous les joggeurs et autres sportifs en quête d’activité physique se rabattent ici. On n’est même pas ouverts que l’on a déjà dû refuser des clients, tu te rends compte ? Bon, je dois aller voir les autres afin de m’assurer que tout sera prêt dans les temps. Je te prédis une journée de dingue.

Puis, il disparaît aussi rapidement qu’il est apparu, me laissant

étourdie par son flot de parole et d’énergie. Je crois ne l’avoir jamais vu autant survolté. Il semble avoir mis les doigts dans une prise électrique en se levant ce matin.

Je devrais peut-être bien l’imiter, car il a raison sur un point : je sens

qu’aujourd’hui, ça va être de la pure folie !

Effectivement, c’est le cas. À la nuit tombée, je n’ai pas vu les heures

défiler. J’ai enchaîné les élèves les uns derrière les autres, à un rythme effréné, sans m’arrêter une seule minute. Je suis épuisée, j’ai les pieds en compote et tous mes muscles me font souffrir, au point que j’en redécouvre certains dont j’avais oublié l’existence.

Toutefois, ça en vaut largement la peine. Mon pot à pourboires déborde de billets verts et je n’ai pas eu une seconde pour songer à Nathaniel ni me demander comment il remplit son dimanche pendant que je me trouve ici.

Tandis que la soirée débute, la foule se dissipe enfin, me permettant, à moi ainsi qu’aux autres employés, de souffler un peu. Je profite d’une accalmie pour m’octroyer une pause bien méritée. Je soupire de soulagement et de bonheur en m’asseyant sur un banc. Mais au même instant, je me rends compte avoir oublié de me prendre de quoi me sustenter. Je cherche en moi un restant de force dans le but de me relever, quand Drew surgit, deux gobelets fumant dans les mains.

— Mon sauveur ! m’exclamé-je en guise de remerciement.

Je m’empare de la tasse en plastique qu’il me tend. Je la porte à mon nez et inhale les délicieux effluves de chocolat s’en échappant. Aussitôt, l’eau me monte à la bouche. Mon ventre se met à gronder d’envie, me rappelant par la même occasion que je n’ai rien ingéré depuis mon petit-déjeuner et que je meurs de faim et de soif. Sans perdre une seconde, et tant pis si je me brûle langue, j’en avale une gorgée. Je savoure la sensation du liquide chaud et sucré se répandre sur mon palais, descendre le long de ma gorge asséchée jusqu’à mon estomac criant famine.

— Alors, dis-moi, que fais-tu dans la vie, hormis dispenser des cours de patinage, cela s’entend ? entame-t-il la conversation en soufflant sur sa boisson avant d’en boire une lampée.

Je me lèche la lèvre supérieure, où subsiste un peu de mousse, pour ne pas gaspiller la moindre goutte de mon cacao, puis lui réponds :

— J’étudie à NYU.

— Dans quel cursus ?

— Finance. Je suis en dernière année. Je devrais avoir ma licence en mai. Et toi ?

— Oh moi, j’ai arrêté la fac à la fin de ma première année.

— Pourquoi ? lui demandé-je, ma curiosité piquée au vif.

— Trop cher et pas suffisamment de moyens. J’ai dû choisir entre continuer à rêver, m’acharner sans certitude de mon succès et me retrouver criblé de dettes ; ou bien affronter la réalité, stopper le carnage avant qu’il ne soit trop tard et me dégoter un boulot. Quand j’ai vu les factures qui s’amoncelaient, le manque d’oseille pour les régler, la décision a été finalement facile à prendre. J’ai décroché un poste au Rockefeller. Même s’il se révèle être très loin de ce que j’ambitionnais, je ne m’en plains pas. Je trouve même que je ne m’en sors pas si mal que cela.

— Que souhaitais-tu faire ?

— Avocat. Je voulais devenir un ténor du barreau, être associé dans un

grand cabinet, puis fonder le mien.

Son histoire trouve écho en moi. Elle ressemble tellement à la mienne.

J’ai l’impression qu’elle me montre de quelle manière pourrait évoluer mon futur si j’échouais à réunir l’argent nécessaire pour payer mes frais de scolarité. Et bien que je n’aie pas encore perdu espoir de travailler un jour à Wall Street, il me suffit de voir Drew aujourd’hui épanoui même s’il a pris une voie différente de celle qu’il envisageait, pour moins craindre l’avenir. Bien au contraire, je parviens même à l’envisager plus sereinement, car dorénavant je sais, que quoi qu’il arrive par la suite, je m’en sortirai.

 

***

 

Après avoir papoté un petit moment avec Drew, celui-ci m’abandonne

pour retourner à son bureau. Requinquée, je l’imite. Je me lève et récupère mon gobelet vide, le jette à la poubelle. Puis, je me rends à l’accueil pour savoir si un possible élève s’est manifesté depuis tout à l’heure, lorsqu’une voix, m’interpelant, surgit de derrière moi.

— Angie !

La reconnaissant entre mille, je me retourne, interloquée de l’entendre

ici. Le dernier endroit au monde où j’aurais pensé voir, un jour, sa propriétaire. Et pourtant elle se trouve là, en chair et en os, agitant la main afin d’attirer mon attention.

— Blair ?! m’exclamé-je, hébétée.

Je n’en crois pas mes yeux. Elle est là, avec Silas, qui la soutient et

l’aide à descendre une marche, et Nathaniel. En apercevant ce dernier, mon cœur bondit dans ma poitrine comme s’il cherchait à s’en déloger pour aller le rejoindre. Si j’avais encore des doutes sur mes sentiments, ils n’ont plus lieu d’être. Je suis vraiment dingue de cet homme. Je l’ai dans la peau.

Tandis qu’ils s’approchent de moi, je ne peux m’empêcher de leur demander, et ce, malgré l’évidence de la réponse, puisqu’ils portent, tous les trois des patins aux pieds :

— Que fichez-vous ici ?

— Je viens prendre ma première leçon de patinage. Et j’ai pensé qu’un peu d’aide supplémentaire ne serait pas de trop, m’informe mon amie.

Elle me serre brièvement dans ses bras avant de rejoindre ceux de son boyfriend, qui ne perdent pas une seconde avant de s’enrouler autour d’elle, et enchaîne :

— Il paraît qu’il s’agit du dernier truc à la mode à New York. Je me dois donc de le tester pour mes fidèles internautes. Bon, si j’ai bien compris, tout se déroule là-bas, termine-t-elle en pointant du doigt la patinoire derrière moi.

— En effet, confirmé-je dans un murmure, toujours aussi éberluée.

Je n’en reviens pas, Blair, une native de Floride, qui exècre les températures en deçà de quinze degrés, veut s’essayer sur la glace… C’est le monde à l’envers. Me trouverais-je dans un univers parallèle sans le savoir ?

— Ben alors, qu’attendons-nous, en avant ! déclare-t-elle subitement.

Sans perdre davantage de temps, elle commence à avancer, mais perd l’équilibre. Heureusement, Silas la rattrape juste avant qu’elle ne chute. Ensuite, il reste près d’elle, la portant pratiquement pour parcourir les derniers mètres la séparant encore du but.

Attendrie, je contemple ma meilleure amie, aidée par Silas à descendre la petite marche menant à la piste. Elle pose un pied sur la glace, puis l’autre. Elle vacille sur ses jambes, à l’instar d’un bébé faon venant de naître. J’ai l’impression d’être une mère assistant au spectacle de son enfant qui effectue ses tout premiers pas. Elle s’agrippe de toutes ses forces à la rambarde de sécurité comme si sa vie en dépendait et Silas se tient derrière elle au cas où elle basculerait.

— Ils sont mignons, tous les deux, commente Nathaniel qui les observe également. Je n’ai jamais vu Silas se comporter de la sorte avec une fille…

— C’est parce qu’elle est exceptionnelle, soufflé-je en songeant à ce qu’elle fiche réellement.

Bien qu’elle s’en cache, j’ai conscience qu’elle n’agit pas pour tester « le nouveau truc à la mode » ou pour alimenter son blog. Non, elle œuvre pour moi et seulement moi. En postant une critique, – que j’imagine dithyrambique, même si elle termine sa leçon avec un membre cassé, par ma faute –, elle escompte me faire connaître et m’apporter davantage de clients afin de me permettre de gagner plus d’argent à la fin des vacances. Depuis le début, elle a à cœur de vouloir m’aider à résoudre mes problèmes financiers. Or, jusqu’à présent, j’ai toujours refusé les solutions qu’elle me proposait. Elle en a donc dégoté une que je ne pourrai pas contester. Alors oui, je le répète, c’est une femme vraiment exceptionnelle, comme il en existe peu dans ce monde.

— Tout comme toi, réplique-t-il.

Il se poste dans mon dos et enroule aussitôt ses bras autour de moi. — Tu m’as manqué aujourd’hui, murmure-t-il à mon oreille avant d’y

déposer un baiser.

— Toi aussi, lui réponds-je en m’alanguissant contre lui, heureuse de

l’avoir retrouvé.

Je rêve de ce moment depuis ce matin, où j’ai été obligée de le quitter

pour venir bosser. J’en profite et je savoure chaque seconde de cette étreinte. Très vite, j’ai envie de plus.

Je me retourne et lui présente mes lèvres. Il ne résiste pas, s’en empare

sans tarder. Nous nous embrassons comme si nous avions passé des journées entières loin l’un de l’autre, et non quelques heures seulement.

Sa bouche sur la mienne, j’oublie tout, le bruit, le monde alentour,

même le fait d’être sur mon lieu de travail. Plus rien n’existe. Il ne subsiste que Nathaniel et moi.

Un cri strident nous ramène à la réalité, nous forçant à nous écarter. En

cherchant à comprendre l’origine de ce hurlement, je découvre Silas plié en deux de rire, à côté d’une Blair, sur les fesses, furibonde.

— Je ferais mieux d’y aller avant qu’elle ne balance son patin à la

figure de ton frère !

— Il le mériterait pourtant, marmonne-t-il entre ses dents tandis que je

me précipite déjà vers mon amie qui tente désespérément de se remettre debout, mais se loupe systématiquement.

À peine sur la glace, je prends de l’élan et la chope sous les bras. Je

parviens sans peine à la redresser avant de la ramener jusqu’à la rambarde pendant qu’elle continue à maudire Silas pour l’avoir laissé tomber.

Après quelques secondes de répit afin qu’elle se calme et se remette de

ses émotions, je débute ma leçon.

— Bon, on va commencer par les bases. Tout d’abord : la posture. Plie bien tes genoux, garde toujours ton poids vers l’avant autrement badaboum. D’accord ?

— Comme ça ? me demande-t-elle en s’exécutant.

— Parfait. Maintenant, le plus dur. Conserve sans arrêt ton regard droit devant. Je sais, c’est très tentant de voir comment se débrouillent tes pieds, mais résiste. Ça t’aidera à mieux patiner et surtout à ne pas heurter les autres.

— OK, alors genoux fléchis, poids vers l’avant et regard droit devant, résume-t-elle pour elle-même en s’appliquant à suivre mes consignes à la lettre.

— Exactement.

— Ensuite, que se passe-t-il ?

— On s’éclate ! déclaré-je en m’emparant de sa main et en commençant à patiner.

Au début, elle demeure hésitante, tremblante. Elle tente de se raccrocher à tout ce qui traîne dans la crainte de chuter. Toutefois, elle progresse rapidement, et, très vite, elle parvient à se détendre suffisamment pour prendre plaisir à l’expérience de la glisse. Ce qui ne s’avère pas bien difficile avec Silas dans les parages. Il semble avoir mangé un clown au déjeuner, enchaînant les pitreries jusqu’à se retrouver les quatre fers en l’air. Finalement, nous passons la session entière à rire et à nous amuser.

— C’était génial ! s’exclame Blair à la fin du créneau. Mais je suis vidée. Comment parviens-tu, Angie, à faire cela toute la journée ?

— Question d’habitude, lui réponds-je en haussant les épaules. Je suis née et j’ai grandi sur la glace donc pour moi, tout ceci est comme une seconde nature.

— N’empêche, j’aimerais bien voir ce qu’une Alaskaine, comme toi, sait faire sur des patins ? intervient brusquement Silas.

— Oh oui, moi aussi, s’enthousiasme Blair en tapant dans ses mains d’excitation.

— Non, pas aujourd’hui. Il est trop tard. La patinoire va fermer d’une minute à l’autre, objecté-je dans une piètre tentative de refus.

— Eh bien, justement, il s’agit du moment idéal, surenchérissent-ils d’une même voix.

Ils paraissent véritablement déterminés et prêts à tout pour obtenir

gain de cause. Entre les supplications de mon amie, qu’elle accompagne d’un regard de cocker absolument irrésistible, Silas qui ne cesse de titiller mon esprit de compétition et Nathaniel qui m’incite, d’une voix douce, à leur montrer de quel bois je me chauffe, je me sens flancher. Avant de me rendre compte de ce que je fabrique réellement, je me retrouve au milieu de la piste.

J’aperçois mon amant se diriger vers le chalet VIP, puis, quelques

secondes plus tard j’entends les chants de Noël, diffusés continuellement, s’arrêter pour laisser la place à une musique pop beaucoup plus entraînante.

Dès la première mesure, je m’élance sur la piste et démarre mon show. Au début, je me sens gênée de dévoiler ce pan de ma vie à Nathaniel.

Toutefois, quand je lui ai parlé du mystère entourant mes origines, je lui ai entrouvert la porte menant à mon passé. Ce soir, j’ai envie de la lui ouvrir un peu plus grand encore, en lui permettant de découvrir l’ancienne patineuse en moi.

J’enchaîne quelques figures simples telles que certains sauts basiques

du genre : sauts de valse1 2 3 , demi-flip , boucle piqué ; des pirouettes, des arabesques… afin de leur en mettre plein la vue.

Néanmoins, je ne m’aventure dans aucun mouvement que je considère

comme trop acrobatique et que je risquerais de louper. Je me suis déjà payé la honte de chuter une fois, je ne veux pas recommencer, encore moins devant Nathaniel, ma meilleure amie et son boyfriend.

Malgré cela, je me surprends très vite à prendre énormément de plaisir

à patiner. Certes je ne suis plus celle que j’étais autrefois, cependant, j’ai de plus en plus l’impression de la retrouver, de redevenir l’Angel’Ice d’antan.

Je la pensais disparue depuis longtemps, mais il faut croire qu’elle se

cachait quelque part, tapie en moi, attendant juste le bon moment pour ressurgir.

Visiblement, ce moment est arrivé !

1. Saut de carre dont la préparation se fait généralement sur une

carre arrière extérieure et l’appel suit avec un pas avant extérieur.

Saut d’une demi-rotation.↩

2. Saut en piqué où le patineur effectue une demi-rotation,

atterrissant sur la pointe de la griffe avant.↩

3. Saut créé dans les années 1920 par Bruce Mapes. Souvent utilisé

en combinaison. Il existe différentes déclinaisons. Technique : prise d’élan en croisé arrière ou avant, impulsion du pied droit, retournement, piqué du pied gauche, rotation et réception sur la

jambe droite fléchie.↩

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