Angel Ice (French Edition)
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Angela
Ce matin, en garant ma moto à quelques pas du Rockefeller Center
pour mon premier jour de boulot, j’oscille entre l’excitation et l’inquiétude. D’un côté, il me tarde de retrouver la glace, et, de l’autre, je suis morte de trouille à l’idée d’échouer dans mon nouveau job.
Certes, j’ai passé la majeure partie de mon existence juchée sur des
patins. Mais est-ce suffisant pour faire de moi une bonne prof ? Si, à l’instar d’hier, je me cassais la binette, qu’adviendrait-il ? Serais-je virée ? Si oui, que deviendrais-je ?
Depuis mon réveil, une pression terrible pèse sur mes épaules. J’ai
parfaitement conscience des enjeux et ne pas avoir le droit à l’erreur. Cet emploi représente un miracle, voire carrément ma dernière chance de pouvoir rester à New York et accomplir ce pour quoi je me trouve ici. Si je devais le perdre…
Non, je refuse de terminer cette phrase. Je n’en connais que trop bien
la suite. Je dois arrêter d’y songer constamment. À la place, je dois plutôt me concentrer sur mes objectifs à atteindre et accomplir tout ce qui est en ma possession pour y parvenir. Fière de ma résolution et déterminée à l’appliquer, je descends les escaliers menant à la patinoire.
— Ah, super te voilà, m’accueille Drew au pied des marches. J’ai à peine le temps de le saluer en retour qu’il enchaîne aussitôt : — J’espère que tu te sens d’attaque, voici tes clients pour aujourd’hui.
Il me tend une feuille contenant toute une liste de noms. En la parcourant, je découvre, stupéfaite, que tous les créneaux horaires sont déjà réservés.
— Waouh ! Je ne pensais pas que les cours privés rencontraient un tel succès, avoué-je, sidérée.
Je ne m’attendais vraiment pas à cela. J’imaginais délivrer une leçon de temps en temps dès qu’une personne intéressée se présenterait. En dehors de cela, je pensais devoir m’occuper de l’accueil, du vestiaire et préparer des boissons chaudes au chalet VIP. Là, je découvre que je passerai toute la journée sur la glace.
À cette perspective, je sens mon impatience et mes angoisses gravir un nouvel échelon. Elles se livrent un combat sans merci pour déterminer qui l’emportera sur l’autre. Perdue dans mes pensées, j’entends à peine la suite.
— Oui. C’est d’ailleurs pour cela que nous avions besoin de bras supplémentaires, m’informe-t-il en m’extirpant de mon conflit intérieur.
Je me secoue afin de me ressaisir et me concentre sur ses explications.
— Depuis quelques années, on a remarqué une baisse de plus en plus significative du nombre d’entrées. Pour y remédier, nous avons décidé d’organiser un concours de patinage dont le premier prix sera un chèque de 10 000 $.
— Waouh ! m’exclamé-je, abasourdie par la somme mise en jeu.
— Comme tu peux l’imaginer, un tel gain attire les convoitises et donc les gens.
— Qui peut y participer à ce concours ?
— Uniquement les amateurs.
— Quand aura-t-il lieu ?
— À la mi-janvier. Ainsi, ça laisse toutes les vacances aux personnes intéressées pour venir s’entraîner et se perfectionner dans l’espoir de remporter le pactole. Du coup, prévois, d’ici là, à être overbookée.
— Loin de moi l’envie de m’en plaindre, le rassuré-je, tout de go.
Bien au contraire. Pour moi, cette surcharge de travail représente une véritable aubaine. Et doublement. D’une, elle m’a permis de dégoter cet emploi. De deux, qui dit beaucoup de boulot dit également, en prime du salaire de base, davantage de pourboires et donc plus d’argent à la fin. En bref, c’est du gagnant-gagnant !
— Je n’en escomptais pas moins de ta part. Bon, je te laisse, ton
premier client t’attend.
Il me désigne un homme d’une quarantaine d’années qui peine à tenir
debout sur ses lames sans se tordre les chevilles.
— À tout à l’heure, me dit Drew.
Il me tape gentiment dans le dos en guise d’encouragement, puis
s’éloigne à grandes enjambées en direction de l’hôtesse d’accueil qui le hèle depuis plusieurs secondes maintenant.
— À plus tard, lui retourné-je en percevant le stress prendre le pas sur
mon excitation.
Dans mon sac, je récupère mes vieux patins, vestiges de mon ancienne
vie. Avant de quitter l’Alaska, je me suis posé la question un long moment pour savoir si je les emmenais avec moi à New York ou non, jusqu’à finalement décider de les mettre dans ma valise. À cette époque, je ne m’imaginais pas un instant les ressortir de leur boîte, pourtant je n’ai pu me résoudre à les abandonner derrière moi. Ils incarnent celle que j’étais auparavant : Angel’Ice.
Une certaine agitation secoue mon estomac au moment où je les
chausse. Ça me paraît bizarre de les avoir de nouveau aux pieds. C’est à la fois familier et étrange. Familier parce qu’au fil de mon existence, j’ai passé tant d’heures dedans, ça ressemble à revêtir ses vieilles baskets préférées. Étrange, car la dernière fois que je les ai enfilés date de plus quatre années et je n’ai plus l’habitude de les porter.
Je m’octroie quelques secondes pendant lesquelles j’essaye de me
réacclimater. Puis, plusieurs autres où je me force à inspirer et expirer profondément dans le but de me calmer. Ensuite, je rejoins mon élève.
— Bonjour, je suis Angela, votre coach, me présenté-je. — Bonjour, Marc, me répond-il en acceptant ma main tendue. — Débutant ?
— Ça se voit tant que ça ?
— Légèrement, lui avoué-je avec un sourire engageant, mais on va y
remédier. Bientôt, il n’y paraîtra plus.
— Par quoi commençons-nous ? me demande-t-il, comme s’il avait
déjà hâte que la leçon se termine.
— Avant toute autre chose, il faut s’échauffer, ainsi votre corps
s’habituera plus facilement au froid et vous évitera certaines douleurs musculaires, lui expliqué-je. Tendez une jambe vers l’avant. Si vous êtes assez souple, posez-la sur la rambarde, et étirez-la, puis inversez.
Il s’exécute, semblant plutôt à l’aise.
— OK et maintenant ? s’enquiert-il à la fin de l’exercice.
— On passe au plus fun, lui réponds-je en m’emparant de sa main afin de l’aider à descendre la petite marche menant à la piste.
En arrivant à son niveau, je me focalise sur Marc et rien d’autre. Je tente de faire abstraction de mes inquiétudes et de songer uniquement à mon enseignement en me basant sur mes connaissances acquises durant des années d’entraînement intensif ainsi que mon expérience de la glace.
Pour cette première séance, je m’attelle à lui montrer les bases : freiner, se relever avec aisance quand il tombe, glisser sans se tenir à la rambarde.
— Alors, Marc, comment vous sentez-vous ? l’interrogé-je au moment où le cours s’achève.
— Formidablement bien, me répond-il en affichant un sourire béat sur ses lèvres. En venant ici, ce matin, je ne me doutais pas que j’en partirais en sachant patiner. Ma femme n’en reviendra pas. Elle me considère comme un cas désespéré. Elle a essayé de m’apprendre, sans succès. La dernière fois, il y a plusieurs années déjà, j’ai chuté en moins d’une minute et me suis fracturé le poignet. Après cela, je n’ai jamais voulu retenter l’expérience.
— Pourquoi aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous a décidé ? m’enquiers-je, intriguée.
— Je vous ai vue hier, m’avoue-t-il. Vous étiez époustouflante.
— Surtout ma gamelle, grommelé-je, toujours aussi déçue d’avoir raté mon Axel.
— Je me trouvais là, continue-t-il comme si je n’avais rien dit.
Il pointe une table près du chalet VIP, juste à côté de celle où je m’étais assise avec Robert.
— J’ai entendu Drew vous proposer ce job de prof, et quand j’ai perçu la ferveur avec laquelle vous avez accepté de remonter sur la glace malgré votre chute, j’ai pensé que si vous, vous y arriviez, alors, moi aussi, je le devrais. Sans plus réfléchir, je me suis inscrit. Honnêtement, je ne le regrette pas. Vous avez accompli un miracle, Angela.
— Je n’ai pas fait grand-chose, balayé-je ses compliments, n’ayant pas l’impression d’avoir réalisé un exploit. Tout le mérite vous revient. Je vous ai seulement enseigné le B.A.BA, le reste, c’est vous. Pas moi.
— Vous êtes trop modeste, me rabroue-t-il gentiment. Vous avez un
don et savez le partager. Vous êtes une excellente pédagogue, croyez-moi. Je suis moi-même instituteur, donc je sais de quoi je parle.
— Merci, Marc, bredouillé-je, émue.
Ses paroles me touchent et me rassérènent comme il n’en a pas idée. Il
a prononcé les mots exacts que j’avais besoin d’entendre. Je me sens enfin à la hauteur de mon nouvel emploi. D’un seul coup, j’ai la sensation d’être plus légère. Toutes mes angoisses s’envolent de mes épaules. Il me semble même entrevoir une éclaircie dans le flou que représente mon avenir.
Finalement, je vais peut-être m’en sortir, non ?! Après avoir salué Marc, je rejoins mon deuxième client, Cassie, une
adolescente d’une quinzaine d’années. Elle a déjà pas mal d’expérience sur la glace et trépigne d’impatience à l’idée de s’essayer à de nouvelles figures. Je m’y emploie du mieux que je le peux et passe les quatre-vingt-dix minutes suivantes à lui montrer comment sauter, se réceptionner et tourbillonner sans perdre l’équilibre. Je m’amuse comme une folle avec elle. Elle a une telle soif d’apprendre, une telle volonté que je ne vois pas le temps passer. Et avant que je m’en rende compte, j’enchaîne déjà avec mon troisième élève.
Et ainsi de suite durant toute la journée.
Il est tard à l’instant où j’échange mes patins contre mes baskets. J’ai à
peine le temps de dire au revoir à mes nouveaux collègues, que je dois déjà filer si je ne veux pas être trop en retard à mon rendez-vous avec Blair.
En milieu d’après-midi, cette dernière m’a envoyé un message où elle
m’annonçait son retour dans la Grosse Pomme. Elle m’informait également qu’elle m’accompagnait au Madison Square Garden. Ce soir, mon plus vieux copain, Nick, y joue avec son équipe de Hockey, les Aces d’Alaska. À l’origine, j’avais prévu de m’y rendre seule. Cela ne me gênait pas, car lorsque j’assiste à un match de hockey, je suis habitée par le jeu. J’oublie le monde autour de moi et plus rien d’autre ne compte que les actions sur la glace. Depuis que Blair m’a dit venir avec moi, je suis exaltée à l’idée de passer cette soirée avec mes deux meilleurs amis. À plus forte raison que je sais combien elle exècre ce sport – elle le juge trop violent. J’ai donc conscience de l’effort qu’elle fournit uniquement pour me rendre heureuse. Il s’agit d’un merveilleux cadeau et je lui en suis d’autant plus redevable.
Le seul bémol à tout cela est son dernier texto pour le moins sibyllin :
[Au fait, je t’ai concocté une petite surprise ;) ]
Il ne me dit rien qui vaille. J’ai essayé de lui soutirer davantage de détails, elle est restée muette comme une tombe, ce qui aiguise davantage ma curiosité.
Tandis que je rejoins ma moto, enfile le maillot XXL de Nick par-dessus mon pull et noue mon écharpe à l’effigie des Aces autour de mon cou, je rumine encore. Avec elle, je peux m’attendre au pire et appréhende la suite de ma soirée.
En prenant la route pour la salle omnisport, je me sens comme sur des charbons ardents. Je suis à la fois impatiente d’y être, de retrouver Nick, d’assister à son match, et terrifiée de découvrir les manigances de Blair. Que me réserve-t-elle donc ? Qu’a-t-elle comploté derrière mon dos ?
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