Angel Ice (French Edition)
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Angela
Je roule à toute vitesse. Je remarque à peine le paysage défiler. Il n’y a personne d’autre que moi sur la route. J’avale les kilomètres et me force à ne pas penser à mon début de soirée : la scène avec mon ex, mon licenciement, et surtout, Nathaniel.
Savoir que je ne le reverrai probablement jamais me déchire le cœur. J’ai mal. Terriblement mal. Alors, pour oublier ma douleur, j’accélère. Je fonce sans regarder l’aiguille du compteur. Je gaze comme si j’avais une tornade à mes trousses. Ce n’est pas une tempête que je cherche à semer, mais tout simplement ma vie. Depuis quand est-elle devenue aussi compliquée ? Pourquoi, dès qu’il me semble apercevoir un rayon de soleil à l’horizon, un nuage le camoufle-t-il aussitôt ?
J’aimerais pouvoir continuer à rouler encore un moment, néanmoins la réalité reprend ses droits au moment où la jauge d’essence se met à clignoter. Je m’arrête à la première station ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre et fais le plein. En même temps, je découvre avec stupéfaction avoir atteint Montauk. Contrairement à ce que je souhaiterais, je ne peux guère aller plus loin, au risque de plonger dans l’océan Atlantique. Je n’en reviens pas d’avoir parcouru près de deux-cents kilomètres, en pleine nuit, au cœur de l’hiver, sans même m’en rendre compte.
Je m’aperçois également être transie à l’instant où j’appuie sur le piston de la pompe. Mes doigts sont complètement ankylosés par le froid. Je parviens à peine à les bouger. Je souffle dessus, les frotte, les cale sous mes aisselles dans l’espoir de les réchauffer. Finalement, au bout d’un moment, je parviens à les mouvoir suffisamment pour remplir mon réservoir.
Quand j’ai terminé, j’extrais mon téléphone de ma poche et le
consulte : zéro appel manqué, zéro message. En regardant l’écran vierge de toute notification, je ne sais pas à quoi je m’attendais. Espérais-je que Nathaniel ait cherché à me joindre ? Pourquoi aurait-il agi de la sorte, surtout après les propos que je lui ai tenus avant de me sauver ? Il doit m’en vouloir. Et je le comprends. Or, même si ça me tue de l’admettre, j’ai eu raison de mettre les voiles. Lui et moi, c’était couru d’avance. Nous n’appartenons pas au même monde. Alors, plutôt qu’attendre de nous attacher davantage, il valait mieux mettre un terme à notre relation dès maintenant. C’était le mieux à faire. Pour lui comme pour moi. Toutefois, savoir que j’ai agi pour le meilleur ne soulage en rien ma douleur et ma peine.
En réalité, plus je stagne sur place, plus elles semblent s’amplifier.
Donc, avant qu’elles ne me submergent complètement, je remets mon portable à sa place, puis grimpe sur ma moto et reprends ma route. J’erre sans but dans les rues de Montauk. L’essentiel est d’avancer, la destination n’a aucune importance.
Je sillonne la ville en long, en large et en travers, jusqu’à atteindre le
seuil d’une plage. Je me gare sur un parking, coupe le moteur de ma moto, enlève mon casque, puis profite du bruit du ressac. Je respire à pleins poumons l’air iodé et les relents des algues charriées par la marée.
Il n’y a pas âme qui vive autour de moi, pourtant je ne me sens pas
seule. Face à l’océan, je retrouve certaines sensations que j’éprouvais lorsque j’habitais encore en Alaska. Comme mon grand-père me le disait souvent : « Tu n’es jamais seule, la nature t’entoure toujours et celle-ci regorge de vie. » Ces propos peuvent paraître un peu « New Age », néanmoins, ils parlent d’expérience. Il habite seul, dans un petit village isolé, à une centaine de kilomètres de Fairbanks, cependant, en plusieurs décennies, pas une seule fois, il n’a souffert de la solitude, au milieu de ses chiens et de sa forêt.
Songer à lui me fait prendre conscience combien il me manque,
surtout en ce jour de Noël. J’aurais tellement voulu être avec lui plutôt qu’ici. Je ne l’ai pas vu depuis mon entrée en fac et j’aimerais m’assurer qu’il va bien. Un nouveau coup d’œil à mon téléphone et un rapide calcul m’informent qu’il est le milieu de la nuit en Alaska. Je dois attendre encore quelques heures avant de pouvoir l’appeler. Il me tarde. Je n’ai pas entendu le son de sa voix depuis longtemps. Nous essayons de nous joindre régulièrement, mais entre le décalage horaire, mes cours, le boulot et les contraintes de sa vie de trappeur, nous éprouvons de réelles difficultés à nous parler de vive voix.
Finalement, je décide de rester un peu, là. Je descends de ma moto, range mon casque dans mon top-case et pose le pied sur la plage. Je déambule le long de la grève pour me tenir chaud et me maintenir éveillée. Je n’ai pas fermé l’œil depuis pratiquement vingt-quatre heures, pendant lesquelles j’ai enchaîné deux services au Delice Coffee, avant de repartir aussi sec à la réception, puis de prendre la route après avoir été licenciée. Je suis épuisée. À chaque pas, la fatigue semble s’abattre de plus en plus sur moi. Or, je me force à marcher, car je sais que si je m’arrête, je m’endormirai.
Je me balade sur la plage jusqu’à ce que la nuit s’éclaircisse enfin, et le jour se lève. Je regarde le soleil poindre paresseusement au-dessus de l’océan. Le ciel prend progressivement toutes les teintes de bleu. Ensuite, une boule jaune-rosée surgit et se reflète sur les vagues tels des millions de cristaux. C’est magnifique. Un véritable décor de carte postale.
Je savoure la vue jusqu’à ce que l’astre apparaisse complètement. Après cela, je m’efforce de m’extraire de ma contemplation. Car, même si j’aimerais demeurer là encore un petit moment, je n’oublie pas que ma vie m’attend.
En chemin, je m’arrête dans un relais routier où je dévore une assiette de pancakes, arrosés d’une généreuse quantité de sirop d’érable, et avale un litre de café. Puis, je grimpe sur ma moto, direction Brooklyn.
Fin de la trêve, retour à la réalité.
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