Angel Ice (French Edition)
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Nathaniel
Plusieurs heures après être rentré chez moi, je ne parviens toujours pas
à trouver le sommeil. Allongé sur mon lit, à observer le jeu des lumières de la ville sur les moulures au plafond, je ne cesse de penser à la réception, et surtout à Angela. Qu’ai-je représenté pour elle ? Est-ce que je comptais réellement pour elle ou bien n’étais-je qu’une bite sur jambes ? N’incarnais-je qu’une passade, un pansement comme dit Silas ? Notre relation n’est-elle destinée qu’à servir de tampon entre nos histoires passées et à venir ?
Ces interrogations me taraudent et tournent en boucle dans mon esprit,
à l’instar d’un vieux disque rayé. À chaque minute qui passe, où je n’obtiens aucune réponse et toujours plus de questions, j’ai l’impression de perdre les pédales.
Harassé de me prendre autant la tête, je décide de mettre un terme à
mon calvaire. Je me lève et vais m’enfermer dans mon bureau, déterminé à profiter de cette insomnie pour travailler un peu. Mais, au bout d’une demi-heure, je dois me rendre à l’évidence, je suis incapable de me concentrer. Je viens de lire trois fois de suite la même ligne d’un contrat sans réussir à en saisir le moindre mot. M’acharner à bosser se révèle contreproductif. Je déclare donc forfait et éteins mon ordinateur.
Au lieu d’aller me recoucher – je sais que pour, cette nuit, le sommeil,
c’est mort –, je préfère déambuler dans mon appartement. Il s’agit d’un quatre pièces spacieux, situé sur la prestigieuse Cinquième Avenue. Il possède une cuisine ouverte sur une grande pièce à vivre, dont d’immenses fenêtres offrent un magnifique panorama sur Central Park et l’Upper West Side, au-delà. Décoré dans une version Art Déco par un architecte d’intérieur professionnel, engagé par Mercedes, il pourrait facilement figurer dans les plus grands magazines de décoration.
Je ne m’en plains pas, beaucoup m’envient, néanmoins je ne me sens plus en adéquation avec. Surtout depuis son départ. Avant cela, peu m’importait où je vivais, du moment qu’elle s’y trouvait. C’était elle, mon foyer. Maintenant qu’elle m’a quitté, tout a changé. J’ai envie d’un appart’ à mon image, qui me ressemble et me corresponde. Je ne supporte plus tous ses bibelots qui traînent un peu partout ni cet agencement où chaque objet a sa place prédéterminée et où le moindre changement se révèle synonyme de blasphème. Tout ça me rappelle tellement mon ex et notre vie commune. Ce pan de ma vie est révolu, je n’aspire plus qu’à prendre un nouveau départ. C’est décidé, après les vacances, je contacterai un décorateur d’intérieur.
Fier de ma résolution, je me sens un peu mieux. Je me sers un verre de scotch, m’assois sur mon canapé, pose les pieds sur la table basse et fais chauffer mes deux voûtes plantaires devant le feu de cheminée. J’avale une gorgée de mon whisky. La brûlure de l’alcool dans ma bouche réchauffe mon corps, mais mon esprit revient toujours et encore en direction d’Angela. Je ressasse ses paroles : « J’ai déjà commis cette erreur une fois et je ne recommencerai pas… » Est-ce moi l’erreur en question ? Et pourquoi pense-t-elle que nous sommes si différents au point de ne pouvoir sortir ensemble ? Où est-elle allée pêcher cela ?
Finalement, je ne tiens plus. Il faut que j’aie des réponses à toutes mes interrogations avant de perdre définitivement la boule. Sans plus réfléchir, je pose mon verre sur la table basse, sans utiliser de sous-bock, puis me rue dans ma chambre. Je m’empare des premiers vêtements me tombant sous la main et les enfile.
Un peu plus tard, je me gare juste devant l’immeuble où habite Angela. Je regarde les fenêtres de son loft, plongées dans l’obscurité, l’imagine emmitouflée dans son lit. Aura-t-elle revêtu son pantalon de yoga ? Celui qui met en valeur ses longues jambes fines et moule le galbe tentateur de ses fesses ? À moins qu’elle ne soit recouverte d’un déshabillé tapageur en satin blanc, légèrement transparent ? À cette idée, mon sang se dirige tout droit vers ma queue, qui se dresse douloureusement contre la braguette de mon jean.
J’inspire profondément dans le but de me calmer. Si je débarque chez
elle, en plein milieu de la nuit, avec une trique de cheval, je risque de lui envoyer les mauvais signaux. Il s’agit bien de la dernière chose que je souhaite. Avant tout, nous devons clarifier la situation entre nous et après… eh ben, on verra.
En descendant de ma voiture, je croise les doigts pour qu’elle accepte
de me parler. Si elle refuse, quelle solution me restera-t-il ? Je ne peux pas la forcer à communiquer avec moi si elle n’en a pas envie. Je devrai donc être convaincant. Et pour cela, je suis prêt à mettre en pratique tout ce qui fait de moi l’un des plus grands manitous de la finance à tout juste trente ans.
Déterminé, je monte deux par deux les escaliers menant à son
appartement et tambourine à sa porte. Au début, je m’efforce de demeurer discret afin de ne pas réveiller tout l’immeuble. Puis, ne percevant aucune agitation de l’autre côté, mes coups redoublent de vigueur. Je garde un doigt enfoncé sur la sonnette tandis que, de l’autre main, je tape du poing. Avec un tel vacarme, personne ne pourrait continuer à dormir, si ?
J’ai conscience qu’il faudrait que j’arrête mon boucan avant de
m’attirer les foudres des voisins. Malgré tout, je déteste l’idée d’abandonner alors que la partie a à peine débuté. Je résiste encore quelques secondes avant de lâcher prise. En abaissant les bras, je me sens tellement déçu, mais surtout inquiet. Où peut-elle bien être ?
Je m’apprête à tourner les talons, quand j’entends des talons claquer
dans les escaliers. Serait-ce elle ?
Ne voulant pas passer pour un pervers psychopathe, je m’adosse
nonchalamment au chambranle de la porte et tâche d’adopter une posture signifiant : « Il n’y a rien d’anormal à me trouver ici, en pleine nuit de Noël, à attendre que tu rentres de je-ne-sais-où ! » Afin de me donner une contenance, je m’empare de mon smartphone, pianote dessus. Je veux paraître serein et non angoissé à mort par ce qui m’attend.
Au moment où les pas se rapprochent, je me redresse. À l’instant où
une silhouette apparaît, je désillusionne aussi sec. Ce n’est pas du tout celle que j’espérais voir. Il s’agit bien d’une femme, mais beaucoup plus charpentée qu’Angela et nettement plus âgée aussi. Dès qu’elle me voit, elle s’arrête net, puis farfouille dans son sac à main. Je m’attends à ce qu’elle récupère son téléphone dans le but de me menacer d’appeler la police si je ne décampe pas rapidement. À la place, elle en sort une bombe lacrymogène.
— Oh, du calme, Madame ! réagis-je avant qu’elle ne m’en pulvérise la figure. Je ne vous veux aucun mal. Je suis juste venue rendre visite à une amie.
En même temps, je tends les mains devant moi en signe de protection, tout en essayant de lui prouver que je ne suis pas dangereux.
— Au milieu de la nuit ? me demande-t-elle, visiblement sceptique par mes explications. Qui êtes-vous venu voir ? s’enquiert-elle en désignant du menton l’accès au loft d’Angela. La jeune fille de bonne famille, ou bien, l’autre, la gothique ?
— La deuxième, lui réponds-je.
— Eh bien, vous pouvez rentrer chez vous, elle n’est pas là, m’informe-t-elle, tout de go.
— Comment le savez-vous ?
— Je suis leur voisine, ma place de parking se situe juste à côté de la leur. J’en viens et je n’ai pas vu sa moto, donc je peux vous affirmer qu’elle ne se trouve pas ici.
Je la remercie, la salue en lui souhaitant un joyeux Noël, puis prends congé. En sortant de l’immeuble, je me demande vraiment où se trouve Angela en ce moment. Lui est-il arrivé quelque chose ? A-t-elle eu un accident ? À cette idée, je frissonne. Un nœud se forme dans ma gorge. Une boule enfle dans mon ventre et un filet de sueur froide dégouline le long de ma nuque.
En retrouvant l’habitacle de ma voiture, la première chose que j’effectue est une recherche de tous les numéros des hôpitaux de la ville. Ensuite, je les appelle tous, un par un. Systématiquement, on me répond qu’ils n’ont admis aucun accident de moto ce soir et ne connaissent aucune Angela Wilkins. En raccrochant de la dernière clinique, je m’autorise enfin à libérer mon souffle. Malheureusement, je n’ai toujours pas la moindre idée d’où elle se trouve.
Je reste assis à contempler tantôt ses fenêtres désespérément sombres, tantôt la rue… dès que je perçois un bruit de moteur. J’attends qu’elle réapparaisse. Je poireaute ainsi toute la nuit. Au moment où les rayons du soleil m’éclairent, je suis forcé d’admettre qu’elle a découché. Au même instant, je me souviens de ses paroles : « Je rentre chez moi. »
Parlait-elle de son loft, à Brooklyn, ou bien de chez elle, en Alaska ?
S’il s’agit de la seconde option, se pourrait-il qu’elle soit véritablement et définitivement sortie de ma vie ?
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