Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 10
Gabrielle raccroche et fait pivoter son siège pour avoir Marc dans son champ de vision. Il a les yeux rivés sur son écran d’ordinateur et pianote fiévreusement sur son clavier. La communication avec son nouveau coéquipier est encore difficile, mais il n’y est pour rien, c’est elle qui a encore du mal à le voir assis dans le siège qu’Axel a occupé pendant toutes ces années. Lui ne l’a pas connu, il ne pense pas une seconde à cet homme dont il a pris la place, il ne sait pas qu’il a laissé derrière lui une femme et une petite fille qui se réveille toutes les nuits en criant après son papa. Pour lui, Axel n’a jamais existé. Elle sait que c’est idiot de lui en vouloir, mais elle n’arrive pas à passer le cap.
Oublie Axel, c’est désormais avec Marc que tu dois travailler.
Marc quitte son écran des yeux et surprend le regard de sa collègue.
– C’était Niko, dit-elle avec la précipitation de celle qui a été prise en faute.
– Ah. Et alors ?
– Le bilan sanguin a révélé des traces d’Haldol, un puissant neuroleptique qui a permis au meurtrier de neutraliser Erika.
– Ce qui explique qu’elle ne s’est pas débattue. Et le t-shirt taille XL qu’ils ont trouvé roulé en boule sous le lit ?
– C’était le sien, elle s’en servait comme chemise de nuit. La mère me l’a confirmé.
– OK. Rien d’autre ?
– Niko nous enverra son album 1 dans la journée, mais d’après lui, on n’en tirera pas grand-chose.
Son téléphone sonne en même temps que Romain « La poisse » passe la porte pour leur remettre le courrier. Au bout du fil : Dobey, qui lui rappelle une énième fois son obligation de passer au stand de tir pour renouveler son habilitation. Pendant qu’elle écoute d’une oreille distraite le sermon de son supérieur qui lui rebat les oreilles de toutes les conséquences de sa mauvaise volonté, elle jette un coup d’œil aux enveloppes que La poisse vient de poser sur son bureau. C’est Gabrielle elle-même qui a ainsi rebaptisé Romain dont la capacité à attirer les ennuis fait l’admiration de la SR. Le gendarme malchanceux ne lui en a jamais tenu rigueur et semble même tirer une certaine fierté de son surnom.
L’une des enveloppes ne porte aucun nom, juste l’adresse de la gendarmerie. Gabrielle la saisit entre deux doigts et interroge Romain du regard. Celui-ci plisse les yeux pour examiner le pli, murmure un mot d’excuse et tend la main pour le récupérer. Au moment où il va s’en emparer, Gabrielle lui fait signe d’attendre et ramène la lettre contre sa poitrine. La poisse fait une moue de dépit et attend sagement que le capitaine en ait fini avec le colonel.
– Laisse, je vais l’ouvrir, dit-elle après avoir raccroché.
– Je dois l’amener au secrétariat du colonel, se défend-il d’une voix implorante. Avec la chance que j’ai, ça va lui revenir aux oreilles et je vais me faire tuer.
– Je m’en occupe je te dis, c’est sûrement encore une de ces pubs à la con, il n’en saura jamais rien.
La poisse pousse un soupir et bat en retraite en direction de la porte, les épaules alourdies par le poids de son surnom.
L’adresse d’expédition est dactylographiée sur une étiquette collée au recto de l’enveloppe. De la pub, oui sûrement, mais la curiosité l’a emporté. Elle s’empare d’un coupe-papier et déchire l’enveloppe. À l’intérieur, une carte avec un dessin tout en nuances de gris et de rose. Ce n’est pas de la publicité. Le dessin a été exécuté puis peint à la main. Le papier, malgré son épaisseur, a légèrement gondolé sous l’action de la peinture. Elle tourne la carte ; au verso, une série de mots tracés en lettres capitales : « PRENEZ SOIN D’ELLE. » Un voyant se met au rouge dans l’esprit de Gabrielle. Elle sent que cette lettre n’est pas arrivée par hasard, personne ici n’a jamais rien reçu de tel. Elle ouvre un tiroir, en extrait une paire de gants qu’elle enfile avant de reprendre son examen du tableau miniature.
– Qu’est-ce que c’est ? demande Marc que le manège de Gabrielle commence à intriguer.
– Un truc bizarre…
Il se lève et la rejoint à son bureau pour examiner à son tour la carte qu’elle tient entre deux doigts. Une espèce de brume rose la recouvre intégralement, derrière laquelle semblent flotter des formes et des objets hétéroclites peints en gris – un bol, une clef anglaise, un caducée, un parallélépipède entrecoupé d’une série de barres. Les couleurs sont harmonieuses et délicates, la consistance vaporeuse du brouillard rosé est brillamment rendue.
– C’est joli, commente Marc. C’est fait à la main, non ?
– Apparemment.
– Tu sais ce que c’est ?
– Aucune idée.
Le regard de Gabrielle oblique vers l’écran de son ordinateur sur lequel vient d’apparaître une petite fenêtre. Son visage change subitement d’expression. Elle avait complètement oublié cette audition qu’elle doit avoir dans dix minutes.
Elle se précipite sur sa souris pour faire disparaître la fenêtre, mais Marc a eu tout le temps de lire ce qui y était inscrit, notamment le prénom d’Erika.
– Tu as besoin d’un coup de main ?
Merde, il a vu, en conclut Gabrielle. L’homme dont elle se prépare à prendre le témoignage figurait en tête de liste des contacts d’Erika. Cette audition-là, ils sont censés la faire ensemble.
– T’inquiète, c’est pas la peine. Le gars a un alibi solide, il s’agit juste d’en savoir un peu plus sur la victime.
Elle lit un mélange de déception et de ressentiment sur le visage de son partenaire. C’est la deuxième fois en deux jours qu’elle l’écarte ainsi de l’affaire sur laquelle ils sont censés collaborer : la veille, elle s’est rendue seule à l’institut médico-légal. Il n’est pas débile, il a sûrement déjà compris qu’elle le tient volontairement à l’écart du dossier. Elle ne sait même pas pourquoi elle agit de la sorte, c’est stupide et contre-productif. Si ses petites manœuvres parvenaient aux oreilles du colonel, elle se ferait incendier.
À quoi joues-tu ? Tu ne pourras pas éternellement faire comme s’il n’existait pas…
– T’as trouvé quelque chose sur les réseaux sociaux ? lui demande-t-elle à brûle-pourpoint.
– Je suis dessus, j’ai noté deux ou trois trucs, mais rien de vraiment suspect.
– Si tu veux, on regarde ça ensemble après l’audition.
Marc approuve d’un hochement de tête. Gabrielle lui concède un semblant de sourire. Elle n’en revient pas d’avoir été capable de lui faire cette petite concession. Elle prend son ordinateur portable sous le bras et laisse Marc ruminer sa contrariété tout seul dans son coin.
1. Document compilant l’ensemble des clichés pris sur une scène de crime.
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