Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 21
Gabrielle essaie de ne pas soupirer trop fort dans le téléphone. Il s’en trouve toujours quelques-uns parmi leurs témoins qui veulent absolument rendre service, les « aider dans leur enquête », comme ils disent. Certains sont juste des bons Samaritains, d’autres se sentent si seuls ou si malheureux qu’ils saisissent la moindre opportunité pour essayer de se convaincre que leur vie a un peu de sens. D’autres encore sont si excités par l’idée d’être mêlés à une histoire sensationnelle et ont regardé tant de séries télé qu’ils seraient prêts à passer le concours pour devenir gendarme et à partir en guerre contre le crime. Dans cette dernière catégorie, il y en a certains qu’elle n’aimerait pas savoir avec un Sig Sauer entre les mains.
L’homme avec lequel elle est en train de s’entretenir au téléphone est encore d’une autre catégorie : celle des proches de la victime. Lui était l’un des meilleurs amis, sinon le meilleur ami d’Erika. Il est effondré, et il tient absolument à les aider pour que justice soit faite. Entre le bon Samaritain, le justicier et le type simple qui ne se remet pas de la perte d’un être cher. Lorsqu’elle l’a auditionné il y a tout juste une semaine, il était déjà très affecté, et son moral ne semble pas s’être amélioré. Bien sûr, elle ressent de la peine pour lui, mais elle commence à se demander si c’était une bonne idée de lui donner le numéro de son poste et de l’encourager à appeler dès que quelque chose lui reviendrait à l’esprit.
Le magistrat a donné son feu vert pour l’alerte et comme des milliers d’autres, il a lu ou entendu le message qui évoque ce faux flic qui récupère des noms et des adresses au hasard (non, pas au hasard, se corrige-t-elle aussitôt, la ressemblance entre les deux jolies étudiantes qu’il a froidement assassinées n’est pas le simple fruit du hasard) et il veut mettre fin à ses agissements au plus vite.
– Non, nous ne savons pas à quoi il ressemble.
– Mais vous avez peut-être des choses qui pourraient permettre de l’identifier ? J’ai fait quatre ans de fac et j’ai gardé contact avec presque toute ma promo ; aujourd’hui avec les réseaux sociaux, une information bien placée peut se propager comme une traînée de poudre.
– Comme les fake news ? ironise Gabrielle.
– Oui, c’est vrai, mais là, ce serait pour la bonne cause. Les gens se passeraient le mot, ils seraient plus vigilants. C’est bien comme ça que vous procédez avec les alertes enlèvements ?
– Oui, mais là, c’est très différent. Il y a une enquête en cours et je ne suis pas autorisée à communiquer des éléments en lien avec cette enquête au public. Je suis désolée.
– Je comprends.
Un silence.
– Erika ne méritait pas ça, déclare son interlocuteur d’une voix chargée d’émotion. Elle était incapable de faire du mal à qui que ce soit, elle était sensible et vulnérable. Elle ne méritait pas ça, répète-t-il.
– Non, elle ne méritait pas ça, confirme Gabrielle. Je vous garantis que nous faisons le maximum pour mettre la main sur celui qui a commis cet assassinat. Mais ce genre d’enquête est compliquée et peut prendre du temps.
– Vous pouvez m’informer si vous avez du nouveau ?
– Non, je regrette. Mais je vous assure que nous mettons tout en œuvre pour retrouver le meurtrier de votre amie.
– Oui, j’en suis sûr. Je vous remercie. Bonne journée, madame.
– Bonne journée à vous aussi.
Elle raccroche. Madame… Cela faisait une éternité qu’on n’avait pas usé de ce mot-là à son encontre. Elle vient de prendre dix ans d’un seul coup de téléphone…
Nous mettons tout en œuvre. Ils mettent tout en œuvre, oui. Mais pour l’instant, ils n’ont pas un seul début de piste…
Il raccroche. Il n’a rien. Il n’a rien parce qu’ils n’ont rien non plus. Alors pour l’instant, il va devoir se débrouiller tout seul.
Tu as l’habitude.
Il n’aime pas qu’Il s’impose dans la conversation. Il n’a pas besoin de Lui non plus. Ce qu’il veut, c’est retrouver l’assassin d’Erika, rien d’autre.
Et une fois que tu l’auras retrouvé, qu’est-ce que tu feras ?
Il ferme les yeux, enfouit son visage dans ses mains. Il ne sait pas. Il n’a pas pensé à ça, il ne veut pas y penser. Il le fait pour Erika, parce que c’est ce qui est juste. Cet homme la lui a enlevée, il n’avait pas le droit et il doit être puni pour cela.
Comme Tom devait être puni pour tout le mal qu’il lui a fait, voilà ce qui est juste.
Il agrippe ses cheveux et fait une grimace qui exhibe des dents à la blancheur parfaite. Il n’arrive plus à faire taire Sa voix. À présent, Il lui parle presque constamment. Il parle pour ne rien dire, commente ses actes, s’immisce dans ses réflexions, lui confie ce qu’il a sur le cœur. Il parle du passé, aussi…
Le passé, oui. Tu te souviens ? Tu ne te posais pas de questions, tu vivais chaque jour comme si c’était le dernier ; tu étais libre comme l’air, tu n’avais de compte à rendre à personne et tu allais où bon te semblait, et quand tu voulais. Tu étais heureux, alors.
Non, j’étais inconscient, égoïste et amoral. Je ne réalisais pas tout le mal que je faisais. Erika m’a ouvert les yeux, elle m’a montré ce que c’était que d’être bon, généreux, empathique, elle m’a fait comprendre qu’il y avait un autre chemin et qu’il n’était pas trop tard.
Erika était jeune, naïve et pétrie de bons sentiments ! Elle ne connaissait rien à la vie, elle vivait dans l’insouciance et le confort, elle ne savait pas ce que c’était que d’être seul, triste et malheureux, d’avoir peur, de souffrir sans dire un mot.
Et alors ? Elle aurait dû souffrir comme moi j’ai souffert ? On doit d’abord en baver, se soumettre et tendre l’autre joue avant d’avoir droit au bonheur ? Faut-il courber l’échine, serrer les dents et espérer qu’un jour, ça s’arrêtera et que la balance penchera de l’autre côté ? C’est donc comme ça que ça marche pour être heureux, tout du moins espérer l’être ? Erika était heureuse, elle, et elle n’a pas dû en payer le prix. Et c’est ce qui faisait d’elle une personne sensible, bienveillante et inoffensive. Erika…
ERIKA EST MORTE ! Tu dois l’oublier.
Non, c’est impossible…
Elle était faible et c’est pour ça qu’elle n’est plus là aujourd’hui !
Non, c’est faux !
Toi, tu es fort, intelligent, bien plus fort et bien plus intelligent que tous les autres, tu leur es supérieur à tous et ils doivent en prendre conscience.
Il secoue violemment la tête.
Ils doivent savoir à qui ils ont affaire, ils n’ont pas le droit de te prendre de haut et de te marcher sur les pieds. Ils doivent t’écouter, te respecter et s’ils ne te respectent pas, ils doivent en payer le prix. Comme Tom.
Non, non…
Si, c’est comme ça que cela fonctionne.
Plus maintenant !
Bien sûr que si. Avoue-le, c’était bon de l’entendre te supplier, de voir l’épouvante dans ses yeux… Tu y as pris plaisir, tu t’es délecté de sa détresse et de son impuissance.
Non, non, non, non…
Tu as oublié, mais tu aimais ça : dominer, prendre le contrôle…
Le visage déformé comme sous le coup d’une intense douleur physique, il secoue la tête de plus en plus fort.
Tenir leur vie au creux de ta main et en faire ce que bon te semble, comme la faire disparaître sous quelques pelletées de terre.
– NON !!!
Il balaie la surface de son bureau d’un violent mouvement du bras. Ordinateur, stylos, papiers, livres, lampe, verre, tous les objets qui en occupaient la surface s’envolent dans les airs et atterrissent avec fracas sur le parquet. Ses doigts sont recroquevillés comme des serres dans sa chevelure, il garde les yeux obstinément clos et ses lèvres, qui se sont brièvement ouvertes pour expulser ce soudain cri de rage, sont à présent soudées l’une à l’autre au point de ne plus faire apparaître qu’une ligne sombre qui se brise d’un coup à ses extrémités.
Une minute passe. Il entend le léger grésillement en provenance du réfrigérateur, le souffle continu du boîtier Internet, et c’est tout.
La voix est partie.
Il rouvre les yeux, fixe son bureau à présent débarrassé de tout ce qui l’encombrait et se met à réfléchir.
Caïn reviendra, il le sait. Alors, il doit profiter de son absence pour poursuivre sa mission et tenir la promesse qu’il a faite à Erika.
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