Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 25 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 24

 

À une centaine de kilomètres de là, la pluie épargne encore Toulouse. Allongé dans son lit, il ferme les yeux et commence à réfléchir. Tout à l’heure, il a lu ce qui était écrit sur le bandeau affiché au bas de l’écran pendant les infos – un type qui se fait passer pour un flic et qui procède à de faux contrôles routiers. Il a aussi entendu parler de cette deuxième fille assassinée. S’ils prennent la peine de diffuser une telle alerte, c’est qu’ils estiment qu’elle est de la plus haute importance, et pas seulement pour éviter à la population le simple désagrément de devoir envoyer un chèque au Trésor public pour une contravention bidon.

Non, il y a autre chose. Il n’est pas bête. Et il a la chance d’avoir une expérience concrète de ce genre de combines.

Il fait donc l’hypothèse que les deux faits sont reliés, et qu’ils le sont probablement aussi au meurtre d’Erika.

À partir de là, il se met dans la tête du tueur.

S’il était ce faux flic et qu’il avait eu l’intention de perpétrer ces meurtres, il aurait pu procéder à ces contrôles afin de récupérer l’adresse de ses victimes, à laquelle il se serait ensuite rendu pour les tuer. Dans ce mode opératoire, il se serait placé à un endroit qui lui donnait un large choix de victimes potentielles dans un minimum de temps, parce que la dernière chose qu’il aurait voulue aurait été de se faire arrêter par une vraie patrouille de police.

Ce type semble s’en prendre à des jeunes étudiantes. Où trouve-t-on les plus grandes concentrations d’étudiantes à Toulouse ? Dans les facs, les écoles supérieures – infirmières, sages-femmes, ingénieurs – les bars, les boîtes de nuit. Dans le cas d’Erika, c’est la fac de médecine. Il aurait pu la repérer à la sortie des cours.

Oui, c’est probablement ainsi que cela s’est passé.

Mais avec cette hypothèse, il ne voit pas comment procéder, à moins peut-être d’interroger toute sa promo avec l’espoir que l’une de ses camarades ait été également contrôlée par le faux flic.

Il réfléchit encore. Erika fréquentait aussi régulièrement Le Bandito, une boîte de nuit branchée où il l’a accompagnée une ou deux fois. Il y a vu beaucoup de jolies filles. Quelques très beaux garçons aussi… Pourquoi pas là ? Il poursuit sa réflexion, visualise l’endroit et ses alentours. La configuration des lieux se prête bien au mode opératoire : une route passe devant la boîte qui, d’un côté, mène à l’extrémité sud-ouest de la ville, de l’autre, part vers le centre et dessert tout le reste de la banlieue. C’est de ce côté-là que se dirigent la plupart des véhicules qui quittent la discothèque. Un peu plus loin du même côté se trouve un rond-point où l’on peut facilement se garer, voir venir les voitures, y compris celles des flics.

Oui, cela pourrait être une option.

Et pour celle-là, il a une petite idée.

La boîte n’ouvrant ses portes qu’à minuit, il a passé sa soirée devant deux films, s’est endormi devant le second. Il est une heure quinze lorsqu’il gare sa voiture sur le parking de la discothèque. Il y a encore beaucoup de places libres – la grande majorité des étudiants est raisonnable et attend le jeudi soir pour s’imbiber d’alcool et se déchaîner sur les pistes de danse. La clientèle est tout de même nombreuse et il doit patienter plusieurs minutes avant d’atteindre le bar derrière lequel officie un hipster sexy qui prend sa commande avec un grand sourire. Pendant que le beau brun lui prépare son cocktail, il se tourne vers la salle et observe les lieux. Il y a beaucoup de filles, dont plusieurs feraient sensation dans un casting de cinéma. Certaines sont accompagnées, mais beaucoup sont seules. Dans cette dernière catégorie, tout un groupe de demoiselles qui doivent dépasser de peu l’âge légal pour mettre les pieds ici. Quelques-unes parmi elles ne sont certainement pas majeures et il doute que les verres qu’elles tiennent entre leurs mains soient remplis de limonade.

Sur la piste de danse, le volume est à fond. Les enceintes éjectent les basses sur un rythme métronomique tandis que Billie Eilish se vante d’être un bad guy. Il regarde les corps qui s’animent avec souplesse. Les filles se trémoussent avec prudence, les garçons, dans leur éternel rôle du mâle dominant, rivalisent de contorsions pour impressionner leur belle – version moderne de la parade nuptiale sur fond de musique électro. L’une des danseuses a de longs cheveux blonds, est habillée d’un jean court qui dévoile deux chevilles délicates, exactement le genre qu’Erika avait l’habitude de porter. Elle arbore un sourire ingénu, insouciant. Sa gorge se noue brusquement et les larmes lui montent aux yeux. Il serre les dents, détourne son regard pour le poser sur un jeune homme qui danse les yeux fermés. Ses bras s’enroulent et se déroulent avec lascivité au-dessus de la piste et ses mains sont grandes ouvertes comme s’il cherchait à faire affluer la musique au travers de ses doigts. Il ponctue chaque note de basse d’un petit mouvement de tête et effectue des petits pas de danse en parfaite synchronisation avec la mélodie de la chanson. Le rythme de la musique change brutalement et le corps du jeune homme se fige, puis s’affaisse, se redresse, s’affaisse de nouveau, et se cale ainsi, dans ce mouvement sensuel, à la nouvelle cadence.

Les ondulations du danseur l’hypnotisent et bientôt, il sent la pression augmenter à l’intérieur de son crâne, et une tension prendre subitement naissance au niveau de son bas-ventre. Le niveau des basses semble avoir monté d’un cran, elles explosent comme des bombes thermonucléaires dans ses oreilles.

Et sur la piste, le jeune homme prolonge sa chorégraphie érotique.

Le sang bat violemment à ses tempes, mais même le choc de son pouls contre ses tympans ne parvient pas à couvrir la voix qui est en train de s’élever dans sa tête.

Il fait volte-face et s’isole à l’abri de ses paupières closes.

Tais-toi, tais-toi, tais-toi.

Il rouvre les yeux et voit le visage inquiet du barman qui vient de déposer son cocktail sur le comptoir.

– Tout va bien ?

Il ouvre la bouche, cherche une réponse, et réalise aussitôt l’opportunité qui se présente à lui.

– Pas vraiment. C’est la première fois que je reviens ici sans ma meilleure amie. Elle est morte récemment.

– Oh… Je suis désolé.

– Elle venait régulièrement ici, elle me disait que c’était sa boîte préférée à Toulouse.

– Bon sang, je la connais peut-être. Comment s’appelait-elle ?

– Erika. Erika Decker.

– Erika ? Sans blague…

Le jeune homme encaisse la nouvelle avec une affliction sincère. Il en déduit qu’il n’était pas au courant et que les flics ne sont pas passés le voir.

– Tu la connaissais ?

– Oui. On discutait toujours un peu quand elle était ici. Une fille vraiment sympa.

– Adorable, oui…

Le garçon relève la tête, se mord la lèvre.

– Tu… Tu sais comment…

– Elle a été assassinée.

Le visage du barman se décompose encore un peu plus.

– Merde, c’est pas vrai…

– Si je tenais celui qui lui a fait ça…

– Ils l’ont pas retrouvé ?

– Non.

– Merde, répète l’autre. Elle avait l’air d’une fille géniale.

– Elle l’était, confirme-t-il en s’efforçant de contenir son émotion. Tu l’as vue la semaine dernière ?

– Oui, elle est venue… il se gratte le front du bout des doigts… mardi ou mercredi dernier, je ne sais plus trop.

– Elle était seule ?

– Elle est venue avec des amies, avec lesquelles elle est repartie.

– Il n’y avait pas d’homme avec elle ?

Il secoue la tête.

– Non. Attends… Je te dis une connerie. Elle n’est pas repartie avec ses amies, mais avec une autre fille.

– Une fille ?

– Oui. Mais ce n’est pas ce que tu crois, ajoute-t-il en lisant la surprise sur le visage de son interlocuteur. Erika a sympathisé avec cette fille, mais au moment de repartir, la fille était complètement bourrée. Alors, Erika lui a proposé de la ramener. Je crois qu’elle a bien fait. Des clients m’ont dit qu’il y avait les flics au rond-point.

Il se redresse.

– À la sortie, là ?

– Non, pas celui-là, un autre, un peu plus loin. Habituellement, oui, c’est là qu’ils se calent parce qu’ils peuvent y choper presque tout le monde. Je ne sais pas pourquoi ils étaient plus loin la semaine dernière. Mais ils ne sont pas restés longtemps.

Le scénario se précise : Erika quitte la discothèque et le faux flic l’attend au rond-point. Il doit trouver un moyen de confirmer ses suppositions. Une idée lui vient à l’esprit.

– Tu te rappelles comment s’appelait la fille qu’Erika a raccompagnée ?

L’autre penche la tête de côté, se frotte une nouvelle fois le front.

– Ouais, c’était un prénom bizarre… Un truc qui finit par « -ine ». Mandoline ? Ondeline ?…

Son visage s’éclaire subitement. Il brandit deux doigts dans sa direction comme pour le placer sous la menace d’un pistolet factice, puis fait un pas en arrière et plonge ses mains sous le bar. Elles ressurgissent presque aussitôt avec un amas de papiers d’à peu près toutes les tailles sur lesquels sont inscrites des séries de chiffres.

Le barman affiche un large sourire.

– Je sais pas pourquoi je garde tout ça, dit-il en secouant la tête.

Les suites de chiffres commencent pratiquement toutes par 06. Des numéros de téléphone.

– Presque chaque soir, il y en a au moins une qui me file son 06.

Il est sincèrement impressionné. Mais pas forcément surpris : c’est sûr, le barman est beau gosse. Et le fait qu’il ait gardé tous ces numéros veut peut-être dire que…

– Ah ! s’écrie le jeune homme en voyant le prénom inscrit au-dessus du numéro sur le bout de papier qu’il vient de déposer sur le bar. Ombeline, c’est ça ! J’y étais presque !

À son tour, il pose les yeux sur le comptoir et enregistre le numéro.

– Bon, celui-là, il compte pas vraiment, poursuit le barman, elle était déjà blindée quand elle me l’a refilé.

– Toutes ces filles t’ont donné leur numéro de téléphone ? demande-t-il candidement.

– Oui, mais ça, c’est sur plusieurs mois. Je sais pas pourquoi je les laisse traîner là, je vais les virer.

– Et combien tu en as rappelé ?

Le barman ferme à demi les yeux et lui adresse un petit sourire. Seule une extrémité de sa bouche s’est relevée, ce qui lui donne momentanément un air flambeur charmeur passé de mode, mais irrésistible chez lui.

– Aucune. J’ai une copine, et pour l’instant ça se passe très bien entre nous.

Il ravale sa déception, se force à sourire et referme une main autour de son verre pour le porter à ses lèvres.

Il ne s’attarde pas, il n’en apprendra pas plus.

À peine sorti de la boîte de nuit, il se met en quête de son téléphone portable et enregistre les dix chiffres qu’il fait tourner en boucle dans sa tête depuis dix minutes.

Il est deux heures passées, certainement pas le meilleur moment pour un premier contact téléphonique.

Il replace le Smartphone dans la poche de sa veste et se dirige vers sa voiture.

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