Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 18 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 17

 

 

Dans son logement de service, Marc peut reprendre sereinement ses recherches sur Gabrielle. Ici, il dispose du calme et de l’isolement qu’il lui est impossible de trouver à la maison. Ce n’est pas tant Chloé ou Dorian le problème, que Magali qui semble être toujours derrière son dos à épier ce qu’il fait. Comme s’il avait systématiquement quelque chose à se reprocher.

En l’occurrence, cette détermination à fouiller dans le passé de sa coéquipière pourrait l’inquiéter à juste titre… Il a du mal à s’expliquer cette obsession. C’est la faute de Dobey, se persuade-t-il. C’est justement parce qu’il l’a mis en garde contre l’envie qui lui prendrait de poser à Gabrielle la question interdite qu’elle n’arrête pas de tourner en boucle dans sa tête.

Où sont tes parents ?

Plusieurs pistes lui sont venues à l’esprit, qui se sont toutes terminées en

impasse. Il a notamment consulté le TAJ 1, sans succès. Et même s’il y avait trouvé quelque chose, il aurait dû continuer à tirer les fils en se procurant tous les documents la concernant. Son manège aurait fini par attirer l’attention, ce qu’il veut à tout prix éviter.

À présent, il ne peut compter que sur Internet. Et Internet est muet comme une carpe. Il faut dire que les informations à sa disposition sont assez maigres. Un prénom, Gabrielle, un nom, Berthelot, et la brève évocation d’une existence en Seine-et-Marne. Il doit partir du principe que quelque chose de grave est arrivé à ses parents. Un accident, ou pire encore : un meurtre. Par une étrange association d’idées, il se rappelle une phrase de Gabrielle dans le studio d’Erika. Niko évoquait son entêtement de fouine ou quelque chose dans ce goût-là, et elle avait répliqué que c’était de famille. L’un de ses parents était-il gendarme ? Ou même les deux ? Il se penche sur son clavier, tape une série de mots, explore les liens qui lui sont proposés durant plusieurs minutes. Puis il saisit une nouvelle série de mots, et encore une autre lorsque la précédente ne donne rien. Chou blanc. Gendarme… Officier de police peut-être ? Il procède à une nouvelle série de recherches en conservant une base de mots-clefs – « mort », « police », « Berthelot » – qu’il associe à d’autres termes.

La réponse lui arrive avec les mots « obsèques » et « fille ». Parmi les liens qui lui sont renvoyés se cache un bref éloge funèbre dans un journal de Seine-et-Marne datant d’une vingtaine d’années. Il y apprend un prénom : Séverin, et le nom de la ville où il était officier de police : Morency. « Toutes nos pensées vont à sa fille, à ses proches et à ses nombreux amis. » Une fille, pas d’épouse. Mais c’est dans le lien qui suit qu’il trouve le Graal : à la lecture de l’article vers lequel il est redirigé, son cœur se met à battre un peu plus fort. Il y découvre un second prénom – Sarah, l’ex-femme de Séverin –, les circonstances de sa mort, ainsi que celles du policier. Séverin Berthelot a été tué d’une balle dans la tête, son ex-femme s’est suicidée quelques semaines plus tard après avoir échappé de justesse à la mort dans un incendie. Le prénom de la fille n’est pas mentionné, il est juste dit qu’elle a assisté à la mort de son père.

Cela fait beaucoup en peu de temps pour une gamine qui aurait pu avoir quatorze ans à l’époque des faits. Et qui pourrait en avoir trente-quatre aujourd’hui et s’appeler Gabrielle.

Deux coups frappés à la porte le font sursauter. Qui vient le voir ici et à cette heure de la journée ? Il se lève pour ouvrir à son visiteur nocturne et se retrouve nez à nez avec Gabrielle, visiblement excitée. Pour la première fois depuis qu’il la connaît, il la voit correctement coiffée, les cheveux ramenés en une queue-de-cheval qui s’élève dans les airs avant de retomber, lourde et compacte, sous l’effet de la gravité.

– Tu as deux minutes ? lui demande-t-elle en brandissant une feuille au format A4 sur laquelle il identifie une impression de la carte reçue il y a deux jours.

Marc prend une poignée de secondes pour se remettre de sa surprise avant d’inviter sa partenaire à entrer. Gabrielle franchit la porte et se dirige droit vers le canapé dans lequel elle se laisse tomber comme elle l’aurait fait dans le sien après une rude journée de travail. Dans les faits, l’appartement de fonction de Marc est à l’identique du sien et elle s’y sent déjà comme chez elle.

– Je pense avoir une idée…

– Tu veux boire quelque chose ? propose Marc qui vient tout juste de refermer la porte.

– Laisse tomber, il faut que je t’explique.

Marc est pris de panique lorsqu’il se rend compte que l’article sur les parents de Gabrielle – car il a l’intime conviction que c’est bien de ses parents qu’il s’agit – est encore affiché à l’écran de son ordinateur. Ordinateur posé à cet instant précis sur la table basse juste à côté de la feuille que Gabrielle a amenée avec elle – c’est un miracle qu’elle n’ait encore rien vu, sûrement parce qu’elle est absorbée par l’examen de la carte. Il s’efforce de la rejoindre sans précipitation et s’assied à ses côtés en rabattant l’écran du portable au passage.

– J’ai bien étudié la carte, dit-elle sans lui adresser un seul regard. Je suis partie de ce que tu m’as dit, le coup de l’eau et de la baignoire : ici, on a la mer et un bateau. Si tu regardes bien, tu t’aperçois que le bateau est long et plat.

– Un porte-conteneurs ? suggère Marc.

– Non, ce qui est posé sur le bateau ne ressemble pas à des conteneurs. C’est beaucoup plus petit, et là, à l’arrière, tu as la cabine, juste un peu plus haute, mais pas de beaucoup.

– Une péniche.

– Exactement. Et la mer, ce n’est pas la mer, mais un cours d’eau. Une rivière, un fleuve, ou même un canal. À Toulouse, on a la Garonne et le canal du Midi.

Elle reporte son attention sur la feuille de papier.

– Ici, au bord de l’eau, il y a un mur en briques et là, dans le coin à gauche, un moulin à vent. Et puis il y a ça.

Elle pose un doigt sur la feuille.

– Un bouddha. Passe-moi ton PC.

Merde. Nouvel accès de panique. Marc réfléchit à toute vitesse, pose une main sur la souris et l’ordinateur sur ses genoux, l’écran légèrement de biais par rapport à Gabrielle. Puis il déverrouille la session et précipite la flèche de la souris sur la croix de l’onglet coupable qui disparaît aussitôt de l’écran.

– T’étais sur YouPorn ou quoi ? lui demande-t-elle avec un sourire.

– Mais non… soupire Marc en posant souris et PC devant Gabrielle.

– Tu fais ce que tu veux, je m’en fous.

– Je te dis que non ! s’insurge-t-il.

Gabrielle, dont le sourire s’est agrandi, pose les yeux sur le bureau.

– Chouette fond d’écran, observe-t-elle. J’adore Stephen Strange.

– Tu connais ? fait Marc, sincèrement surpris.

– Bien sûr ! Doctor Strange, maître des arts mystiques et sorcier suprême, fondateur des Défenseurs qui ont compté dans leurs membres Hulk et le Surfeur d’argent.

Marc l’observe avec de grands yeux.

– Alors là, je suis épaté.

– J’espère bien. À ma décharge, j’ai deux frangins – enfin, ils sont comme mes frères – qui sont très branchés comics. C’est toi qui as fait ce dessin ?

Il confirme de la tête.

– Occupation puérile et inutile… commente-t-il en repensant à sa dernière dispute avec Magali.

Gabrielle prend un air offensé.

– Qu’est-ce que tu racontes ? C’est génial. Je ne savais pas que tu avais ce talent.

– Mon père y est pour beaucoup. C’est lui qui m’a appris et encouragé.

– Le mien écrivait.

Les mots ont jailli des lèvres de Gabrielle, comme propulsés par un souvenir puissant chargé d’une énergie colossale. Son visage s’est assombri, la métamorphose est stupéfiante. Marc ne dit rien. Ils se regardent encore un bref instant puis elle reporte son attention sur l’écran et commence à faire courir ses doigts sur le clavier. Après quelques secondes, elle lâche un juron, repousse la table basse et s’assied en tailleur au pied du canapé.

– Je serai mieux par terre.

Marc la rejoint au sol et observe ses manipulations en silence.

– Regarde, dit-elle enfin en indiquant un point sur la carte de Google Maps qu’elle vient de faire apparaître à l’écran.

– « Les moulins du Bazacle », lit-il.

– Oui, il y en a eu jusqu’à une soixantaine ; ils captaient les eaux de la Garonne pour moudre le blé. Là, c’est le quai Saint-Pierre.

Elle agrippe le petit bonhomme de Street View et le parachute sur le quai. La carte cède la place à l’image d’une rue de Toulouse inondée de soleil.

– Pratiquement tout le long du quai, il y a ce genre de bâtiments en briques.

– Le mur au bord de l’eau sur la carte…

– Exact. Et par là…

Elle fait faire un demi-tour à la vue au moyen de la souris, remonte la rue en gardant le fleuve sur sa droite, s’arrête et pivote d’un quart de tour pour avoir face à elle la vitrine d’un restaurant : La Table de Bouddha.

Elle tourne la tête vers Marc, qui lit une immense satisfaction dans son regard.

– Qu’est-ce que tu en penses ?

– Ça colle. Et ces bonshommes à côté du moulin ?

– Je ne sais pas.

Il approche la feuille de son visage et plisse les yeux.

– On dirait des guerriers, ils ont une lance à la main. Non, attends… regarde, celui-ci a une tête d’oiseau, et celui-là porte une coiffe et a comme une espèce de barbe. Je me demande si ce ne sont pas Horus et Osiris.

– Les dieux égyptiens ?

Il ouvre la bouche pour lui répondre, mais son portable se met à vibrer sur la table basse et les mots expirent dans sa gorge. Le prénom de Magali s’est affiché à l’écran. Il observe le téléphone s’agiter sur le bois sans un mot. Gabrielle l’interroge du regard.

– Tu ne réponds pas ?

– On est en réunion de travail, non ? Donc la carte désignerait un endroit quelque part sur ce quai ?

– Je pense, oui. Peut-être l’une des habitations juste au-dessus du restaurant. Il faut se rendre sur place et taper à la porte de chaque appartement qui se trouve le long de ce quai, dans tout le quartier s’il le faut.

– Tout le quartier ? Tu plaisantes ? C’est impensable. Juste pour faire des planques sur tout le périmètre, il te faudrait un effectif qu’on ne te donnera jamais.

– La vie d’une gamine est en jeu. Il y a une fac de droit à dix minutes à pied, s’il n’y a pas une seule étudiante qui habite l’un de ces appartements, je te paie le resto tous les midis jusqu’à la fin de l’année.

– Je te prends au mot.

– Tu as perdu d’avance.

Le téléphone est une nouvelle fois pris de secousses. Encore Magali.

– Je crois que tu devrais répondre, lui conseille Gabrielle, ou elle va commencer à se faire des films.

– Tu la connais si bien que ça ?

– Je suis bien placée pour savoir comment fonctionnent les femmes, réplique-t-elle avec un sourire narquois.

Il lui rend son sourire et se saisit du téléphone avant que l’appel ne bascule sur la messagerie.

– Allô ?

– Ça va ?

Il se lève et s’éloigne en direction de la cuisine.

– Oui, tout va bien. Et toi ? Les enfants dorment ?

– Bien sûr qu’ils dorment, tu as vu l’heure ? Qu’est-ce que tu fais ?

– Là, je bossais avec un collègue.

– Un dimanche soir ?

– Ben oui, il n’y a pas d’heure pour le crime.

– Et de quoi vous discutiez avec ton collègue ?

– D’une affaire de meurtre. Elle avait une théorie, elle voulait m’en faire part.

– Elle ? Si c’est « elle », c’est « une » et pas « un » collègue.

– Oui, une collègue…

– Si c’est une femme, tu me dis une collègue et pas un collègue, insiste Magali.

Il pousse un long soupir.

– Mag… Tu appelais pour quoi en fait ?

– Pour savoir ce que tu faisais, justement.

– Et bien tu vois, je travaille.

– Elle est comment ?

– Arrête, s’il te plaît. Je discute d’une affaire de meurtre avec une collègue, il n’y a rien d’excitant là-dedans.

– Je te laisse, tu me rappelles quand tu as fini, s’il te plaît ? Pas dans une heure, je bosse demain, et je suis vannée.

– Mag…

Elle a déjà raccroché. Il émet un petit reniflement et contemple son téléphone avec dépit. Il y a quelques années de cela, leurs conversations pouvaient durer des heures et aucun des deux ne pouvait se résoudre à raccrocher – « Tu raccroches ? », « Non, toi d’abord », « Allez ! », « Non, toi ! », et c’était ainsi durant plusieurs minutes. Aujourd’hui, ils ne se parlent jamais plus de cinq minutes, sauf quand il s’agit de se quereller sans fin à propos d’à peu près tout et n’importe quoi. Une fois sur deux, elle lui raccroche au nez. Il laisse passer une minute le temps que la pression redescende et sort de la cuisine, morose. Lorsqu’il lève la tête, Gabrielle le regarde avec effarement.

– « Il n’y a pas d’heure pour le crime » ? répète-t-elle.

Elle secoue la tête et ponctue sa phrase d’un rire incrédule.

– Mais c’est nul, comme réplique ! Et le coup du collègue… Là, c’est moi qui suis épatée…

– Tu écoutes aux portes ?

– C’était grand ouvert…

– On en était où ?

– Je crois que tu ne pouvais pas faire pire.

– Gabrielle ! Laisse tomber, tu veux bien ?

Elle lève les deux mains en signe de capitulation et tourne la tête vers l’ordinateur.

– On en était à notre plan de bataille.

C’est au tour du portable de Gabrielle de s’agiter contre sa cuisse. Elle l’extirpe de sa poche et fixe l’écran.

– C’est le colonel…

Marc lève un sourcil.

– Dobey ?

Elle prend l’appel, l’inquiétude au fond des yeux.

– Allô ?

Il voit le visage de Gabrielle se décomposer au fil de la conversation – une succession de phrases brèves plusieurs fois répétées, « Oui », « OK », « D’accord », qui s’achèvent par les mots fatidiques : « On arrive. »

Elle raccroche et se frappe le front avec la tranche de son téléphone.

– Qu’est-ce qui se passe ? demande Marc.

– On n’a pas été assez rapides.

Un véhicule ralentit l’allure à l’approche de la caserne. Lorsqu’il est à sa hauteur, le feu tricolore planté en face des grilles vient tout juste de passer au rouge. Cela donne quelques secondes au conducteur pour observer les lieux, même si à cette distance, il est impossible de distinguer quoi que ce soit.

La tête du conducteur tourne de côté.

Marc Darbanville. Gabrielle Berthelot. Seriez-vous en train de devenir plus que de simples collègues ? Voilà une complicité naissante qui pourrait bien servir mes intérêts…

 

1. (Fichier de) Traitement des antécédents judiciaires.

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