Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 55
Nathalie… Gabrielle ne peut pas y croire. Vingt ans qu’elle s’est évanouie dans la nature. Vingt ans qu’elle pense à elle jour et nuit, qu’elle se répète inlassablement le réquisitoire qu’elle prononcera lorsqu’elle l’aura retrouvée, et qu’elle se demande si après cela, elle trouvera le sang-froid nécessaire pour ne pas exécuter de ses propres mains celle qui lui a enlevé ses parents.
– La sœur jumelle de ta mère ?
– Oui.
La perplexité creuse deux petits plis au sommet du nez de Marc.
– Je peux ? s’enquiert-il en désignant la carte d’un doigt.
Gabrielle fait glisser sa main en arrière. Marc saisit un coin du dessin entre le pouce et l’index et l’examine avec plus d’attention.
– Comment peux-tu en être si sûre ?
– L’autre fois, lorsque je suis allée voir Franck et Laura à Étretat, je suis partie faire un tour avec Eliott et Valentin, leurs jumeaux. C’était la nuit. J’ai eu l’impression que quelqu’un nous observait. J’ai vu d’abord une silhouette sur la plage, puis exactement la même, plus tard, juste avant de rentrer. Alors que je m’apprêtais à passer la porte de la résidence où ils habitent, elle se tenait un peu plus loin, dans la lumière d’un réverbère, exactement comme l’ADN sur la carte, référence à la gémellité de ma mère et de ma tante. L’aiguille qu’elle a dessinée est évidée : elle fait allusion à L’Aiguille creuse, le roman de Maurice Leblanc, qui se passe à Étretat. C’était elle, là-bas.
Marc étudie une nouvelle fois le dessin.
– Il y a les trois symboles aussi, poursuit Gabrielle qui devance la question de son coéquipier. Ma mère a failli brûler vive dans un incendie et mon père est mort sous la neige, abattu par arme à feu.
Marc se garde bien de lui dire qu’il connaissait déjà une partie de l’histoire.
– Je suis désolé.
– C’est Nathalie qui les a tués. Elle les a tués, puis elle a disparu.
Un silence suit, qui laisse s’immiscer dans le bureau un bruit de pas dans le couloir et le ronronnement de la machine à café dont un collègue de nuit tire le breuvage qui le maintiendra éveillé jusqu’au petit matin.
– Pourquoi t’envoyer cette carte ?
Elle secoue la tête pour exprimer son impuissance à le comprendre. Marc repose le bout de carton sur le bureau, avec la même délicatesse que Gabrielle quelques minutes auparavant.
– Rentre et essaie d’oublier tout ça, lui suggère-t-il au bout d’un moment. Demain, il faudra être d’attaque pour reprendre les auditions.
Oublier… Elle s’est montrée incapable de le faire tout au long de ces vingt dernières années, comment pourrait-elle y parvenir maintenant que Nathalie s’est inexplicablement rappelée à ses bons souvenirs ? Vingt ans qu’elle rêve de retrouver sa trace, et à présent que l’occasion de le faire se présente, elle est incapable de faire face. Son cerveau est comme paralysé.
Paralysé par la peur.
Elle lance un regard paniqué en direction de son collègue.
– Marc ?
– Oui ?
Elle hésite un instant.
– Tu ne voudrais pas boire quelque chose avant de rentrer ?
Il lève un sourcil.
– Maintenant ? Il est minuit passé, et la journée de demain va être longue…
Gabrielle semble complètement perdue. Nathalie a ressurgi dans sa vie à l’improviste, il y a quelques semaines à Étretat, aujourd’hui à travers cette lettre. Où était-elle entretemps ? Où est-elle aujourd’hui ? Peut-être tout près, à l’observer, à l’épier, à attendre le bon moment pour… Pour quoi ? Achever la vengeance qu’elle a juré de prendre sur sa sœur jumelle dont elle jalousait l’existence en effaçant le dernier souvenir qu’il reste d’elle sur cette terre, à savoir sa propre nièce ? Vingt ans après ? Pourquoi avoir attendu tout ce temps ? Pourquoi aujourd’hui ? C’est incompréhensible, mais une chose est sûre : elle est revenue, et elle a tenu à le lui faire savoir de la plus sournoise des façons.
Vingt ans qu’elle brûle du désir d’anéantir cette psychopathe, et aujourd’hui c’est son sang à elle qui se glace…
Tout près, à attendre le bon moment… Peut-être même ce soir…
– Juste un café ou une dernière bière, dit-elle précipitamment. Chez moi…
Marc passe une main sur son visage. Une barbe naissante fait crisser la peau sous ses doigts.
– OK…
Gabrielle trouve la force de sourire.
– Merci.
Aussitôt arrivée à l’appartement, Gabrielle s’éclipse dans la salle de bains et se met en quête de Lexomil dans la pharmacie. À force de volonté et de Systema, elle est parvenue à se désintoxiquer de cet anxiolytique dont pas même l’inefficacité ne la convainquait de se priver, mais ce soir, elle sent que seul un sédatif puissant sera capable de la soulager de son angoisse. Depuis l’apparition de cette carte, elle est sur le qui-vive. À peine sortie de la gendarmerie, elle s’est mise à jeter des coups d’œil furtifs tout autour d’elle, s’attendant à tout moment à ce que Nathalie surgisse de derrière l’un des véhicules encore présents sur le parking. La peur lui serrait toujours les tripes dans le vestibule de l’immeuble en dépit de la présence de Marc à ses côtés, et devant la porte de l’appartement, un bref moment de panique lui a fait tourner la tête pour s’assurer que Nathalie n’était pas subitement apparue sur le palier derrière eux.
Elle n’avait pas besoin de ça. Elle était déjà au bord de la rupture, elle ne tiendra pas longtemps dans un tel état de stress. Elle maudit Nathalie, elle se maudit, elle, et sa foutue faiblesse.
Elle passe de l’autre côté du bar pour mettre de l’eau à chauffer. Le silence règne tout le long du lent processus d’ébullition, qui s’achève enfin avec un petit bip.
– Attention, c’est chaud, dit Gabrielle en tendant à Marc un mug fumant décoré d’une armée de Minions.
– Merci. Comment arrives-tu à boire ça ? s’étonne Marc. C’est bouillant.
– L’habitude.
Elle reprend une gorgée du liquide brûlant pour illustrer son propos.
– Et je suis gelée, ajoute-t-elle ensuite.
– Hein ? Il fait super chaud, observe-t-il.
– Eh bien, moi, je suis frigorifiée.
Il pose sa tasse sur la table basse et s’assied de biais pour lui faire face. Ils s’observent sans un mot durant une demi-minute, puis Marc incline la tête et examine distraitement la paume de ses mains, se gratte ensuite le dessous des ongles pour en retirer des salissures imaginaires, entreprend finalement de se masser les doigts l’un après l’autre… Gabrielle attend patiemment qu’il se décide à exprimer les pensées qu’elle le devine en train de ruminer.
– Tu peux me raconter ? ose-t-il enfin demander. Tes parents, Nathalie…
Elle sent son cœur s’emballer dans sa poitrine. Il n’y a que Dobey qui sait. À part à lui, elle n’a rien raconté à personne. Elle ne sait même pas pourquoi elle s’est confiée à lui. En fait, si, elle sait. Sous le costume d’un bulldog bête et méchant se cache un homme profondément sensible et doué d’une empathie sincère. Il est le seul à lui avoir inspiré la confiance nécessaire à une telle confession.
Le seul, jusqu’à aujourd’hui.
– Maintenant ? Ça risque de prendre du temps. Comme tu l’as si bien dit tout à l’heure, la journée de demain va être longue.
– Tu n’as qu’à me faire un résumé.
Le regard de Gabrielle se fige sur les volutes de fumée qui s’étirent paresseusement au-dessus de son mug. Lorsque Marc ouvre la bouche pour s’assurer que l’esprit de la jeune femme n’a pas définitivement déserté son enveloppe corporelle, elle revient à la vie dans un battement de cils et laisse s’échapper un premier mot d’entre ses lèvres.
– D’accord.
Alors, elle lui raconte tout. Comment sa grand-mère maternelle a un jour choisi d’abandonner l’une de ses filles, Sarah, la mère de Gabrielle, et de ne garder auprès d’elle que sa sœur jumelle, Nathalie. Comment, contre toute attente, Sarah vécut heureuse au sein d’une famille aimante alors que Nathalie fut élevée par une mère à moitié folle et un beau-père incestueux. Longuement et sans laisser paraître la moindre émotion, elle décrit le bonheur et la réussite de l’une, le destin qui s’acharne sur l’autre, et la jalousie de Nathalie qui se transforme en ressentiment, puis en haine, et enfin en folie meurtrière.
– C’est moi qui ai tiré, dit Gabrielle après le récit de la mort de son père.
Marc, qui peine à se remettre de l’incroyable témoignage de sa coéquipière, ne saisit pas le sens de cette dernière confession.
– Comment ça ?
– Nathalie m’a mis le pistolet entre les mains, les a enserrées avec les siennes et a pointé le canon droit sur la tête de mon père. Puis elle m’a forcée à appuyer sur la détente.
Marc reste sans voix. À présent, il comprend mieux la réaction de Gabrielle lorsqu’elle a compris qui lui avait adressé cette carte.
– Je comprends ta phobie des armes à feu… dit-il après une minute de silence.
– Je n’ai pas la phobie des armes à feu, c’est juste que… Disons que je me tiens à distance d’elles…
La conversation marque une nouvelle pause.
– Je ne sais pas quoi te dire, souffle Marc.
Elle soulève les épaules. Puis laisse échapper un petit rire.
– À l’évidence, elle ne tient pas à ce que je tourne la page.
– Mais qu’est-ce qu’elle te veut, bon sang ? s’interroge Marc qui a du mal à contenir sa colère. Pourquoi se manifeste-t-elle après toutes ces années ? Et pourquoi de cette façon ?
– Elle a forcément entendu parler du tueur aux cartes, l’idée ne pouvait que lui plaire. C’est tout à fait le genre d’humour qu’elle affectionne.
– De l’humour…
Le visage de Gabrielle se vide d’un seul coup de son sang. Marc a l’impression d’avoir devant lui l’une de ces poupées dont Chloé raffolait quand elle était toute petite, une créature gothique à la peau couleur porcelaine et aux cheveux noirs comme la nuit, à qui un Frankenstein moderne aurait donné vie.
– Elle était à Étretat, elle sait qu’ils habitent là-bas. Laura…
Marc l’agrippe par le bras lorsqu’elle fait mine de se lever.
– Où vas-tu ?
– Chez Laura. Elle est en danger.
– Tu ne peux pas partir maintenant, tu es crevée.
Elle se lève, et vacille. Marc a juste le temps de se lever à son tour pour l’empêcher de s’effondrer.
– Les jumeaux… souffle-t-elle encore.
– Gabrielle, tu es blanche comme un linge. Tu ne peux pas continuer dans cet état. Dobey avait raison, tu aurais dû partir en permission.
Elle le regarde sans le voir. Une larme roule sur sa joue. Marc l’assied dans le canapé et s’agenouille à ses pieds.
– Gabrielle, tu es à bout de forces. Il faut que tu te reposes. Tu dois dormir.
Elle pose une main sur celle que son partenaire a inconsciemment placée sur sa cuisse et plante son regard dans le sien.
– Ne me laisse pas seule.
L’image de Magali s’impose à lui. Il la sait capable de lui tendre un piège et de débarquer dans la nuit à l’improviste, ou même de l’appeler en visio sur le portable et de lui demander de filmer autour de lui pour s’assurer qu’il est bien à la maison. Mais le visage de sa femme s’efface bien vite pour laisser la place à celui de Gabrielle que le désespoir a changée en adolescente fragile et déboussolée.
Il incline lentement la tête.
– Je reste là, à condition que tu dormes. Allonge-toi, je vais te chercher une couverture.
Gabrielle se couche sur le canapé. Marc se remet debout et s’éloigne en direction de la chambre. Lorsqu’il revient avec le plaid emprunté au lit de Gabrielle, la jeune femme, assommée par la substance anxiolytique qui a finalement trouvé son chemin jusqu’à ses neurones, a fermé les yeux et sombré dans un sommeil comateux.
Gabrielle est à table avec ses parents. Franck, Laura et les jumeaux sont là aussi. Nathalie également. Elle sait que c’est dans son appartement qu’ils se trouvent, bien que les lieux soient légèrement différents de ce qu’ils sont dans la réalité, subtile altération du réel dont seuls les rêves ont le secret. Le repas est animé, joyeux, personne ne semble s’inquiéter de la présence à table de la meurtrière. Elle sort certainement un moment de son rêve car dans la scène suivante, elle se retrouve sans transition dehors, sous la neige. Il fait nuit. Eliott se tient à ses côtés. Son visage est tendu, son regard cherche quelque chose dans l’obscurité. Elle tourne la tête et s’aperçoit qu’il tient une arme à bout de bras. Je crois qu’elle a trouvé Valentin, l’entend-elle dire. Puis ils se mettent à courir. Ils traversent un parking désert et parviennent à une voiture garée devant un petit muret de pierre. Elle entend le souffle des vagues qui s’abattent sur la plage. En une fraction de seconde, ils ont voyagé jusqu’à Étretat ; elle n’a aucun doute qu’il s’agit bien de la célèbre station balnéaire normande, même si là encore, son cerveau endormi se plaît à lui renvoyer une image exotique des lieux : l’immense boulevard sur lequel est stationné le véhicule a été créé de toutes pièces. Ils ouvrent les portières avant du véhicule en parfaite synchronisation, Eliott s’installe derrière le volant et démarre le moteur. Les phares illuminent brusquement la nuit ; Nathalie se tient juste devant le capot de la voiture. Elle pointe un pistolet dans leur direction. Il y a une énorme déflagration et la tête d’Eliott éclate comme un fruit trop mûr.
Gabrielle sursaute sur le canapé. Elle a du mal à respirer, ses tympans lui renvoient le son sourd de son sang que son cœur aux abois fait pulser dans ses veines. Il fait nuit noire. Il lui faut une bonne minute pour comprendre où elle se trouve et se rappeler pourquoi elle dort dans le canapé. Elle baisse la tête et aperçoit une forme allongée à terre. Marc a repoussé la table basse un peu plus loin et s’est installé pour la nuit au pied du canapé. Le souffle de sa respiration trahit un sommeil profond. Il s’est enveloppé dans un drap qu’il a remonté jusque sous son aisselle et posé sa tête et ses mains sur un oreiller récupéré sur le sofa. De là où elle se trouve, elle pourrait presque imaginer qu’il a glissé un pouce dans sa bouche. À mesure que ses yeux s’habituent à la pénombre, Gabrielle distingue plus nettement son visage. Elle est persuadée d’avoir crié en se réveillant, mais elle n’en est à présent plus très sûre en voyant l’expression d’absolue sérénité qu’affiche Marc.
Elle se tourne sur le côté et étend un bras jusqu’à ses cheveux. Elle soulève une mèche, la fait glisser entre ses doigts et la laisse reprendre sa place avec délicatesse. Ses cheveux sont doux et fins comme ceux d’un enfant. Elle ramène son bras sous la couverture, effleurant au passage le visage de son partenaire du bout des doigts. En d’autres circonstances, cela aurait pu être l’un des plus beaux moments de son existence.
Ses paupières filtrent une clarté intense. Il ouvre prudemment les yeux, les referme, les ouvre de nouveau, papillonne ainsi pendant une minute pour s’accoutumer à la lumière du jour qui coule à flots par la porte-fenêtre. Une nouvelle minute s’écoule, qu’il passe à réfléchir dans la plus parfaite immobilité.
Ça y est, il se souvient. L’appartement de Gabrielle.
Il se tourne, voit le canapé. Vide. Il repousse le drap et se redresse.
– Gabrielle ?
Pas de réponse.
Il se lève, grimace quand son dos meurtri se réveille à son tour, puis fait quelques pas hésitants dans le salon. L’appartement est silencieux. Il passe la tête par la porte de la chambre ; à la vue du lit mis à nu – il se souvient avoir déménagé drap et couverture dans le salon – il ressent une brusque sensation de vide. Il inspecte l’ensemble des pièces sans trouver âme qui vive. Dans la cuisine, il pousse un juron en lisant l’heure affichée sur le four micro-ondes : sept heures treize, il n’est pas à la bourre, mais il ne tardera pas à l’être s’il ne se bouge pas les fesses. Il revient à son point de départ au pas de course et trouve le mot déposé près de son téléphone portable sur la table basse :
Bonjour Marc,
Je n’ai pas osé te réveiller, tu dormais comme un bébé… Je
serai de retour mardi, j’espère que tu ne m’en voudras pas de te laisser poursuivre la garde à vue. Je suis passée à la SR te faire le transfert, tu auras juste à signer et à faire signer Abel.
Surtout, tiens-moi au courant.
Merci
Gabrielle
P-S : claque la porte de l’appart, elle se verrouille toute seule
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