Celle qui ne pardonnait pas

Christophe Vasse · Chapitre 52 sur 67

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Celle qui ne pardonnait pas

Chapitre 51

 

Marc ramasse son trousseau de clefs et se dirige vers la porte. Gabrielle manque de le percuter au moment où il en franchit le seuil.

– Gabrielle ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

– Ben c’est mon bureau…

Marc prend un air dépité.

– Ce n’est pas ma question. Qu’est-ce que tu fais là si tôt ? Tu ne devais rentrer que lundi.

– Si tu avais répondu à mon message, j’aurais peut-être eu l’occasion de te dire que je serais là aujourd’hui.

– Il n’y avait pas de question, dans ton message.

Elle esquisse un sourire aigre et laisse échapper un petit souffle de dédain.

– Oui, en effet. J’aurais dû te demander comment s’est passée ta soirée, la mienne a été inoubliable.

– Celle que j’ai passée n’était pas mal non plus.

– On peut comparer si tu veux…

Marc pousse un long soupir.

– Je suis désolé, Gabrielle, j’aurais dû te répondre. Tu t’en sors ?

– Très bien, lui répond-elle d’un ton sec. Tu allais où, comme ça ?

Marc, pris à froid par le ton de sa partenaire, garde le silence.

– Où vas-tu ? répète Gabrielle.

– On a retrouvé une ancienne prof de Geoffrey Malmaison, se décide-t-il enfin à répondre. Je vais voir ce qu’elle a à nous apprendre sur lui.

– Je viens avec toi.

– Gabrielle ?

Elle se retourne et contemple la mine renfrognée de Dobey.

– Ne me dis pas que tu as fait l’aller-retour entre hier et aujourd’hui ?

– Si, mon colonel.

Il secoue la tête.

– Ce n’est pas ici que l’on a le plus besoin de toi.

– Moi qui me croyais indispensable…

– Pourquoi es-tu revenue ? lui demande-t-il sans prêter attention à son sarcasme.

– Le café de la gendarmerie me manquait.

Un soupir.

– On en reparlera. En attendant, puisque tu es là…

Il plie et déplie son index en direction de ses deux subordonnés.

– Suivez-moi.

Ils se glissent dans le sillage de leur supérieur et l’accompagnent sans un mot jusqu’à son bureau. Dobey les invite à s’asseoir puis referme la porte sans un bruit. Gabrielle repère aussitôt la feuille de papier pliée sur la table de réunion. L’un des coins porte l’inscription #4, 28/06. Elle est saisie d’un subit pressentiment dont elle espère que le colonel va la débarrasser. Celui-ci s’assied à son tour à la table et regarde Gabrielle avec un air grave.

– Je te présente une nouvelle fois mes condoléances. Je connaissais un peu Franck, pas autant que je l’aurais souhaité, mais j’ai eu l’occasion de le rencontrer. Je savais que c’était un très bon flic, mais il m’a aussi laissé l’image d’un homme juste et généreux. Je ne savais pas qu’il était malade, je suis vraiment navré.

Gabrielle déglutit avec peine. Depuis toutes ces années, elle a appris à connaître son colonel : il économise ses paroles et quand de tels propos sortent de sa bouche, elle en mesure toute la sincérité et la valeur.

– Merci, mon colonel.

Il fait une moue compatissante, puis pose trois doigts sur la feuille de papier et l’avance dans leur direction.

– Je suis désolé, mais ce ne sont pas de bonnes nouvelles que j’ai à vous annoncer. La première et celle qui nous concerne au premier chef est celle-ci.

Gabrielle prend le document en main, le déplie et pousse un long soupir.

– Je m’en doutais, commente-t-elle sur un ton consterné.

Elle repose le papier sur la table et le fait glisser sous le nez de Marc.

– C’est une copie, l’informe Dobey. La carte et l’enveloppe qui la contenait sont parties au labo. Il n’y avait absolument aucune inscription, ni sur l’enveloppe, ni sur la carte. Le message « Prenez soin d’elle » ne figure plus au verso du dessin.

Marc examine la carte avec attention. Le fond en est uniformément bleu nuit, des rails de chemin de fer la traversent en diagonale, du coin supérieur droit au coin inférieur gauche. Il y a très peu de détails, juste quelques notes de musique suspendues dans les airs et un panneau indicateur planté près des traverses : un cercle rouge sur fond blanc barré d’un rectangle bleu.

– Quand est-elle arrivée ? demande Marc.

– Ce matin, répond Dobey.

– La caméra ? interroge Gabrielle.

– Notre homme apparaît sur les images vers trois heures du matin, il entre dans le champ de la caméra de dos, dépose l’enveloppe dans la boîte aux lettres, repart aussitôt tête baissée. Il ne s’est quasiment pas arrêté. Il porte un pantalon sombre, un manteau sombre, une capuche, des gants. On va travailler sur l’enregistrement, mais ça risque d’être compliqué. Les images vont nous donner une idée de sa taille et c’est à peu près tout. Il faut croire qu’il savait qu’il était filmé. Ce qui me chagrine…

Il avance son corps massif jusqu’à ce que son embonpoint déplace légèrement la table dans leur direction et s’empare de la feuille de papier.

– … c’est que cette histoire de cartes n’est pas terminée.

– On s’en doutait, non ? intervient Gabrielle. Il y avait une troisième personne dans la forêt, celle qui a enterré les deux corps.

– Sauf que l’ADN prélevé sur le corps de l’homme enterré aux côtés d’Anita correspond à celui retrouvé sous l’ongle de la troisième victime, Mélissa Fontanel. Et il s’agit bien de Geoffrey Malmaison, le propriétaire de la maison, on en a eu la confirmation auprès des habitants du village.

– Les résultats de l’analyse sont tombés quand ? demande Gabrielle.

– Hier. Je n’ai pas eu le temps de t’en parler, lui répond Marc.

– J’ai un téléphone portable… fait-elle remarquer.

– Je pensais que tu avais autre chose en tête, se défend-il.

– Et il a bien fait, lui vient en aide le colonel.

– Ce n’est quand même pas une info anodine, râle Gabrielle. Il y a autre chose que j’ai manqué ?

Marc se frotte le bas du visage. Ses doigts produisent un son râpeux au contact de sa peau mal rasée.

– L’ADN trouvé sur le pull de Malmaison est inconnu, lui apprend-il avec précaution, comme s’il redoutait un nouvel assaut.

Gabrielle lâche un soupir.

– Je vais commencer à croire que les choses avancent plus vite sans moi…

– Tu sais très bien que non, réplique Dobey d’un ton tranchant. Et puis un ADN inconnu, je n’appelle pas ça une avancée déterminante. En tout état de cause, c’est ce Malmaison qui a tué Mélissa, et peut-être bien les deux autres étudiantes, et tout porte à croire que c’est lui qui nous envoyait ces saloperies de cartes. Sauf qu’il y a ça.

Il écrase l’extrémité de son majeur sur la carte.

– La priorité numéro un aujourd’hui est de savoir qui est l’auteur de ce dessin.

– Le complice de Malmaison, avance Marc.

– Je n’y crois pas, objecte Gabrielle. Tout indique qu’on a affaire à un tueur en série, ils sont peu nombreux à opérer en binôme.

Dobey agite la feuille de papier au-dessus de la table.

– Alors ça, c’est quoi ?

– Le dessin n’a pas été exécuté par Malmaison, c’est une certitude.

– En effet, un mort ne dessine pas, ironise le colonel.

– Il aurait très bien pu faire ce dessin avant sa mort. Mais ce n’est pas lui, le style n’est pas le sien. Je suis prête à parier que son auteur, le type qui a enterré Anita et Malmaison, et celui qui a été filmé sont une seule et même personne. Un homme qui évoluait dans l’entourage de Malmaison, qui avait de bonnes raisons de lui en vouloir, et qui est aussi fêlé que lui, au point de jouer aujourd’hui au copycat.

Elle pointe un doigt vers la feuille que le colonel tient toujours entre ses mains.

– Et ce qu’il ne faut pas oublier, c’est ce que signifie cette carte : il y a une nouvelle victime, et celle-ci n’est pas de Geoffrey Malmaison.

– Vous me trouvez tous ceux qui ont échangé ne serait-ce qu’un mot ou même un seul regard avec Malmaison, réplique Dobey.

– Il semblait assez solitaire, observe Marc. Aucune trace de lui sur les réseaux sociaux ou sur Internet, pratiquement aucun contact sur son portable, à part des numéros à usage purement pratique, un garagiste, un ophtalmo, un livreur de fioul. On fouille partout où on peut, dans sa vie, dans l’ordinateur retrouvé sur place, dans ses papiers, dans ses comptes. Des auditions sont en cours, on partait justement pour interroger l’une des professeures qui l’a eu pour élève.

– C’est qui, on ?

Marc affiche une mine interloquée.

– Eh bien… Gabrielle et moi.

– Gabrielle ne sort plus de son bureau avant d’être passée par le stand de tir.

– Quoi ?! s’insurge l’intéressée. Mais je suis inscrite, j’y vais mercredi prochain !

– Juste pour ton retour de permission, parfait.

– Quelle permission ?

– Celle que tu prends jusqu’à mercredi.

– Mais je ne veux pas de permission !

Le colonel lâche un long soupir.

– Gabrielle…

Il prend un temps de réflexion pour choisir les mots justes.

– Quand aura lieu l’enterrement ?

– Lundi.

– Profite de ces quelques jours pour passer du temps avec ta famille, ça te fera du bien, et eux aussi seront heureux de t’avoir auprès d’eux.

Le visage de Gabrielle se ferme.

– Je ne suis pas sûre… répond-elle sur un ton amer.

– Et moi, je suis sûr du contraire.

– Mon colonel, vous ne pouvez pas m’obliger à prendre cette permission, élude la jeune femme.

– Exact. Par contre, je peux t’obliger à ne pas sortir de la gendarmerie jusqu’à ce que tu sois passée au stand de tir.

– C’est injuste !

Le colonel prend une profonde inspiration tout en se redressant sur son siège à une vitesse calculée pour faire comprendre à son interlocutrice qu’elle a consommé ses dernières réserves de patience.

– Gabrielle… L’unique raison qui me fait garder mon calme est l’estime que je te porte et la compassion que m’inspire l’épreuve que tu traverses. Ne surestime cependant pas mon empathie… Vous pouvez disposer.

Marc se lève, imité avec retard par Gabrielle qui prend le temps de soutenir le regard brûlant de son supérieur pour lui signifier tout le bien qu’elle pense de son commandement.

– Une dernière chose, aboie Dobey alors que les deux gendarmes se dirigent vers la porte.

Le binôme s’immobilise.

– J’ai eu un coup de fil hier, lâche-t-il d’une voix adoucie.

Il hésite ; ses doigts tambourinent nerveusement sur la table, il semble légèrement mal à l’aise.

– Mme Darbanville a demandé à me parler.

Les traits du visage de Marc s’affaissent brusquement.

– Magali ?

– J’ai l’impression qu’elle ne t’apprécie pas beaucoup, dit le colonel en regardant Gabrielle droit dans les yeux. Elle m’a pour ainsi dire ordonné de t’expédier loin d’ici, de préférence à l’autre bout de la France.

Gabrielle siffle entre ses dents. Marc se tourne vers elle et lui adresse un regard qui lui coupe instantanément l’envie d’ajouter un commentaire à sa première réaction.

– Je ne veux rien savoir de ce qui se passe entre vous… poursuit le colonel.

Marc ouvre la bouche pour protester, mais Dobey le fait taire d’un geste de la main.

– Je répète : je ne veux rien savoir de ce qui se passe entre vous, tant que le boulot est fait correctement et qu’un civil ne s’amuse pas à me donner des ordres dans ma propre gendarmerie. La prochaine fois que je reçois un coup de fil de Mme Darbanville, j’en expédie un à un bout de la ville et le second à l’autre bout, c’est compris ?

Marc acquiesce d’un mouvement de tête, Gabrielle serre les dents.

– Dehors, conclut le colonel.

– J’y crois pas ! fait Marc dans le couloir. Je ne l’aurais jamais crue capable de faire ça.

– On peut dire qu’elle a de la suite dans les idées, ta femme. Finalement, tu as effectivement dû passer une soirée encore plus pourrie que la mienne.

– À vrai dire, elle a été plutôt calme. Magali n’est pas rentrée, elle a dormi chez une copine.

– Ah… Ça lui arrive souvent ?

– C’est la première fois.

Ils échangent un regard, puis Gabrielle dit :

– C’est ma faute.

– Ne dis pas n’importe quoi.

– Si, c’est ma faute, mais ça ne se reproduira pas.

Marc plisse les yeux.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Gabrielle lance un coup d’œil en direction des escaliers.

– Tu n’as pas une audition à faire ?

Ils s’observent sans un mot durant quelques secondes.

– Qu’est-ce que tu vas faire, toi ? demande Marc.

Gabrielle émet un léger reniflement.

– Est-ce que j’ai le choix ? Tu as entendu Dobey… La même chose que toi, mais depuis le bureau.

Marc opine de la tête.

– OK. Je te tiens au courant.

– J’y compte bien.

Marc compose le numéro de Magali dès qu’il a refermé la porte de la voiture. C’est la messagerie qui lui répond. Il raccroche en marmonnant un juron et laisse passer une minute avant de rappeler. De nouveau, la messagerie. Il jure encore, à pleins poumons cette fois. Il démarre et se dirige vers la sortie du parking. Il franchit l’enceinte de la gendarmerie, tourne la tête pour s’assurer que la route est dégagée et aperçoit Gabrielle qui lui fait signe sur le trottoir d’en face, une vingtaine de mètres plus loin. Il rejoint la route et s’arrête à sa hauteur. Gabrielle s’engouffre dans la voiture et lui ordonne de démarrer.

– Tu es sortie à pied ?

– Il valait mieux, oui. Ta bagnole était garée juste sous le bureau de Dobey, je mettrais ma main à couper qu’il était à sa fenêtre.

– Je ne suis pas sûr que c’était plus discret de passer par le portillon. N’importe comment, Dobey s’assurera que tu es à ton bureau, et quand il comprendra que tu as joué les filles de l’air, il va te tuer, et moi avec.

– Je lui dirai que je t’ai menacé avec mon flingue.

Marc quitte la route des yeux un instant pour observer sa passagère. Un sourire est apparu sur son visage.

– Je me demande parfois si tu as toute ta tête, déclare-t-il.

– Si un jour tu trouves la réponse, dis-moi, ça m’intéresse.

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