Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 26
Il monte dans le bus, prend quelques secondes pour examiner ses passagers – ses passagères plus exactement – et s’il n’en voit pas une qui puisse convenir, il fait comme si de rien n’était et descend à l’arrêt suivant. Lorsqu’il repère un profil intéressant, il doit contrôler tout le bus. Pour cette raison, il prend le soin de ne jamais monter lorsqu’il y a trop de monde.
Lorsqu’il attend sur le trottoir, son champ de vision lui permet de voir approcher d’autres contrôleurs et le temps que le bus s’immobilise devant lui, il dispose de quelques secondes pour en observer l’intérieur. Malgré ça, il n’est jamais sûr de ne pas croiser des « collègues » une fois qu’il sera monté.
Mais surtout, lorsqu’il contrôle les tickets, il a l’impression qu’ils le regardent tous. Il se sent exposé, épié, et il n’aime pas ça.
Finalement, il n’est pas sûr que ce soit une si bonne idée. Il hésite à prolonger l’expérience. Mais alors il devra trouver encore autre chose, car son stratagème du policier est éventé.
La veille, il a récupéré deux noms. Lorsqu’il s’est rendu à la première adresse, il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour s’apercevoir que la fille ne vivait pas seule. La seconde habitait à deux pas d’une caméra de vidéosurveillance braquée sur la rue. Impossible d’y échapper.
Les portes s’ouvrent en sifflant juste devant lui. Il monte sur la plate-forme, agrippe une barre et inspecte les lieux. Il y a une vingtaine de passagers, beaucoup d’ados, quelques personnes âgées. Il y a une femme entre deux âges vers l’avant, mais elle ne fait pas l’affaire. Rien encore pour cette fois. Le bus redémarre. Il se tourne vers la porte et regarde les bâtiments défiler à l’extérieur. Il réalise que son cœur bat fort, trop fort. Ça ne va pas. Ça ne marchera pas. Cela lui prend plus de temps, c’est peu productif et il se sent dans la peau d’une petite souris à découvert au beau milieu d’une étendue d’herbe rase scrutée par une nuée de rapaces. Il ne peut pas continuer ainsi.
Le bus ralentit pour faire halte à l’arrêt suivant. Les portes s’ouvrent. Il est sur le point de descendre quand une jeune femme monte à l’avant du bus. Son pouls s’accélère subitement.
Il a l’impression de la revoir. C’est elle – ce serait elle, se corrige-t-il aussitôt, si on lui avait laissé la possibilité de grandir… Elle porte un pantalon blanc et un chemisier moutarde qui laisse deviner des seins menus, mais délicieusement remontés. Elle est peut-être un peu trop grande, mais son visage… C’est le même, avec quelques années en plus…
Il hésite. Les portes se referment. La fille s’assied quelques mètres de lui sans lui avoir adressé un seul regard. Il déglutit avec peine, réfléchit encore un peu. Tant pis, les passagers trouveront bizarre qu’il n’ait pas commencé les contrôles à la station précédente, mais il ne peut pas, il ne veut pas laisser passer sa chance.
Il se dirige vers le fond du bus.
– Contrôle des titres de transport, s’il vous plaît.
Sur les cinq premiers passagers qu’ils contrôlent, un seul a une carte. Son identité ne l’intéresse pas, mais à lui aussi, il doit demander un justificatif. Si la fille se rend compte qu’elle est la seule à qui il le demande, elle va trouver ça louche, voire s’insurger.
Encore faut-il qu’il ait l’occasion de le lui demander… Si elle n’a qu’un simple titre de transport et pas une carte, c’est fichu.
Elle aura une carte.
Il rend sa pièce d’identité à l’ado qui lui a présenté son abonnement et se dirige vers la jeune femme. Le sang lui bat les tempes. Ses mains sont moites. Il prend une discrète et profonde inspiration.
– Titre de transport s’il vous plaît ?
Elle lui tend une carte d’abonnée. Avec le sourire.
Son cœur fait un bond dans sa poitrine. Le sourire qu’il lui adresse pour répondre au sien est l’expression d’une immense félicité, mais ça, elle ne peut pas le savoir.
– Auriez-vous un justificatif d’identité s’il vous plaît ?
Elle fouille un moment dans son sac, sort un portefeuille duquel elle extirpe une carte d’identité. Il note mentalement le nom et l’adresse.
– Merci, mademoiselle.
– Merci, répond-elle en reprenant sa carte.
– Bonne fin de journée.
Il descend à l’arrêt suivant. Son pouls bat la chamade. Il passe une main sur son front et recueille un peu d’humidité au bout de ses doigts. Il fait chaud et il porte cette saleté d’uniforme depuis des heures, mais il soupçonne que ce n’est pas seulement ça.
Il décide que c’est fini pour aujourd’hui. Et pour les jours d’après également. Il opère avec la peur au ventre, ce n’est pas bon. Demain, il trouvera autre chose.
En attendant, il a un nom et une adresse.
Elle s’appelle Mélissa et elle a l’air d’une déesse.
Il ferme les yeux et prie avec force que cette fois, toutes les conditions soient réunies.
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