Celle qui ne pardonnait pas
Épilogue
Les deux mains appuyées sur le rebord de sa terrasse, Gabrielle observe l’océan de tuiles figé dans la lumière du soir. Pourquoi la « Ville rose » ? À elle, elle lui paraît plutôt rouge, un rouge rendu encore plus vif par les feux obliques du soleil couchant ; un rouge luisant, presque liquide, qui semble s’écouler sur les toits et se déverser, épais et chaud, sur les rues en contrebas.
Ce soir, la ville est bruyante, violente. Les cris, les klaxons, les sirènes, tout est démultiplié à l’infini par l’étrange fièvre qui semble s’être emparée de la cité. À moins que ce ne soit elle qui soit prise de fièvre et qui ne supporte plus la cacophonie de cette immense fourmilière. Ce soir, le panorama qu’elle prend habituellement tant de plaisir à contempler ne lui apporte aucun apaisement. Ce soir, elle se sent vide, fatiguée, seule et condamnée à le rester.
Le visage de Marc s’impose violemment à son esprit. À l’hôpital, après le coup de fil d’Adrien, elle a croisé son regard ; elle y a lu une étrange émotion, comme le désir très fort d’un aveu qu’on ne trouve pas le courage de formuler. Il voulait lui dire quelque chose, mais il a gardé le silence. C’étaient peut-être les mots qu’elle attendait, mais ils ne sont pas sortis de sa bouche.
Et elle, déjà obsédée par l’idée de retrouver l’assassin d’Axel, elle n’a pas eu la présence d’esprit de l’aider à les prononcer…
Elle balaie la terrasse du regard : aucune trace de Hobo. Même ce satané chat semble l’avoir abandonnée. Elle s’emmitoufle avec ses bras. Elle a froid, malgré la fièvre, malgré la chaleur qui plombe encore la ville, et de violents spasmes lui serrent les entrailles à intervalles réguliers, provoquant de soudaines envies de vomir qu’elle a toutes les peines du monde à réprimer.
Elle a tué un homme. Elle a perdu les pédales. Pour la seconde fois de son existence, elle a pressé la détente face à un être humain. Mais elle devait le faire taire, arrêter le flot d’immondices qui sortait de sa bouche.
Elle a tué. Encore. Rien ne peut justifier un tel geste. Qu’il s’agisse de son père ou de ce salopard, cela ne fait aucune différence.
Si, se reprend-elle aussitôt, cela fait une différence. Une énorme différence.
Une larme coule le long de sa joue, qu’elle chasse d’un revers de main lorsque la mélodie de son téléphone s’échappe de la poche de son pantalon, réflexe absurde de celle qui ne veut pas être surprise en train de pleurer.
C’est Dobey. Elle hésite un instant à répondre, mais connaissant le bonhomme, elle sait qu’il ne lâchera pas le morceau.
– Mon colonel ?
Un énorme soupir lui répond.
– Bon Dieu, Gabrielle, ne me dis pas que c’est toi.
Le respect qu’elle porte à son supérieur la dissuade de s’engager dans un jeu de dupes.
– Le meurtrier d’Axel a été retrouvé, enchaîne Dobey. Mort. C’est une voisine qui a appelé. Elle a entendu une détonation puis elle a vu une femme sortir de l’immeuble. Elle est avec Zach en ce moment même. Elle lui a décrit la femme, il lui a montré ta photo. Par pitié, Gabrielle, dis-moi qu’elle se trompe… Dis-moi que ce n’est pas une balle de ton arme qu’on va retrouver dans la poitrine de ce fumier.
Gabrielle garde le silence.
– Il n’avait aucune arme sur lui, poursuit le colonel qui a déjà compris. Comment vas-tu t’y prendre pour expliquer sa mort ?
– Les meilleures explications du monde ne suffiront pas, je le sais bien, les miennes pas plus que toutes celles que vous vous efforcerez d’imaginer pour moi. J’aurai beau les avancer avec la plus grande conviction, elles ne convaincront personne d’autre que moi. Mais il est un peu tard pour faire machine arrière.
– Où es-tu, Gabrielle ?
– Chez moi.
– Alors par pitié, n’en bouge pas s’il te plaît.
Tandis que Dobey s’évertue à la convaincre de ne pas aggraver son cas, une vibration dans sa main lui annonce l’arrivée d’un texto. Elle décolle le portable de son oreille et jette un œil à l’écran. Le numéro est inconnu, mais le message ne laisse aucun doute sur son propriétaire :
Ma très chère nièce,
J’espère que tu as bien reçu ma carte. Simple petite attention
pour te faire patienter avant nos grandes retrouvailles…
Il me tarde de te revoir.
Nathalie
– Gabrielle ?
La jeune femme est comme prise dans la glace.
– Gabrielle ?!
– Mon colonel ?
– Tu as entendu ce que je viens de dire ?
– Oui, mon colonel. Mais… Il faut que j’y aille.
– Hein ? Mais tu n’as rien écouté de ce que je t’ai dit, bon sang !
– Si, ment-elle, mais là, il faut vraiment que je parte, mon colonel.
– Que tu partes ? Mais où ça, nom de Dieu ?!
– Retrouver celle qui ne pardonnait pas.
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