Celle qui ne pardonnait pas
Chapitre 48
Gabrielle passe les cent premiers kilomètres à pleurer, des sanglots lourds qu’elle expulse à grand bruit dans l’intimité de sa voiture jusqu’à s’en donner mal à la tête. S’ensuit un état de profonde déprime peuplé d’images de Franck qui font épanouir au coin de ses yeux de grosses larmes qui sillonnent ses joues avec empressement comme si elles s’étaient trouvées en terrain ennemi. De guerre lasse, Gabrielle allume l’autoradio et active le Bluetooth sur son téléphone portable. Le premier morceau de sa playlist est Heavydirtysoul de Twenty One Pilots. Elle pousse le volume à fond et murmure les paroles de la chanson comme pour conjurer les souvenirs pénibles auxquels son esprit s’accroche depuis son départ de Toulouse.
Elle conduit durant trois heures avant de faire une pause café après Limoges. Il règne déjà un parfum de vacances sur l’aire d’autoroute. Les files de voitures s’allongent entre les pompes et les conversations se nuancent d’accents étrangers. Après avoir attendu son tour à la porte des toilettes pour femmes, elle doit refaire la queue pour prélever au distributeur de café un cappuccino fadasse dont elle rehausse le goût avec trois sachets de sucre.
Dehors, l’air s’est considérablement rafraîchi et un front sombre commence à obscurcir le ciel vers l’ouest. Gabrielle vide son gobelet en observant les nuages d’un œil inquiet, puis l’expédie dans une poubelle avec une grimace de dégoût avant de reprendre le volant.
Les masses obscures chargées de pluie semblent avancer aussi vite que la voiture avale les kilomètres. Gabrielle les regarde à présent avec fascination. Elles lui font penser à une entité apocalyptique venue dévorer la surface de la Terre. La lumière faiblit rapidement et de grosses gouttes commencent à s’écraser sur le pare-brise avec un claquement sonore. Le crépitement s’intensifie très vite et bientôt, ce sont des trombes d’eau qui s’abattent sur la route. L’orage oblige la jeune femme à ralentir l’allure jusqu’à moins de quatre-vingts kilomètres par heure. Les nuées au-dessus de sa tête s’éclairent par moments d’une lumière intérieure qui fait surgir de l’obscurité leurs sinistres circonvolutions. Il fait presque nuit noire, il n’y a plus que les feux des voitures qui la précèdent pour lui indiquer le chemin à suivre. Elle se redresse sur son siège et agrippe le volant plus fermement. La conduite accapare pour un temps toute son attention et le déluge emporte l’image de Franck loin de ses pensées.
L’orage ne dure pas, mais la pluie l’accompagne jusqu’à son entrée en région parisienne. Elle cesse bientôt complètement, mais c’est à présent la densité de la circulation qui l’oblige à lever le pied. Elle la force aussi une nouvelle fois à la concentration et continue de tenir à distance les souvenirs qui lui perceraient autrement le cœur.
C’est en passant au-dessus de l’Oise à l’entrée d’Auvers que les forces de Gabrielle l’abandonnent brutalement. Chaque fois qu’elle revenait ici après une trop longue absence, l’apparition de l’église Notre-Dame au bout de la route était comme un petit avant-goût du bonheur à venir. Aujourd’hui, elle fait voler son cœur en éclats. Le souvenir des quelques années qu’elle a passées ici, entourée de l’affection de Laura et Franck, aussi heureuse qu’elle pouvait l’être malgré les blessures jamais cicatrisées, la submerge avec brutalité, un kaléidoscope d’images qui défilent en accéléré et auxquelles se superpose avec insistance celle du visage de Franck figé dans la mort. Les larmes coulent avec une intensité renouvelée. Elle tourne à gauche sans un regard pour l’église et traverse la ville en direction du château. Juste avant celui-ci, elle bifurque une nouvelle fois et poursuit son chemin entre des maisons cossues dont le charme la laisse complètement indifférente. Une zone de travaux un peu plus loin l’oblige à un détour par la rue Gachet et lui offre quelques minutes de répit. Elle passe la maison du fameux docteur au bout de la rue, prend un dernier virage et ralentit inconsciemment l’allure sur les trois cents derniers mètres. Mais rien ne peut désormais retarder l’échéance ; après une dernière manœuvre, elle immobilise définitivement le véhicule dans un petit espace gravillonné aménagé devant un pavillon protégé par un muret de pierre.
C’est la fin du voyage.
Elle coupe le moteur et observe les lieux d’un regard embué. Dans cette maison qui est devenue la sienne il y a vingt ans et où elle s’est reconstruite aux côtés de ceux qui l’y ont accueillie comme leur fille, règne aujourd’hui la mort. Le gouffre dans sa poitrine s’élargit d’un coup pour devenir une plaie béante, une plaie en réalité restée toujours à vif, mais dont elle était parvenue avec le temps à oublier le douloureux élancement.
Il y a une autre voiture à côté de celle de Franck, qu’elle ne parvient pas à identifier. De la famille, probablement. Elle laisse passer plusieurs minutes dans l’espoir de retrouver visage humain, puis s’oblige à quitter son abri pour aller sonner au portail.
C’est Valentin qui lui ouvre. La surprise la cloue sur place.
– Valentin ?
Il lui adresse un sourire circonspect. Il se tient devant elle, immobile, une main figée sur la poignée du portail, espérant peut-être qu’elle tombe dans ses bras, partagée entre la joie de le revoir et la tristesse que ce soit dans ces circonstances. Mais elle n’esquisse pas le moindre mouvement, se contente de le dévisager avec un mélange de stupeur et d’incompréhension. Sa surprise contamine Valentin et le décourage de tout geste d’affection.
– Entre, se résout-il à dire, les autres sont à l’intérieur.
Elle passe sous son nez et se dirige droit vers la maison sans l’attendre, réfléchissant à l’identité de ces « autres ».
Laura l’accueille dans le hall d’entrée. Chose extrêmement rare chez elle, elle n’est pas maquillée. Son visage, débarrassé de tout artifice et marqué par la fatigue et les larmes, est celui d’une femme qui semble avoir vieilli de dix ans en l’espace de quelques semaines. Elle prend Gabrielle dans ses bras et la serre avec chaleur contre elle.
– Où est-il ? demande immédiatement Gabrielle.
– Dans le salon.
Elle tourne la tête vers le couloir et fixe la porte à son extrémité comme si la pire des monstruosités se cachait derrière elle. Elle entend la voix d’Eliott quelque part dans la maison ; une autre voix lui répond, qu’elle pense appartenir à Myriam, la belle-sœur de Laura. Dominant la rumeur lointaine de cette conversation, les pulsations de son cœur battent impatiemment à l’intérieur de son crâne.
– J’aimerais y aller seule, dit-elle sans quitter la porte du salon des yeux.
– Bien sûr.
Gabrielle remonte le couloir, referme ses doigts autour de la poignée, hésite un long moment. Enfin, elle incline sa main, pousse la porte et la referme doucement derrière elle.
Le cercueil a été placé tout au fond de la pièce. Son couvercle est relevé et semble l’inviter à s’avancer. Mais elle est incapable de bouger. L’image de Franck occupe toutes ses pensées, elle veut le voir, ce sera peut-être la dernière fois qu’elle contemplera son visage avant qu’il ne disparaisse à tout jamais de la surface de la Terre, mais elle est comme paralysée. Elle a une peur panique de sa réaction, elle sait qu’elle ne supportera pas la vue de son corps allongé dans cette boîte funèbre, elle ne tiendra pas le choc, elle va s’effondrer. Déjà, son cœur bat à cent à l’heure et son estomac s’est recroquevillé sur lui-même comme un lapin apeuré au fond de son terrier. Qu’en sera-t-il alors arrivée là-bas ?
Elle n’entend plus aucun son, c’est comme si la maison s’était subitement tue et observait la scène en retenant son souffle.
Approche, semble lui dire le cercueil.
Elle a subitement l’impression de suffoquer, sa poitrine se soulève et s’affaisse avec rapidité pour se caler sur le rythme des vagues de panique qui se fracassent contre les parois de son crâne. Elle est en train de perdre pied. Elle n’a qu’une seule envie : s’enfuir.
Approche, et regarde …
Elle baisse la tête pour échapper à cet œil morbide qui l’observe avec gourmandise et essaie de retrouver la maîtrise de sa respiration. Lorsqu’elle se sent capable d’affronter la vue du cercueil, elle jette un coup d’œil circulaire pour s’assurer qu’elle est toujours seule dans la pièce, puis fait un premier pas en avant.
Tu y es presque.
Elle contourne la table du salon. Son cœur s’affole de plus belle, mais elle garde la tête haute et continue d’avancer.
Deux pas pour inspirer, deux pour expirer.
Elle n’est plus qu’à quelques mètres du cercueil. À présent, elle peut voir le capitonnage rose qui en tapisse les faces intérieures.
Deux mètres.
Un mètre cinquante.
Un mètre.
Le visage de Franck.
Elle laisse échapper un gémissement qui lui semble comme un hurlement dans le silence qui enveloppe la pièce, puis plaque une main sur sa bouche. Le choc est si violent que ses jambes se dérobent instantanément sous elle, et elle doit agripper le rebord du cercueil pour ne pas tomber. Les larmes coulent sans retenue le long de ses joues, mais elle se fiche bien d’inonder le carrelage. Dévastée, elle capitule et laisse libre cours à ses émotions, une puissante bouffée de désespoir l’asphyxie, une détresse telle qu’elle n’en a jamais connu.
Si, deux fois déjà, à quelques semaines seulement d’intervalle. C’était à l’enterrement de sa mère d’abord, puis à celui de son père.
Et c’est maintenant au tour de celui grâce à qui elle est restée debout alors que tout s’effondrait autour d’elle. Et tout s’effondre à nouveau, comme il y a vingt ans, elle est au milieu d’un champ de ruines. Elle serre les dents pour tenter de reprendre le dessus, mais c’est peine perdue, tout juste parvient-elle à étouffer les sanglots qui contractent violemment le haut de son corps. Les secondes, puis les minutes passent. Elle entend vaguement la porte s’ouvrir, puis se refermer. Elle sèche ses larmes à la hâte. Elle ne veut voir personne, encore moins partager ce qu’elle a sur le cœur – pourquoi doivent-ils se persuader qu’elle a besoin de leur réconfort ?
– Gabrielle ?
C’est la voix de Laura.
– Tout va bien ?
Elle prend quelques secondes pour réfléchir à la question, puis se retourne pour lui faire face.
– Tu ne m’as rien dit…
Laura baisse la tête.
– On en a discuté avec Franck, il ne voulait pas te le dire.
– Depuis quand, Laura ? Depuis quand était-il malade ?
– Ils ont repéré la tumeur en fin d’année dernière et…
– En fin d’année dernière, répète Gabrielle d’une voix tremblante. Pendant tout ce temps, vous ne m’avez rien dit…
– Je te l’ai dit, il ne souhaitait pas…
– Eh bien, il ne fallait pas l’écouter ! crie soudain Gabrielle.
Laura, abasourdie, prend d’abord un air effrayé, mais elle se ressaisit rapidement pour adresser à la jeune femme un regard plein d’indignation.
– C’était sa volonté, dit-elle d’une voix froide, je ne pouvais pas aller à son encontre.
– Je ne lui ai même pas dit au revoir ! La dernière fois que je l’ai appelé…
Elle est obligée de s’interrompre sous le coup de l’émotion.
– Je n’ai rien trouvé de mieux que de lui parler de mes problèmes de boulot, poursuit-elle, en larmes. Je m’apitoyais sur mon sort alors qu’il était en train de mourir à petit feu !
Elle fait une grimace et plaque la base de ses pouces sur ses paupières dans l’espoir d’endiguer le flot de larmes. Laura approche une main pour la poser sur son épaule, mais Gabrielle se dérobe.
– Vous m’avez volé mes derniers moments avec lui…
– Quoi ? fait Laura, interloquée.
– Si j’avais su, je serais restée près de lui, j’aurais profité de la moindre petite seconde à ses côtés, et à cause de vous, je ne lui ai même pas adressé un mot d’adieu.
– Je suis désolée, Gabrielle. Je regrette, vraiment. On aurait peut-être dû te le dire, j’aurais dû convaincre Franck, mais…
– Oui ! hurle Gabrielle. Tu aurais dû !
– Calme-toi, s’il te plaît, je ne suis pas sûre que ce soit l’endroit idéal pour…
Gabrielle désigne le cercueil d’un mouvement du menton.
– Tu crois que ça va le déranger ?
Les mâchoires de Laura se crispent sous le coup de la colère, mais au prix d’un effort prodigieux, elle parvient à conserver son calme. Tout au bout de la pièce, la porte s’ouvre une nouvelle fois. Valentin entre le premier, suivi de près par Eliott. Gabrielle leur accorde un bref regard puis repose les yeux sur Laura en tendant un bras dans leur direction.
– Et eux, ils ont débarqué comme ça, à l’improviste ? Depuis combien de temps étaient-ils au courant ?
– Est-ce vraiment si important ?
– Oui. Pour moi, c’est important.
– Que se passe-t-il, Gabrielle ? intervient Eliott.
Elle se tourne vers le nouveau venu et le fusille du regard. Son chagrin s’est subitement volatilisé pour laisser la place à une colère froide et déraisonnée, dont Eliott est provisoirement la cible.
– Quand êtes-vous arrivés ? lui demande-t-elle.
– Depuis quelques jours…
Gabrielle se mord la lèvre inférieure.
– De moi, vous n’en aviez rien à foutre…
– C’est faux, réplique Valentin.
– Vous, vous aviez le droit d’être près de lui, mais moi, non. Vous, vous aviez le droit de savoir, mais moi, non. Vous m’avez tenue à l’écart, délibérément, jusqu’au dernier moment. Vous avez attendu qu’il soit…
Son visage s’affaisse, elle plaque le poing devant sa bouche et le serre fort jusqu’à ce que sa main soit secouée d’irrépressibles tremblements.
– … jusqu’à ce qu’il soit mort… C’est… injuste…
– La santé de papa s’est dégradée tout d’un coup, explique Eliott, il ne voulait pas que tu le voies comme ça… Il t’aimait énormément, Gabrielle, et il avait peur que tu ne le supportes pas.
Elle secoue la tête.
– Je ne te crois pas…
– Je t’en prie, Gabrielle, écoute-moi…
– Il m’aurait au moins appelée…
– Et tu serais venue, complète Valentin.
– Oui, je serais venue ! Mais vous ne m’avez rien dit, vous êtes restés entre vous, en famille, parce que moi, je ne suis qu’une étrangère…
Laura prend une mine horrifiée. Elle agrippe le bras de Gabrielle et s’adresse à elle d’une voix dans laquelle ne subsiste plus la moindre trace de ressentiment.
– Non, Gabrielle ! Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es de la famille, tu l’as toujours été !
– Ce sont des conneries, tout ça…
Elle retire la main de Laura avec douceur et s’éloigne en direction de la porte, la colère et les larmes au visage.
– Gabrielle ! crie Laura. Où vas-tu ?
Un claquement de porte lui répond.
Gabrielle croise Myriam et son mari dans le hall d’entrée. La belle-sœur de Laura a juste le temps de prononcer son prénom.
– Désolée, Myriam, s’excuse Gabrielle, mais je ne peux pas rester.
Et elle sort de la maison sans un mot de plus. Le jardin est plongé dans l’obscurité. Une pluie fine fait bruisser la végétation. Gabrielle couvre les quelques mètres qui la séparent du portail au pas de course. Au moment d’en saisir la poignée, la crainte que Valentin l’ait refermé à clef lui fait avoir une brève bouffée de stress, il est hors de question qu’elle retourne sur ses pas et subisse une nouvelle fois leurs absurdes justifications. Mais le portail n’offre aucune résistance. Elle le referme plus fort qu’elle ne l’aurait voulu et le choc du battant métallique résonne violemment dans sa tête.
Elle s’engouffre dans la voiture et quitte les lieux sans se retourner.
Plutôt que de revenir vers le centre-ville, elle choisit de prendre la direction de Pontoise pour s’éloigner le plus rapidement possible d’Auvers. Sitôt passé le panneau marquant les limites de la commune, elle s’arrête sur le bas-côté et s’écroule sur le volant pour verser les larmes que seule la colère était parvenue à refouler.
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